L’Etrange Festival de Paris

EVENTS - L’Etrange festival de Paris

Présentations de la cuvée 2009

Depuis Vendredi 4 Septembre et jusqu’au Dimanche 13, une horde de Freaks People hantent les couloirs du Forum des Images. Goths arborant des tee-shirts Heavy Metal, geeks lunettes au bout du museau, toute la population de la sous culture du ciné de genre s’est donnée rendez-vous pour cette 15è édition de l’Etrange Festival.

Un programme éclectique pour un festival hors norme avec cette année une carte blanche au réalisateur trash Bruce LaBruce (No skin off my ass, The Raspberry Reich ou plus récemment Otto or up with Dead People) et à l’écrivain de SF américain Norman Spinrad (The Solarians, Rêve de Fer). Un focus est consacré à l’allemand Uwe Boll avec la projection de trois longs métrages (Amoklauf, Postal et Rampage un inédit qui a retourné le marché du film de Cannes cette année). Le festival propose de découvrir à travers une rétrospective les Pinku Eiga (sorte de « romans » porno japonais érotiques et malsains à souhait). Sept films aux noms évocateurs (Le Violeur à la Rose, La Femme aux seins percés ou encore Harcelée) sont donc à découvrir. Mais la moelle du festival tient aussi et surtout à ses films en « compétition ». Et là, il y a du lourd.

The Children de l’anglais Tom Shankland (WAZ), met en scène de gentils petits gamins qui vont soudain se transformer en monstres exterminateurs de leur propre famille. Aux confluents des Révoltés de l’an 2000 et du Village des Damnés, The Children aiguise la paranoïa des parents et l’exultation des sceptiques de la doctrine de l’enfant-roi.

Moon de Duncan Jones, rejeton de David Bowie, nous emmène dans une station lunaire où le seul cosmonaute (le trop rare Sam Rockwell) en fin de mission commence à sérieusement péter les plombs. Huis-clos minimaliste absolument épatant paraît-il.

District 9 de Neill Blomkamp, faux documentaire sur la traite d’extra-terrestres parqués en Afrique du Sud. Peter Jackson aux manettes de producteur, ca fait toujours envie.

Macabre des indonésiens frères Mo, qui révèlent ici leur premier long, sorte de survival sanglant, mettant une bande d’ados en difficulté au fond d’une forêt inquiétante.

Mais aussi, Canine, film grec qui pousse la représentation de tabous comme l’inceste aussi loin que son spectateur pourra le supporter, Left Bank de Pieter Van Hees, évoquant tour à tour Polanski ou Lynch (on salive d’avance), Clive Barker’s Book of Blood de John Harrison (2è production pour Clive Barker après Midnight Meat Train), Mum and Dad (film anglais fauché mais totalement déviant), deux films de John Hillcoat (avec Nick Cave au scénar) Ghosts of the Civil Dead et The Proposition.

Sans oublier un doc sur des rockeurs irakiens (Heavy Metal in Bagdad), un sur le photographe Joël-Peter Witkin (Renaissances), un autre sur l’intelligence des singes capucins (Capucine) ou encore un film sur l’histoire du volcan glacier qui a inspiré à Jules Verne son Voyage au centre de la terre (Le Mystère du Snaefellsjökull).

Alors si vous êtes sur Paris, vous savez ce qu’il vous reste à faire, sinon restez branché sur Cinemafantastique pour un petit épluchage en règle de quelques pépites du festival.
A très vite…

FOCUS - Otto ; or Up with dead people de Bruce LaBruce

Homosexual zombie movie

Photographe, pornographe, Bruce LaBruce appartient à ces artistes rétifs à un catalogage facile. Sa filmographie, ardemment homosexuelle, aurait sans conteste sa place dans des centres d’Art Contemporain. Sa dernière réalisation, entre politique, expérimentation et pornographie lorgne du côté des films de zombies. Aux antipodes d’un Romero, LaBruce livre un OFNI esthétique, dérangeant, bref un vrai film de l’Etrange.

Otto, ado paumé et zombie, n’a aucun souvenir de sa vie de vivant. En errance dans Berlin, sa route croise celle de Medea, réalisatrice lesbienne qui l’engage pour jouer son propre rôle dans Up with Dead People, un film porno zombie.

Sur cette trame quelque peu elliptique, LaBruce étonne par sa maîtrise cinématographique. La mise en abîme du film dans le film n’est qu’une facette des qualités indéniables de ce long métrage. On oscille entre noir et blanc (les passages de film de Medea) et couleurs (la vie d’Otto), entre modernisme (Berlin, ses graffs et la communauté gay) et Ancien Temps (Hella, la petite amie de Medea est un personnage de films des années 20 dont les apparitions font soudainement basculer le film dans un sépia daté, saccadé, abîmé et muet). La sexualité (ultra présente dans les films de genre mais expulsée des films de zombie) trouve ici une expression débridée. Des scènes d’orgie masculine, de coïts et de fougueuses embrassades scandent la narration tandis que certaines séquences (de nombreux corps sont éventrés et leurs tripes dévorées) replongent le film dans le gore. Allant même jusqu’à mêler relation sexuelles et carnage, Bruce exorcise les tabous d’un cinéma qui use du cul comme un entertainment, en lui dérobant trop souvent son caractère subversif.

Parfois trop arty et poseur, Otto n’en demeure pas moins une expérience visuelle alléchante et troublante. Le discours s’étiole dans les symboliques associées de l’homosexualité et des zombies (rejet par la société, acceptation de ses pulsions, violence des échanges), pourtant on accroche à cet étrange objet cinématographique, qui pour mêler réalité et fantasme va jusqu’à renier l’appartenance de son personnage au règne des morts. Otto n’est sans doute pas un film de zombie classique mais la variation que propose LaBruce sur les affres de cette « communauté » mérite le détour.

FOCUS - The Children

La cité des enfants tordus

Une maison tapie aux fonds des bois, sous la neige, pour un nouvel An familial, voilà le pitch du nouveau film de Tom Shankland (réalisateur de WAZ). La famille, ce sont deux sœurs, leurs maris respectifs et surtout leurs enfants, quatre bambins et une ado. Le brouhaha intempestif des marmots plonge d’emblée le spectateur dans le cauchemar quotidien de l’élevage infantile. Séquences bruyantes, à la limite du supportable, inefficacité parentale à gérer l’excitation desdits bambins, on n’a alors qu’une seule envie, secouer les gosses pour qu’ils se taisent. Mais suite à un virus qui ne semble toucher que les moins de dix ans, le comportement des enfants se modifie, leurs regards se pervertissent d’une ombre malsaine, leurs bouilles adorables commencent à sérieusement faire flipper, bref ils deviennent des meurtriers en puissance.

Sur la thématique des enfants assassins, déjà brillamment mise en scène par Narciso Ibanez Serrador dans Les Révoltés de l’an 2000 (1976), Shankland donne sa version. L’explication scientifique (des images de globules sanguins infectés, pas très subtile), évite la gratuité des actes et leur enlève ainsi leur puissance. On ne regarde plus les enfants comme des coupables, ce qui était précisément le cas chez Serrador, mais comme des victimes. L’enjeu n’est plus de savoir si un adulte peut tuer un enfant (crime tabou dans les sociétés modernes soumises à l’idéologie de l’enfant roi), mais uniquement la manifestation des actes de violence et de cruauté des mioches.

Alors soyons clair, ils sont vraiment tordus les gamins. Lancer de luge pour exploser le crâne de leur père, vivisection sur le corps d’un adulte, poursuite aux ciseaux, rien n’est épargné aux pauvres parents. Les séquences de meurtres sont toutefois peu crédibles. Sorte de crescendo (visuel et sonore) où plusieurs actions se déroulent en simultané, la lisibilité des scènes en devient compliquée. Scénaristiquement, ce n’est guère mieux. On assiste à la panique des parents face à leurs chérubins, alors même que rien ne permet d’affirmer qu’ils sont dangereux. Lors d’un passage, alors que les enfants ont disparu, et les parents rongés d’inquiétude, on assiste à une mise en scène digne d’un slasher. Une mère, apeurée, se dirige vers une tente dans le jardin enneigé, elle cherche ses enfants donc naturellement elle devrait courir vers la tente où des bruits étranges retentissent. Pourtant elle s’y dirige doucement, et entrouvre la tente comme si elle s’attendait à trouver une scène de crime, et…bingo. Un adulte torturé à mort.

Alors qu’on attend un traitement réaliste (peur puis progressivement compréhension de la situation jusqu’au climax), les signes du slasher sont partout (rythme, musique, cadrage) mais la montée en puissance de la terreur qui permet d’adhérer au genre ne fonctionne pas. Si les jeunes acteurs sont crédibles, ils ont malheureusement perdu leur innocence. La transgression que représentent des enfants criminels est amoindrie par cette perte d’innocence. La scène de la pignata chez Serrador est glaçante car sous couvert d’être encore des enfants (ils rient et jouent) ils massacrent un homme. Rien de tel chez Shankland, qui impose d’emblée ses petits acteurs comme des monstres malades mais jamais comme des enfants.

Il est difficile de filmer la violence enfantine, et Tom Shankland a préféré le versant politiquement correct : ne montrer que le monstre et ses agissements plutôt que regarder un gosse sourire en poignardant un adulte. Problème donc de mise à distance du tabou. Reste un film où des gens (des adultes) se font trucider par d’autres gens (des gamins qui ont perdu leur âme d’enfant). Circulez, il n’y a pas grand-chose à voir.

FOCUS - Book of Blood

Comment j’ai spoilé Clive Barker

(Si vous lisez ce texte, la vision du film devient subsidiaire)

Deuxième production pour Midnight Picture Show, la boîte de Clive Barker, après Midnight Meat Train. Sans doute enclin à choisir lui-même ses écrits ainsi que le réalisateur chargé de leur adaptation (est-ce vraiment une bonne idée de ne pas se détacher de son projet ?), Barker a donc jeté son dévolu sur deux nouvelles, On Jerusalem Street et Le livre de sang, pour ne faire qu’un film : Book of Blood. Sur le modèle de la maison hantée, John Harrison (compositeur des musiques de Creepshow ou Le jour des morts-vivants) livre sa version barkienne.

Mary, professeur en parapsychologie cherche à percer le mystère d’une maison où une jeune fille a été sauvagement assassinée, sans que l’on comprenne qui, ni même comment, le crime a pu être perpétré. Aidé par un élève de son cours, Simon, elle va chercher à entrer en communication avec l’esprit qui semble occuper la place.

Book of Blood n’est pas un mauvais film, tout simplement car ce n’en est pas un. Plus proche dans sa construction, son visuel, d’un téléfilm, ce « Livre de Sang » recycle les poncifs du genre, avec une indigence de moyens qui fait peine à voir. Acteurs peu convaincants, effets spéciaux cheap (alors qu’ils sont censés soutenir la peur grandissante du spectateur), et mise en scène plate comme le lac Léman un jour de grand calme.

En effet, la demeure se révèle ne pas être hantée par un esprit mais plutôt par une horde de morts (ils apparaissent dans une des ultimes scènes, vêtus de costumes d’époque, type la Laitière de Vermeer, le soldat sécessionniste, et pour faire aussi contemporain la minette en mini jupe, histoire de brasser large et universel). Ces âmes perdues ont des doléances, et le corps du jeune étudiant se transforme alors en écritoire géant où dans des langues improbables et des signes cabalistiques (ça fait genre mystérieux), les pauvres hères inscrivent leurs malheurs. La maison sorte « d’intersection des autoroutes des morts » (dixit la voix off) devient une sorte de lieu de communication entre le monde des morts et celui des vivants.

Le scénario faiblard n’omet aucun rebondissement téléphoné. Mary, d’abord envisagée comme un personnage positif va se révéler une belle salope, sacrifiant son élève pour écrire le best-seller des pensées des morts. Simon, la jeune recrue, présenté comme ayant un don de clairvoyance, est en fait un escroc mais devient finalement un véritable passeur de l’au-delà. Tous ces tours de passe-passe narratifs ne font qu’enfoncer un peu plus le film dans l’ennui. Seule la dernière séquence, où un personnage meurt dans une baraque progressivement remplie d’hémoglobine vaut le coup d’œil pour l’excès et le baroque d’une noyade sanguine.

Décidément, adapter Clive Barker et son univers malsain n’est pas chose facile. Harrison s’en tire sans les honneurs mais vu la matière brute et les moyens on se demande comment il aurait pu faire mieux. Ce livre de sang vous tombera peut-être des mains comme un mauvais roman qui se veut sensationnaliste mais ne confine au final qu’à la caricature.

FOCUS - Left Bank

Le diable en soi

Premier volet d’une trilogie sur l’amour et la souffrance (suivent Dirty Mind et The Waste Land), Left Bank propose un cinéma de l’attente, de la sobriété, ultra maîtrisé mais profondément incarné. Car la chair, celle du désir ou de la douleur, celle qui engendre ou qui repaît, Pieter Van Hees essaie de la filmer au plus près, au plus juste. Touché, en plein dans le mille.

Marie, jeune athlète, doit mettre sa carrière sportive entre parenthèses suite à un problème médical. Heureusement, elle vient de rencontrer Bobby, tireur à l’arc. Entre eux la fusion, tant sentimentale que sexuelle, puis l’emménagement dans un immeuble du quartier Left Bank d’Anvers. Là, Marie apprend la disparition de l’ancienne locataire, se documente sur l’histoire du quartier, alors que son corps semble subir d’étranges transformations et qu’elle est victime de flashs hallucinatoires.

Proche de l’univers d’un Polanski, époque Rosemary’s Baby, Left Bank distille son mystère avec parcimonie. Par une réalisation réaliste, des acteurs impeccables, Pieter Van Hees revisite le mythe de la possession et du satanisme. Le film, anti spectaculaire et délibérément pauvre en effets accrocheurs, intrigue son spectateur, qui se laisse balader dans cet Anvers de béton et de légende. La folie qui s’installe subtilement chez Marie, son corps détraqué et malade, ses visions cauchemardesques sont autant de pistes qui préparent un final baroque et librement interprétable. La crudité des corps, la nudité malgré des scènes de rapports sexuels explicites, ne penche pas vers l’érotisme mais plus vers la primitivité. Marie nue (et pourtant désirable) incarne plus une Eve en souffrance qu’une énième bimbo dévoilée.

Sorte de grossesse non désirée, de monstruosité contre nature, Left Bank impressionne par sa maîtrise. Marie est-elle la génitrice d’un enfant diabolique ? Perd-elle la raison ? Est-elle sacrifiée ou sauvée ? Autant de questions en suspens, à chacun de se faire son film.

Exercice stylé et brillant, résistant à une explication univoque, Le diable en soi marque la naissance d’un réalisateur à suivre de très près. Un film qui secoue sans user de vieilles ficelles, qui interroge sans sombrer dans l’hermétisme arty, un film qu’on peut décortiquer intellectuellement ou ressentir charnellement. Le voir, voire le revoir s’avère indispensable. Un bijou flamand inattendu et inespéré, ça ne se refuse pas.

FOCUS - Embodiment of evil

Brasil, a country for old men

En 1963, avant l’américain Romero et ses zombies, le réalisateur brésilien José Mojica Marins, invente, met en scène et incarne un personnage macabre : le malfaisant et amoral Coffin Joe.
De son « vrai » nom Zé do Caixao, Coffin Joe est un tueur sadique, dont la perversité des crimes n’a aucune limite. Il apparaît comme un Jack l’Eventreur do Brasil, toujours coiffé de son chapeau haut de forme, une cape sur le dos, ses doigts terminés par d’horribles griffes (que Marins fait véritablement pousser pour le film).

Dans At Midnight I’ll take your soul (premier volet de la tétralogie), Coffin Joe, directeur de pompes funèbres, totalement déviant et cruel, n’a de cesse d’essayer de procréer le fils qui lui succèdera dans la tâche difficile de mutiler, martyriser, dépecer d’innocentes victimes. Mais pas de chance, sa femme étant stérile, son projet est avorté. Dans This night I’ll possess your corpse (1966) et Awakening of the beast (1969), le cauchemardesque Coffin Joe court toujours après la femme parfaite qui portera son enfant diabolique, éradiquant au passage des kilos de chair humaine.

Devenu le Pape brésilien de l’Horreur, Marins ranime en 2008 son célèbre personnage (dont la mythologie a engendré des émissions télé, des bandes dessinées et même des chansons populaires), avec Encarnaçao do Demonio (Embodiment of Evil).

Le film débute dans une prison où après trente ans d’incarcération, Coffin Joe est sur le point d’être libéré. Les griffes du tueur, toujours en quête d’une génitrice, vont pouvoir reprendre du service. Film d’un vieux réal (80 ans au compteur) incarnant un vieux tueur, Embodiment of Evil n’en claque pas moins le museau à une jeune génération de metteurs en scène pour qui le calcul et la prise de risque minimum ont remplacé l’impulsivité et la grandiloquence. Séquences de torture édifiantes (un rat dévore le vagin d’une victime, on crucifie, on démembre…), critique acerbe d’une police violente et corrompue, portrait au vitriol d’une Eglise catholique revancharde, personne n’est épargné.

Sorte de dernière variation sur le thème, le film est parsemé d’extraits des trois volets (intercalés en noir et blanc dans le récit comme autant de flashbacks nostalgiques du vieux tueur). Film d’horreur réflexif sur le passage de flambeau générationnel, film de réal sur la vieillesse, Embodiment of Evil joue avec sa mythologie sans parodie ni effets faciles.

Parfois drôle dans ses excès, toujours malin dans ses crimes,Embodiment of Evil pêche malheureusement par une réalisation un peu datée, sans vision cinématographique novatrice. N’empêche, il ne faut pas bouder son plaisir à la vue de ce facétieux Coffin Joe, décalé dans une époque qu’il ne connaît pas, faisant la seule chose qu’il sait faire de façon malsaine et donc incroyablement réjouissante. Comme quoi à 80 piges on peut encore produire un cinéma subversif, sale et content de l’être. Avis aux amateurs.

FOCUS - Moon

Giant steps are what you take, walking on the moon…

Quand on découvre le pitch de Moon, on peut rester circonspect : un homme, un robot, une station lunaire en quasi huis-clos.
Premier film, petit budget, grandes ambitions, Duncan Jones a mis la barre très haute.

Sam Bell (l’excellent Sam Rockwell) en mission lunaire d’extraction d’une nouvelle énergie propre, est à quinze jours de son retour sur Terre où l’attendent sa femme et sa fille. Il est impatient, et on le comprend. Cela fait bientôt trois ans que le bonhomme travaille seul dans la station Sarang. Son unique compagnon, Gerty, est un robot (Kevin Spacey lui prête sa voix) dont les émotions transitent sur écran via un smiley.
Lors d’une sortie banale, son module lunaire est accidenté. Sam se réveille alors dans l’infirmerie de la station, Gerty à son chevet. Désireux de comprendre les raisons de cet incident, il retourne sur les lieux et découvre dans le véhicule, un homme en costume d’astronaute. Il est alors face à son double.

Impossible d’en dire plus sans déflorer le film (j’aime spoiler mais cette fois je me retiens). Sam Rockwell se donne la réplique une heure trente durant, on se prend à s‘attacher à un robot non anthropomorphe, bref Moon surprend. La station lunaire, minimaliste, immaculée, sorte d’Open Space où trône un vieux fauteuil anglais résume à elle seule l’ambiance du film. Sous ses atours de modernité (matériel high-tech, écrans d’ordi…), Moon est empreint de nostalgie. Pas une nostalgie vécue (Jones est né en 1971), mais fantasmée. Le lieu unique, certes technologique, n’est pas sans rappeler les vaisseaux très sixties d’un Star Trek ou les images inconsciemment inscrites dans nos mémoires des missions Apollo. Les véhicules, les costumes d’astronautes, tout ressemble à 1969. Et pour cause, la Lune ne fut finalement visitée qu’une fois et ces souvenirs sont les seuls repères mentaux et imaginaires que nous ayons.

Mais la machine à remonter le temps ne s’arrête pas. Sam regarde sur son moniteur des épisodes de Ma sorcière bien-aimée. Son robot, intelligence artificielle parfaite, par le biais de ses smiley évoquent l’enfance (sans doute celle de Jones), l’innocence, la candeur.
Duncan Jones, de son vrai nom Zowie Bowie (si le patronyme vous dit quelque chose c’est normal), offre un film de fan de SF, un film d’adulte rêvé par un gamin. Un gamin bercé par Space Oddity, qui a dû tripper devant 2001, et qui à 37 ans réalise son premier film, personnel, intimiste. Servi par une musique stratosphérique, aussi discrète qu’émouvante composée par Clint Mansell (Pi, Requiem for a Dream), produit par Mme Sting herself, Moon se déguste comme une madeleine de Proust, qui en parlant de demain vous invite à regarder la Lune comme un gosse. « Mon Dieu, c’est plein d’étoiles » disait Kubrick. C’est dans les yeux de Duncan Jones qu’elles doivent briller.

FOCUS - District 9

Illegal aliens

Ca y est, les Aliens débarquent encore sur Terre (c’est à croire qu’il n’y a que notre planète dans l’univers). Pour une fois, ils ne jettent pas l’ancre à Washington, New-York ou Los Angeles, mais à Johannesburg (l’ethnocentrisme américain a vécu). Nouveauté, ils ne viennent pas pour attaquer mais tombent en panne. Réaction, les humains ne leur font pas la guerre (comme d’habitude) mais les parquent dans des camps de fortune. Neill Blomkamp, réal de pub (les voitures transformées en robots dansant, c’est lui), auteur du remarqué court métrage, Alive in Joburg (qui préfigure les thématiques de District 9) déboule, avec son premier long produit par Peter Jackson, dans la cour des grands.

Depuis une vingtaine d’années, un immense vaisseau spatial est en rade au dessus de la ville sud africaine. Les Aliens, malades, affamés ont été parqués dans des townships où la misère, la violence et le racisme font rage. Plutôt que de faire un film de SF classique, Blomkamp opte pour la forme narrative à la mode : le documentaire (Rec, Cloverfield…). Reportages télé, interviews de spécialistes ès Extra-terrestre, témoignages d’humains excédés, tout concourt à « réaliser » la situation inédite qui nous est contée.

Les « crevettes » (surnom donné aux créatures), devenues des immigrés trop encombrants, le gouvernement décide de les déplacer vers un autre camp (quitte à en liquider quelques uns au passage) et de mettre la main sur leur armement surpuissant mais encore inutilisable (seule une main Alien peut les déclencher). La caméra suit cette intervention musclée, commandée par un technocrate blanc, Wikus Van der Merwe (sonorité hollandaise en écho aux créateurs de l’Apartheid, les Afrikaners). Mais exposé à une substance étrange et semble-t-il très précieuse pour les crevettes, l’ADN de Wikus mute. Sa métamorphose le propulse au rang d’ennemi et il découvre alors le sort misérable des réfugiés, ostracisés tout autant par les blancs que par les noirs sud africains.

Métaphore des inégalités raciales qui ont rongées ce pays au XXe siècle, mais aussi du racisme dont sont victimes les noirs réfugiés des pays limitrophes, District 9 se veut une fable politique, une allégorie de l’aveuglement humain face à l’inconnu, et un excellent film de science-fiction.

Clins d’œil hommage à Cronenberg (les mutations physiques rappellent celles de Brundle dans La Mouche) ou à Verhoeven (le fascisme des humains face aux créatures insectoïdes de Starship Troopers), singularité de l’utilisation du film de genre dans la dénonciation d’une barbarie, maîtrise des scènes d’action (digne d’un McTiernan en forme), Blomkamp livre un film pétri de réflexions contemporaines en rendant ses lettres de noblesse à un cinéma trop souvent riche en effets spéciaux et indigent dans le fond. Il parvient même à nous attendrir sur le sort d’un enfant « crevette », vulnérable et attachant. Seul bémol, l’incapacité de tenir sur la longueur le choix scénaristique du documentaire, le métrage redevenant un film « classique » après une grosse demi-heure. Mais cette modification du cahier des charges en cours de route n’entame en rien l’immersion du spectateur, pris dans une course poursuite brillante.

Si vous voulez du ciné avec un cerveau, des tripes et un cœur, District 9 est LE film à voir. Le dernier plan du film laisse même augurer d’un potentiel deuxième opus et pour une fois c’est avec un plaisir non dissimulé qu’on guettera la suite des aventures de Wikus et de ses congénères.

EVENTS - L’étrange festival de Paris

C’est étrange, mais vrai, car la vérité est toujours étrange, plus étrange que la fiction

Pour le commun des mortels, début septembre est synonyme de rentrée des classes ou de fin des vacances. Deux événements moyennement réjouissants convenons-en. Pour les cinéphiles parisiens, par contre, début septembre est une période de réjouissance et d’allégresse car elle coïncide avec le début de l’Etrange Festival, qui fêtera en cet an de grâce 2011 sa dix-septième édition. Et c’est peu dire que cette année encore le Festival s’annonce sous les meilleures auspices. Éclectique, extrême et toujours rempli de surprises et de découvertes, la programmation a, cette année encore, de quoi en faire saliver plus d’un.

Avant d’entrer de plain-pied dans la programmation, intéressons-nous aux grands axes de cette édition 2011 qui proposera plusieurs cartes blanches à des réalisateurs divers et variés. La Carte Blanche permet à un ou plusieurs réalisateurs de proposer au public une sélection de quatre films de leur choix afin de mieux faire partager leur goûts et leurs univers. Cette année sont à l’honneur le réalisateur punk Julian Temple qui, en plus de présenter son dernier film Requiem To Detroit, nous permettra de (re)voir le chef-d’œuvre antimilitariste Requiem Pour un Massacre. Jean-Pierre Mocky, pour sa part, nous proposera notamment Requiem Pour Un Champion, un très beau film de boxe signé Ralph Nelson et le film pacifiste Moranbong, Une Aventure Coréenne. Enfin l’italienne Lilianna Cavani a sélectionné, entre autres, deux classique comme La Passion de Jeanne d’Arc et L’Invaincu de Satyajit Ray. Les organisateurs ont aussi préparé une soirée en compagnie du grand Rutger Hauer qui présentera pour l’occasion Hitcher et La Chair Et Le Sang, deux de ses rôles les plus emblématiques. Enfin, pour les insomniaques et les bisseux les plus aguerris, l’Etrange Festival propose deux nuits blanches aux thématiques pas piquées des hannetons puisque la première sera réservée au cinéma d’exploitation le plus jouissif avec Hobo With A Shotgun, Norwegian Ninja, Tucker And Dale Vs Evil et pour terminer le classique 2019 après la chute de New York qu’on ne présente plus. La deuxième nuit sera elle tournée vers le Japon et totalement dédiée à l’équipe de fous furieux de Sushi Typhoon avec, là aussi, quatre films au programme. Last But Not Least, je me permets de pousser un petiot cocorico grâce au focus consacré a Koen Mortier, grand espoir du cinéma belge qui présentera deux longs et deux courts-métrages.

La programmation « classique » n’est pas en reste et on y retrouve là encore, quelques pépites et autres films très attendus. La séance d’ouverture sera assurée par The Divide de Xavier Gens, précédée du court métrage Sucre. The Divide marque le grand retour de Xavier Gens dans l’horreur après son escapade holywoodienne pour un Hitman mitigé. On reste dans l’horreur hardcore avec The Woman de Lucky McKee, qui fait énormément parler de lui. Niveau horreur toujours, les zombies seront de la partie avec Dead Heads des frères Pierce tandis que les amateurs de tortures et autres séquestrations se tourneront volontiers vers l’australien Clinic ou l’anthologie Theatre Bizarre. Voila pour le who’s who de l’horreur pure. Maintenant, vous l’aurez peut-être constaté, l’édition 2011 du Festival réserve une large part de sa programmation au cinéma asiatique en tout genre. Parmi les films les plus chauds du moment, on notera la doublette du réalisateur barré Sion Sono qui nous imprimera les rétines aux fers rouges grâce à Cold Fish, produit par l’équipe de Sushi Typhoon, et au très sexuel Guilty Of Romance. Toujours au Japon, on s’intéressera volontiers à Confessions de Tetsuya Nakashima, auteur du déjanté Kamikaze Girls à Deadball de Yudai Yamaguchi et surtout à Tomie Unlimited car on a hâte de voir quel traitement va apporter notre chouchou Noboru Iguchi à la franchise Tomie qui a bien besoin d’être dépoussiérée. Côté Corée du Sud, on se jettera sur The Unjust, le polar hard boiled de Ryoo Seung-wan qui, après I Saw The Devil et The Murderer entérinera définitivement la suprématie coréenne sur le genre polar. Enfin, la catégorie III hongkongaise fait son retour avec Revenge : A Love Story de l’esthète Wong Ching-Po.

Mais ce qui fait la force de ce festival, ce sont surtout les films « autres » ou inclassables. Cette année encore, le choix sera vaste avec, entre autres, le Bullhead du belge (cocorico bis) Michael Roskam, The Oregonian, le hollandais Meat au trailer très intriguant et au dernier Wakamatsu, Piscine Sans Eau. Voilà un premier tour d’horizon permettant de se faire une petite idée de l’éclectisme du festival. Enfin, je ne pouvais terminer ce petit avant-propos sans parler d’Endhiran dont la bande-annonce complètement folle me laisse imaginer l’ampleur du spectacle. Film indien à mi-chemin entre Matrix, Terminator et Transformers, le plus gros budget du cinéma indien risque bien de redéfinir les standards du cinéma total.

ETRANGE FESTIVAL 2011 - Jour 1

Des extrêmes et des hommes

« Je ne partage pas vos idées, mais je me battrai jusqu’au bout pour que vous puissiez les exprimer ». Sacrée devise, pour cette 17e édition de l’Etrange Festival, que cette phrase faussement attribuée à Voltaire. C’est d’emblée faire de l’envie et de la liberté d’expression les armes de cette rentrée, c’est postuler que tout est permis, même le pire, c’est mesurer à l’aune de l’amour des formes et des genres l’ensemble des projections proposées ces dix prochains jours aux Forum des Images de Paris. Les films que nous allons voir et sur lequel nous allons écrire sont donc à appréhender avec le cœur et les tripes pour tout ce qu’ils proposent d’extrême et de novateur, de violence, d’organicité, de vitalité, en somme.

Qui donc en définitive pouvait mieux ouvrir ce festival que le français Xavier Gens ? Il est 18h30, le Forum pullule de mecs aux looks étranges de rôlistes ou de hardos, ce qui n’est pas commun. A l’étage, la queue pour The Divide est déjà bien chargée, et partout dans la file, se multiplient débats et autres échanges de geeks tels que « les 5 trucs à changer dans Star Wars » ou la question fondamentale : « qui est le meilleur Batman ».

19h15, il fait une chaleur à crever. Enfin, les portes s’ouvrent et nous voilà partis. Une demie heure plus tard, après une introduction de l’immense Jean-Pierre Mocky, parrain de cette 17e Edition, c’est au tour de Xavier Gens de présenter son film. Il se dit stressé mais sourit beaucoup et raconte sans détours comment les parents de son assistant régie ont financé le film après que ses producteurs l’aient lâché. « C’est donc un film complètement indépendant que vous allez voir ce soir  », conclut-il. The Divide se construit autour d’un groupe de survivants (dont Patricia Arquette, Milo Ventimiglia, le Peter Petrelli de Heroes, et Lauren German, la final girl castratrice de Hostel 2) réfugié dans la cave d’un immeuble après une attaque nucléaire. Plus qu’un survival, il s’agit pour Xavier Gens de mettre en scène, dix ans plus tard, un traumatisme, le 11 septembre, et les dangers de la paranoïa et de la folie qui en ont découlé. Les caves de l’immeuble, labyrinthiques, sont donc autant un lieu de survie qu’un espace psychologique. Le cinéaste tisse une carte mentale, un gouffre psychique dans lequel les différents protagonistes s’enfoncent sans retenue, jusqu’à la purge finale, comme une promesse désespérée de renaissance. A en croire la réaction de la salle, le film est très bien accueilli et, si il n’est pas exempt d’un certain nombre de défauts (nous en reparlerons dans un papier entièrement consacré au long-métrage), ce deuxième opus signé Xavier Gens remplit son contrat et sait distiller, quand il le faut, de vraies fulgurances cinématographiques ou narratives, tantôt de violence, tantôt d’une grande mélancolie. Collé aux personnages, à leur humanité et à leur animalité, The Divide ouvre donc en fanfare cet Etrange Festival.

A peine le générique de fin a-t-il démarré qu’il faut déjà courir pour attraper le début de la projection de Confessions, du japonais Tetsuya Nakashima. Cette sordide histoire de vengeance nous met face à Yoku Moriguchi, une jeune institutrice dont la petite de quatre ans, Manami, a été retrouvée noyée. Si le rapport de police évoque un accident, Yoku n’est pas dupe et identifie bientôt en la personne de deux de ses élèves les véritables coupables. Plus que son sujet, c’est ici le schéma narratif choisi par le réalisateur qui étonne, agace et éblouit tout à la fois. Il n’est pas ici question de raconter linéairement l’histoire de ce professeur et de sa classe, mais plutôt de mettre en scène les différentes confessions des protagonistes, de Yuko aux deux meurtriers, en passant par la mère de l’un d’eux et la petite amie de l’autre. La voix off, omniprésente, est ici le seul fil conducteur et permet de faire s’emboiter les différentes pièces du puzzle, jusqu’au dénouement, cruel et dément. De ce jeu pervers, Nakashima tire un film d’une grande beauté graphique et d’une profonde tristesse. Si ses personnages sont parfois grotesques dans leur caractère extrême, c’est finalement une façon pour le cinéaste de mieux toucher du doigt les mécanismes de l’enfance, à cet âge où la cruauté côtoie d’égal à égal l’innocence la plus complète. Il s’agit là pour Nakashima de découper l’homme, de le confronter à sa part d’ombre, d’étudier presque anatomiquement, comment le deuil, le manque, l’absence peuvent conduire au vice, aux jeux les plus machiavéliques, à la vengeance la plus froide, et ce le plus sereinement du monde. Le film est également plutôt bien accueilli, et clôture donc cette première journée sous de bons augures. La suite, au prochain numéro.

ETRANGE FESTIVAL 2011 - Jour 2

De trips en trippes

Enterrés que nous sommes au Forum des Images, les orages terribles qui cognent sur la France ce samedi 3 septembre nous semblent bien mythiques. Ce deuxième jour de festival, chargé de sang et d’affriolantes péripéties, semble bien parti.

ERRATUM : Avant tout chose, il convient de revenir ici sur le court-métrage projeté avant The Divide, Sucre du néerlandais Jeroen Annokkeé, qui par mégarde, ne fut pas mentionné dans le compte rendu d’hier, ce qui en soi, est très étrange vu l’enthousiasme qu’il avait suscité. Découvert par Canal +, le court raconte, avec beaucoup d’ingéniosité et d’humour, une rencontre de palier qui tourne mal, ou comment l’absurdité de certaines situations et les quiproquos qui en découlent peuvent mener au pire.

Il est 17h45, la salle se remplit doucement, pleine de curiosité et d’appréhension pour cette première pépite de l’étrange, The Thief de Russel Rouse. Fondu au noir, silence, et c’est finalement avec un nouveau court métrage que commence cette séance. Le postulat de Smoke Gets In Your Eyes de Harald Schleicher est simple : le réalisateur allemand part du principe que le « nicotisme » est le dernier acte rebelle que nous permet la société et monte, à partir de ce constat, plusieurs extraits ou scénettes de films cultes tournant autour de la cigarette. Avec beaucoup de poésie, et une touche bienvenue de cynisme, Rita Hayworth côtoie Mia Wallace, Jarrmush échange avec James Bond et Clint Eastwood allume les clopes de Marlene Dietrich. Une très bonne surprise que ce petit film qui transpire l’amour des belles images et constitue donc une bonne introduction à ce curieux film noir de 1952 qu’est The Thief, l’histoire d’un chercheur en physique contraint de vendre des informations top secrètes à des espions. Exempt de tout dialogue, mais doté d’un travail sur le son époustouflant, le long métrage, à travers les déambulations de son héros et la boucle narrative de son récit, décortique en somme les trois constantes de base du cinéma, à savoir l’image, le son et le mouvement, et les différentes façons qu’elles ont de se conjuguer dans leur forme la plus brute, la plus pure donc. Empreint d’une vraie mélancolie et avec un sens brillant de la dramaturgie, The Thief fait office de petite claque formelle.

19h30. Theatre Bizarre. Theatre Bizarre. Theatre Bizarre, goddamnit. C’est en présence des producteurs et de plusieurs réalisateurs (dont l’équipe au complet de ‘Mother Of Toads’) visiblement ravis d’être à Paris que s’ouvre cette première française. Un papier sera prochainement consacré à la pelloche ; de fait, tous les courts métrages ne seront pas évoqués ici. Selon les propres mots de producteurs, Theatre Bizarre se présente comme une anthologie du film d’horreur, et réunit quelques pointures telles que Buddy Giovinazzo ou Richard Stanley. Il va sans dire que chacun des sketchs fut très bien accueilli, notamment l’étonnant ‘I love you’ de Giovinazzo, le génial ‘Wet Dreams’ de Tom Savini ou le sublime ‘Sweets’ de David Gregory. Chacun à leur manière, les courts métrages tentent des variations autour des différentes constantes et lieux communs du film d’horreur, conviant ainsi le spectateur à un incroyable voyage au cœur des sens et des formes, au cœur de l’humanité la plus viscérale (‘The Accident’ de Douglas Buck, grandiose) ou de la cruauté la plus animale (‘Sweets’). Absurde et magnifique, à l’image du théâtre Grand Guignol dont il s’inspire, Theatre Bizarre entame donc avec succès son périple dans les salles françaises.

Deux heures plus tard, deux cocas light, un sandwich au jambon, un paquet de barquettes au chocolat engloutis, et la Nuit Grindhouse peut commencer. L’ambiance est électrique, on est presque dans un stade de baseball avant un match des Sox. Les gens crient comme au drive-in. Les gens rient comme au drive-in. Ca sent bon l’Amérique et la bière. Le très attendu Hobo with a shotgun de Jason Eisener s’avère être une très bonne surprise, plein d’inventivité et de clins d’œil. Cette variation démente de Taxi Driver étonne par l’authenticité de sa démarche et tire à boulets de canons dans la culture mainstream, de Risky Business à la télé réalité, en passant par le rap MTV et les tv shows débiles. Plus que des fulgurances formelles, le film marque surtout la naissance d’un personnage, celui d’ores et déjà culte du Hobo, que l’immense Rutger Hauer transfigure et transcende. Tout le monde applaudit, tout le monde rit très fort. Cet accueil chaleureux est renouvelé pour Tucker & Dale VS Evil de Eli Craig, parodie hilarante autour d’un pitch bien connu des amateurs de genre : des adolescents décérébrés partent camper au fin fond d’une quelconque forêt américaine et tombent aux mains des autochtones. Décapant, le film tourne au ridicule tous les clichés du film d’horreur de ce type, sans jamais pourtant les rabaisser. Sous l’humour, on décèle un véritable amour du genre et de fait, plus qu’une parodie, le film s’avère être un hommage gentil et distancé que le seul jeu sur les points de vue et les comédiens excellents (Tyler Labine en tête) suffisent à rendre vraiment intéressant et infiniment attachant.

Les deux derniers films du programme se passent aisément de commentaires. Déjanté et incompréhensible, Norwegian Ninja de Thomas Cappelen Malling part d’un fait divers réel (le procès d’un espion) pour construire l’histoire démente d’une bande d’agents secrets ninjas dont la mission principale serait de bloquer la menace russe durant la guerre froide. Construit comme un film d’époque, véritable lieu d’expérimentation formelle, le film souffrira d’un accueil plus neutre, la faute peut être à l’horaire tardive, à la torpeur générale (tous les gens présents ont en moyenne perdu trois kilos d’eau tant l’air était moite et irrespirable), ou à des intentions de mises en scène floues, à une originalité trop forcée pour vraiment faire mouche. Il est 6h du matin, tout le monde est mort, mais tout le monde est content et accueille avec ferveur 2019, après la chute de New York, de Sergio Martino, nanard cosmique d’une incommensurable bêtise qui entend rebooter tout à la fois, et comme beaucoup de productions cheap italiennes de cette époque, Mad Max, La Planète des Singes et l’intégral des Contes de Perrault. Un authentique plaisir coupable donc, et une bonne façon de clore cette Nuit riche en fous rires et en hémorragies.

ETRANGE FESTIVAL 2011 - Jour 3

Noir c’est noir !

Premier jour d’Etrange pour bibi qui ouvre les hostilités avec du lourd : The Unjust, nouveau polar coréen de Ryoo Seung-wan, auteur ente autres de Crying Fist et The City Of Violence. Mais avant toute chose, en arrivant sur place, on vient réceptionner son accréditation remise par Xavier en mains propres qui est très content d’accueillir Cinemafantastique sur le festival. Ca fait toujours plaisir de se sentir désiré à ce point. Arrivé sur place avec un peu en avance, on en profite pour serrer des pinces et claquer des bécots aux habitués de l’évènement et autres bisseux cinéphages parisiens. On salue et croise aussi une bonne partie de la troupe Mad Movies (Fausto Fasulo, Julien Sévéon, Rurik Sallé entre autres) et les collègues de Zonebis et 1kult, partenaires de l’événement. On discute gentiment sur les derniers films vu sur le circuit « normal » et sur les choses vues les premiers jours de l’Etrange. Mais l’heure tourne, les fans de Jean Rollin se ruent dans la salle passant le documentaire qui lui est consacré. Perso je monte gentiment vers la salle 500, la plus grande, afin de me choisir une bonne place pour mater The Unjust dans les meilleures conditions possibles.

Petite présentation rapide du film et de son réalisateur avant de lancer les hostilités. The Unjust donc, nouvelle bombe encensée venue de Corée du Sud et projetée en avant-première au très prestigieux et respectable Festival de Berlin. Réalisé par Ryoo Seung-wan et écrit par le scénariste qui monte à Séoul, Park Hoon-jung à qui on doit déjà I Saw The Devil, ce film, d’excellente qualité se situe malgré tout un petit cran en-dessous des récentes livraisons de Na Hong-jin et Kim Jee-won. La faute à une mise en scène plus classique et un scénario très touffu multipliant les interactions et interconnexions entre une galerie de personnage tous plus gris les uns que les autres. Un métrage qui ne présente ni bons ni méchants, juste des personnages se démerdant pour survivre dans la grande jungle que représente le milieu judiciaire et criminel coréen. Tout ce petit monde s’active autour d’une vague de meurtre de fillette. Le film est tendu et complexe à suivre mais se termine par un excellent « twist » qui rajoute une belle plus-value a l’ensemble. Dès les premiers noms du générique, je m’éclipse et fonce en salle 30 pour assister à la projection de The Woman, nouvelle oeuvre très attendue de Lucky McKee.

Salle 30 donc. Ce qui est bien avec le Forum des Images c’est que le nom des salles correspond à leurs capacités. Salle 500 : 500 places, salle 30 : 30 places. Aussi simple que ça. Je déboule en courant alors que la salle est plongée dans le noir. Et va le rester quelques minutes, un bon quart d’heure avant de se vider de la majeure partie de son assistance. Le film est bien projeté mais dans des conditions déplorables. La faute à quoi ? Une projection sombre à en mourir si bien qu’on ne distingue rien de ce qui se passe sur l’écran a part des taches noires et un peu d’orange pour les visages. Et c’est tout. Problème de projecteur ? De projectionniste ? De copie ? Personne ne semble vraiment savoir mais en tout cas, en l’état le film est irregardable.

Après quelques atermoiements la salle se vide et après 20 minutes nous ne sommes plus que dix braves à espérer une amélioration des conditions de projection. Je baisse les bras et rends les armes à la demi-heure, même les projections les plus calamiteuses du Bifff n’ont jamais connu un tel désastre. Pour tout vous dire, mes vcds vietnamiens font figure de Blu Ray à côté de la bouillie numérique noirasse qui a inondé l’écran de la salle 30 ce soir. Beaux joueurs, les organisateurs remboursent la séance ou offrent une place aux spectateurs payants. C’est donc un peu triste et déçu que j’emprunte le métro pour regagner mes pénates. Espérons que ce ne soit qu’un accident isolé. Rendez-vous mardi !

Ndlr : évidemment, The woman avait été projeté plus tôt dans d’excellentes conditions (accident isolé donc). Dommage que la seconde projo ait été moins bonne car The woman, incontestablement, est une bombe...

ETRANGE FESTIVAL 2011 - Jours 4 et 5

Café court, viande rouge et légumes du soleil

Les pérégrinations de Seb Lecocq

Le Festival a maintenant pris son rythme de croisière. Oubliés les petits soucis de projection de « The Woman » qui n’étaient autres qu’un incident isolé et malheureusement fortuit. Aujourd’hui, on pouvait se repaitre d’une bonne série de courts métrages en hors-d’œuvre histoire de découvrir les futures stars de demain comme on dit. Comme souvent dans ce genre de programme hétéroclite on aura eu du très bon, du moins bon et du très mauvais. Parmi les bons notons Nullarbor signé d’un duo australien. Une histoire simple, une route longue, très longue, la plus longue d’Australie, deux voitures et deux personnages. S’ensuit un jeu de regards, d’attitudes et de défi entre un jeune punk sûr de lui et un vieillard espiègle. Richesse de l’animation, finesse d’écriture et drôlerie de la mise en scène en font un des meilleurs segments de cette sélection. On notera aussi un très esthétisant Erään Hyönteisen Tuho, d’un autre duo, mais finlandais cette fois. Une histoire d’insectes mélangeant animation, photographies et prises de vue réelles d’une beauté parfois affolante. Les organisateurs du concours de courts métrages eurent la bonne idée de garder les deux meilleurs films pour la fin. Tub, l’histoire à la Eraserhead d’un jeune type lambda qui, après s’être masturbé dans sa baignoire, découvre que celle-ci accouche d’une effrayante créature dont il est semble-t-il le père. Comédie et étrangeté qui vont traumatiser tous les mecs. Faites gaffe maintenant et réfléchissez-y à deux fois avant de disperser votre semence à tous vents. Last but not least, Play God, un documentaire finlandais dans lequel un jeune réalisateur ayant l’ambition, en 2003, de réaliser le meilleur film gore de tous les temps revient sur son échec et analyse les raisons de celui-ci. Un excellent doc mixant interviews, images de tournage d’époque et interrogations du réalisateur qui plonge le spectateur dans les affres et tourments d’un tournage indépendant et fauché. Indispensable, et drôle pour tous les réalisateurs en herbe. Juste le temps de voter qu’il est déjà temps de filer en salle 300 pour la séance de Meat.

Meat, c’est typiquement le genre de produit très étrange qu’affectionne l’Etrange. Un tel film au Bifff aurait été un grand moment de blagues graveleuses en tous genres, mais point de cela ici. Quand on n’aime pas, on quitte la salle, ce que feront certains spectateurs. Meat est l’histoire arty d’un boucher pervers assassiné et d’un flic enquêtant sur l’affaire. Les deux rôles joués par le même acteur, un sosie hollandais de Meat Loaf. Que retenir du film ? Des scènes de sexe crues, intrigantes et pas désagréables qui auraient ravi Alan, notre érotophile national. Sorti de ça, un polar mollasson entrecoupé de scènes « arty » un peu vaines. J’avoue ne pas avoir compris le pourquoi du comment du film. Je n’ai pas non plus compris le pourquoi ni le comment, ce qui n’aide pas. En sortant de la salle un peu désabusé car la séance de The Clinic en salle 30 était complète, je traine un peu dans les couloirs du Forum des Images et là, qui est-ce que je croise ? Nicolas Winding Refn en personne. Je sèche les larmes de joie qui mouillent mon visage, respire un grand coup et m’en vais lui serrer la main et lui faire une belle déclaration d’amour vrai. Le meilleur moment de ce festival pour moi. C’est avec des papillons dans les yeux que je regagne mes pénates, préparer la journée de demain.

Les aventures de Maureen Lepers

Aujourd’hui, pas de courses, pas de tâtonnements dans le noir pour espérer trouver une place, et mieux encore, pas de salle dont la température ambiante avoisine celle du Sahara. La journée se déroule pour ma part intégralement en salle 300, confortable et climatisée, avec pourtant un public bien moins sympathique qu’en salle 500. Finie l’ambiance bon enfant de la projection de Theatre Bizarre, ici, c’est du sérieux (non mais dis donc). Il est 17h00 et Jean Pierre Mocky introduit avec plaisir sa première carte blanche, Viva la Muerte de l’espagnol Fernando Arrabal, écrivain et cinéaste « cinglé qui, comme tous les cinglés, était un type forminable ». Le film reflète en ce sens la personnalité de son auteur. En pleine guerre civile, nous suivons un petit garçon, Fardo, aux prises avec des questions fondamentales telles que le catholicisme et la sexualité. Entouré de deux figures féminines glaçantes et castratrices, l’enfant devient malgré lui l’étendard d’un pays en crise. Il est à la fois l’avenir et donc l’espoir d’une nouvelle Espagne, mais porte également en creux, du fait de l’affection qu’il porte à son père, rebelle disparu, le poids du passé, la culpabilité induite par le devoir de mémoire. Cette culpabilité bien sûr, est aussi celle, chrétienne, de la chair, celle de la vie donc. C’est clairement ce rapport à la religion qui intéresse le réalisateur, et autour duquel il cristallise les enjeux politiques de son long métrage. Fardo ainsi, est un nouveau Christ qui sous l’impulsion de sa mère (la Vierge), doit expier pour les hommes et racheter leurs péchés (les crimes de guerre de son père). Doté d’une grande force mystique, grâce notamment aux fantasmes de l’enfant mis en scène au travers de filtres de couleurs et qui viennent comme un refrain, casser la linéarité du récit, frôlant le surréalisme, Viva la Muerte est presque un grand film malade, malade de violence et de folie, incontestablement habité et soumis aux fulgurances artistiques propres à son époque.

Sans transitions et après quinze petites minutes de pause, on enchaine avec Meat, pour la première fois sur les écrans français et en présence des réalisateurs néerlandais Maartje Seyferth et Victor Nieuwenhuijs. Dix ans après Venus In Furs, ils reviennent avec un polar un peu flou dans lequel un flic avec des problèmes de cul enquête sur le meurtre d’un boucher qui est son sosie et qui visiblement, a lui aussi des problèmes de fesses. Tous les deux tombent aux mains de Roxy, une jeune femme bien paumée, soit disant vénéneuse et fatale, tantôt assistante dans la boucherie, tantôt pute de night club. Comme l’a dit fort justement Seb, le principal défaut de Meat est le refus qu’il s’octroie d’exposer des enjeux clairs. Le film multiplie ainsi les scènes vaguement sulfureuses et vaguement glauques de levrettes au milieu des cochons morts, ou de baise en plongée totale avec, pour se donner une légitimité, une lumière vaguement intello et des références lynchiennes poisseuses, mal exploitées qui, à défaut de donner du souffle au récit, l’écrase et l’étouffe. Un film d’une grande arrogance et d’une grande vanité donc, qui n’a d’érotique et de morbide que l’étiquette.

Un quart d’heure plus tard, même place, même salle, mais public sensiblement différent. Ici, les gens n’ont plus peur d’applaudir et de rigoler. C’est donc dans une ambiance détendue et chaleureuse que commence la projection de El Infierno (Luis Estrada) grand succès mexicain non exporté en Europe. A mi-chemin entre le drame social et la comédie, le film revient sur la récente guerre de frontières qui se joue au Mexique entre plusieurs gangs de narco trafiquants. Avec beaucoup de cynisme, El Infierno se fait, à travers la figure de Benny (Damian Alcazar, génial) le portrait désabusé d’un pays qui sombre pour continuer d’exister, et massacre allégrement toute image d’Épinal d’un Mexique carte postale (le moustachu à chapeau, les bénédictions, les deux figures maternelle, et surtout le bicentenaire de la révolution). Quoiqu’infiniment moins métaphorique et violent, le film rappelle en un sens Balada Triste de Alex de la Iglesia, en évoquant une crise nationale d’une telle force qu’elle ne peut prendre corps que dans l’outrance et le grotesque. Ponctuelles, les véritables fulgurances de violence et d’humanité qui parsèment El Infierno sont là pour rappeler la véracité d’une situation inextricable, et sont toujours cassées, comme un moyen de se défendre, par de l’absurde, par de grands éclats de rire. Revenu des USA après 20 ans de prison (premier échec donc, les USA s’affichant clairement comme une porte de sortie pour les protagonistes du film), Benny incarne ce pays pris au piège qui n’a d’autre choix pour avancer que de s’enfoncer et ne peut accoucher que de monstre (cf. le plan final). De cette boucle, de cette absence d’échappatoire, Estrada tire la véritable force de son récit. L’enfer, oui, c’est bien ici.

ETRANGE FESTIVAL - Jour 6

Quoi, ma gueule ?

Seb

La journée d’aujourd’hui, mercredi 08 septembre, est placée sous le signe de la tête sous toutes ses formes. Pourrie et pas fraiche avec Dead Heads. Gueule cassée avec Bullhead et enfin plus mathématique avec le drame psychologique Noir et Blanc. La journée commence tranquillement avec Dead Heads en salle 300, une belle salle, tranquille avec une belle qualité de projection. Dead Heads déboule donc et offre un postulat de départ intéressant avec deux jeunes gars pris en pleine invasion de zombies. Rien de transcendant jusque-là. Non, sauf que, nos deux lascars sont eux aussi des zombies mais doués de raison et ayant conservé toutes leurs facultés humaines. Capable de parler, de réfléchir, de s’organiser, ils vont traverser le pays afin que l’un d’eux puisse retrouver sa bien-aimée. L’influence principale du film des frères Pierce est sans conteste Shaun Of The Dead et, comme son modèle, Dead Heads joue à fond la carte de la comédie mais s’avère souvent poussive et mal rythmée. Manifestement, ça plait, vu les éclats de rires qui se font entendre tout au cours de la projection. Perso, il en faut plus pour me faire sortir de mon indifférence polie. Bref, ça se laisse voir mais pas de quoi s’enflammer.

Petite course et serrages de mains en pagaille pour rejoindre la grande salle afin d’enfin poser les yeux sur Bullhead, film très attendu et précédé d’un joli petit buzz totalement justifié. Le film vient juste de commencer quand je rentre dans la salle, je m’assois vite fait pour ne plus changer de position jusqu’à la fin du film, happé par l’ambiance et l’histoire de Jacky, antihéros herculéen du film de Ronskam. Véritable bouilloire qui ne demande qu’a exploser, Jacky traverse le film de part en part pour incendier l’écran. Débordant de charisme, il bouffe littéralement la pellicule dans un rôle très Refnien puisqu’on pense souvent au Charles Bronson du film éponyme ou a Tonny de la trilogie Pusher. Le film, à la mise en scène et l’esthétique impeccable, prend la forme d’un requiem et nous promène dans l’est de la Belgique, entre Limbourg et Province de Liège. Inspiré a la fois par le cinéma de Refn mais aussi de Bruno Dumont et du polar coréen pour son scénario et ses arcs narratifs, il semblerait que le métrage ait conquis énormément de monde sur le site du festival. C’est encore sacrément retourné que je retrouve Maureen avant d’aller me chercher un petit encas, le prochain film n’étant que dans une heure.

Changement d’ambiance avec Noir et Blanc. Là, on se situe totalement dans la Nouvelle Vague un poil arty avec ce film très étrange narrant les tribulations d’un comptable renfermé et solitaire qui, au contact d’un masseur noir, va se découvrir une passion pour le sado masochisme. Noir et Blanc, dans le titre comme sur l’écran, 16mm et format 16/9, camera portée et jeu sur le vif, le film cultive sa filiation avec La Nouvelle Vague et prend le temps de démarrer. Un peu trop d’ailleurs, il faut un petit moment pour que la relation entre Antoine et Dominique ne s’expose vraiment. Sur un pitch brassant homosexualité, ouverture à la sexualité et sadisme, la réalisatrice propose un film austère et manquant de vie et de chair, un comble pour un film sur le sujet. Tout cela est trop timoré que pour convaincre même si une drôle d’ambiance, envoutante se dégage du film. On imagine aisément la bombe qu’aurait tiré un Wakamatsu d’un tel pitch. C’est plongé dans une certaine torpeur que je quitte la salle et m’engouffre dans le métro pour rentrer au plus vite dans mes pénates parce que demain, s’agit d’être forme car il y a Endhiran au programme !

Maureen

Jour 6 et première bonne nouvelle de la journée : la clim’ de la salle 500 est réparée. La projo de Super s’annonce donc super (fallait bien la faire). Ancien des Troma et scénariste de L’Armée des Morts, James Gunn signe ici une comédie pleine de charme et intelligente, où la fantaisie de Gondry côtoie aisément l’humour plus potache d’Edgard Wright. Le pitch est simple : un loser décide un jour de devenir un super héros pour reconquérir la femme qu’il aime, tombée aux mains d’un dealer très méchant. Servi par un casting de folie (Rainn Wilson, Ellen Page, Liv Tyler, Kevin Bacon) et rehaussé de quelques caméos bien pensé (Rob Zombie fait la voix de Dieu), Super propose quelques très bonnes idées de mise en scène, et avec une nostalgie certaine des serials de super héros de nos vieilles années, revisite un archétype en mêlant tendresse et cruauté, grotesque et fulgurance. Ce qui intéresse James Gunn, c’est l’irruption dans une réalité quotidienne, d’une violence fantastique, d’une violence à caractère purement fictionnelle. Le croisement des deux genres ainsi (entre chronique de vie et film de super héros) confère au film une ambiance presque inédite, emprunte d’une mélancolie certaine. La question fondamentale que pose le cinéaste est finalement celle de l’ennui. Comment le combattre, comment, comme le dit fort justement le personnage d’Ellen Page, échapper à ce qui se passe entre les cases des comic books ? La réponse du cinéaste bien sûr, laisse songeur : on ne peut pas, et d’ailleurs, tant mieux. Ce sont précisément ces moments d’errance et de fuite, ces instants où tout est suspendu qui rendent la vie précieuse. La grande intelligence de Gunn est donc de renverser la tendance, et de faire de ces moments de noirs, de l’espace contenu entre deux images, le centre de son film (cf. le mur de la fin, couvert de dessin).

Une grosse demi-heure plus tard, retour en salle 500 pour assister à la projection du premier film d’un belge qu’on nous présente comme « un grand cinéaste en devenir », Michael R. Roskam. Bullhead, c’est bien simple, fait partie de cette catégorie de film qui n’arrive pas souvent, touché par une grâce souffreteuse et crissante, qui grince et nous vrille la tête, nous étouffe du poids de sa noirceur et de son intelligence. Plongés dans une Belgique rurale qui a quand même une autre gueule que celle de Dumont, nous suivons Jacky (grand, très grand Matthias Schoenaerts), monstre terrible, mutique et incandescent, dont les deux axes de vie induisent en creux un croisement de genre, entre polar vénéneux et drame humain. Ici aussi, il est question de viande et de corps, de mort et de sexualité, mais à la différence du piteux Meat, diffusé hier, le film de Roskam sait nous donner accès aux tripes de son personnage, à sa fièvre et à son venin. Bullhead raconte l’histoire d’une fuite, d’une plongée, celle de Jacky en lui-même et hors de lui, mais aussi celle du récit qui, à mesure qu’avance le film, se resserre, se replie dans son organicité narrative jusqu’au nœud dramatique. La force du drame qui gouverne en soupape l’intrigue de Bullhead ne tient pas seulement à la cruauté d’un acte que l’on vous laisse le soin d’appréhender par vous-même, mais aussi à ce que ce dernier renverse d’humanité, révèle d’animalité, conditionne et condamne. Jacky ainsi, n’est pas seulement prisonnier de son propre corps, il est prisonnier de son passé, du film donc, et à ce titre, n’aspire qu’à tout faire exploser. Irracontable car d’une infinie richesse, ce premier long de Roskam est un bijou du genre d’une infaillible maitrise où les influences se croisent et se décroisent pour tisser une toile personnelle et intime, d’une incroyable justesse et d’une fabuleuse humilité. Un papier lui sera de toute façon entièrement consacré. Pour le moment, il est l’heure de rejoindre Seb, puis de rendre les armes jusqu’à demain.

ETRANGE FESTIVAL - Jour 7

Let’s Go Robot !

1. Seb

Avec le recul de la nuit, cette journée marquée par un jusqu’au-boutisme total. Chacun des trois films vus aujourd’hui repousse, à sa façon les limites et va jusqu’au bout de sa démarche, qu’elle soit thématique ou esthétique. Première salve avec l’ovni le plus total de ce festival qui, pourtant, n’en manque pas. Lo Zio Di Brooklyn en vo est une œuvre totalement autre, à la fois réjouissante et horripilante par sa faculté de proposer quelques chose de résolument neuf et acide mais aussi dans sa manière parfois téléphonée et répétitive de le faire. Voire un mec péter, c’est marrant une fois, deux fois, dix fois. A la vingt-cinquième fois, ca devient lassant. Esthétiquement le film tient très bien la route avec son noir et blanc rugueux qui n’est pas sans rappeler l’œuvre de Pasolini ou, plus proche de nous, le Aaltra de Kervern et Délépine. On remarque aussi une similitude dans le ton du film, punk et absurde tout à la fois. L’Oncle de Brooklyn, s’il est impossible à résumer, peut se voir comme la rencontre entre Aaltra et Gummo avec des acteurs de western spaghetti. Un mélange hautement improbable et donc, totalement instable, régressif, politique et avant-gardiste.

A peine le temps d’essayer de comprendre quoi que ce soit à l’intrigue de Brooklyn qu’il est déjà temps de se ruer dans la salle 500, non sans avoir fait la vidange au préalable, parce que le bestiau dure trois heures, pour un des films que, personnellement j’attendais le plus. Endhiran , dont, certains jours j’ai regardé le trailer jusqu’à dix fois avec toujours plus d’envie de le voir. Là, on y est enfin et je dois avouer ne pas avoir été déçu une seule seconde. Endhiran , c’est le cinéma total dans toute sa splendeur, un genre d’Ajax Amsterdam 74 version cinéma. Dans Endhiran, on trouve tout. De la comédie, de la danse, de l’action, de la romance, de la baston, des explosions, de la S-F, du gore et des jolies pépées (d’ailleurs je pense qu’à ce niveau-là, Aishwarya Ray est un être supérieur descendu du ciel). Le tout avec le premier degré indécrottable et la naïveté propre au cinéma indien et tamoul. Pas de doute, le film a énormément plu, l’ambiance dans la salle était chaude avec de nombreux éclats de rire, salves d’applaudissements lors des moments les plus fous et onomatopées diverses trahissant l’étonnement des spectateurs. Un spectacle total de 3h pour ce qui s’annonce comme le meilleur blockbuster de l’année. Après toutes ces émotions, il est nécessaire de faire une pause, de sortir respirer un peu d’air frais, de boire et manger un peu parce que, mine de rien, trois heures, ça fatigue.

Remis sur pied, on attaque Revenge A Love Story, qui la totale opposée d’Endhiran. Si ce dernier était un régal de couleur et de joie, le film HK, classé catégorie III, est lui, un abîme de noirceur et de nihilisme. Rurik Sallé nous présente le film comme une œuvre extrême et totalement à part dans la cinématographie hongkongaise. Extrême oui assurément, le film commence comme se termine A l’Interieur, le film s’inscrivant dans la vague nihiliste et ultra-violente portée par des films comme Dream Home ou le cinéma de Soi Cheang, Dog Bite Dog notamment. Revenge débute comme un Xième film de serial killer sombre et glauque avant de bifurquer vers autre chose dans le deuxième acte et de prendre une autre orientation dans le dernier. Le film est fort, très bien mis en scène et joué (Juno Mak est formidable) mais malheureusement est gâché par un ton un peu trop péremptoire, habituel chez le réalisateur et un final too much. Malgré tout, le film est fort, glauque, noire et désespéré, tout ce qu’on demande d’un polar hongkongais quoi. Voila qui clôt ce qui est, pour le moment, la meilleure journée du festival mais ne crions pas victoire trop vite, y a encore du gros qui doit arriver ce week-end.

2. Maureen

Jour 7. Il fait beau, les papillons chantent et les vampires ont envahi la salle 500 (décidemment, il s’en passe des choses, dans cette salle). Stake Land de Jim Mickle, co-écrit avec son acteur principal Nick Damici, est une réponse du genre à La Route (John Hillcoat) et raconte l’histoire d’un jeune garçon dont les parents sont morts et qui, recueilli par un chasseur de vampires mystérieux répondant au nom de Mister, remonte la côte ouest jusqu’au New Eden. Pitch classique s’il en est, qui n’est pourtant pas spécifiquement gage d’ennui mortel. A vrai dire, Stake Land n’est ni transcendant ni particulièrement mauvais. Road movie honnête et appliqué, le film offre quelques belles idées de mises en scène, une interprétation soignée, et de beaux personnages. L’antihéros que campe Nick Damici, Mister, saura à ce titre, séduire de nombreux spectateurs, que ce mix étrange entre Van Helsing et Keith Richards ne laissera pas indifférents. La plus belle réussite de Stake Land est sans aucun doute le traitement esthétique et mythologique infligé aux vampires. Ceux-ci, classés en différentes races, retrouvent grâce à Jim Mickle toute leur monstruosité et leur cruauté. Disparues les envolés lyriques et les débordements d’amour à la Twilight, ici, le cinéaste renoue clairement avec une tradition goulesque, faisant ainsi honneur aux récents travaux littéraires de Guillermo Del Toro (La Lignée), ou cinématographiques des frères Spierig (Daybreakers). Un film sympathique donc, plutôt juste dans ce qu’il propose de récit initiatique, qui ne changera pas la face du monde, et qui n’en avait de toute façon pas franchement l’intention.

Deux heures, un double cheese et un court métrage russe sur une poule plus tard, nous voilà paré pour accueillir Kill List de l’anglais Ben Weathley, thriller horrifique, drame humain d’une grande force, dans lequel Jay, un ancien soldat devenu tueur à gages et souffrant de quelques petits problèmes de violence et de paranoïa, se trouve pendant sa dernière mission pris dans un tourbillon de forces obscures et fantastiques dont la puissance lui échappe et auxquelles il devra éventuellement faire face. Le réalisateur, Ben Weathley, laisse entendre, au cours de son introduction, que le film est né de ses pires cauchemars, et à dire vrai, c’est tout l’effet que procure Kill List. Comme un pentagramme cinématographique, le long métrage débouche tout naturellement sur l’horreur, celle irrationnelle et irraisonnée de l’homme, centre névralgique du récit. Il s’agit en définitive pour le cinéaste, de transformer tout ce que l’individu éprouve de pression sociale en cauchemars dantesques, de l’angoisse d’être un bon mari et un bon père, à l’obligation sordide d’inviter ses amis à dîner sous peine de passer pour un dépressif chronique. Face à la vie quotidienne, dérisoire, Ben Weathley expose, sur le même ton sarcastique et avec la même tension, la violence basse et crue à laquelle est soumis le monde, violence qui prend ici le visage d’un réseau de pornographie enfantine, soit la corruption la plus abrupte de la forme d’innocence la plus primaire. Tout, pour le réalisateur, est cauchemar, et c’est la violence du film, son nihilisme résigné qui frappe et donne la nausée. Rien, dans Kill List, ne laisse espérer une porte de sortie, une échappatoire, une possible renaissance. C’est finalement ce que semble sentir Jay qui, au milieu de cette torpeur morbide, fait figure d’animal en cage, blessé et irascible. Sa rage, ses fulgurances de colère sont les derniers éclats d’une lutte. L’horreur de la dernière demie heure alors, ne peut se mesurer et ne prendre corps qu’à l’aune de de ce qui l’a précédée, et ouvre un gouffre amère et noir, dans lequel spectateur et personnages ne peuvent que plonger. Grandiose et glaçant, Kill List laisse dans la bouche un gout de souffre et de cendres que seule une bonne nuit de sommeil saura (sûrement) en mesure de faire disparaitre.

ETRANGE FESTIVAL - Jour 8

Fin du monde et cheveux sales

1. Seb

Une soirée Etrange écourtée pour raison extra-cinéphilique, du coup je loupe DeadBall (arf faich !!) et Take Shelter pour finalement ne voir que Tomie Unlimited que j’aurais bien fait de louper. J’en attendais pas un chef-d’œuvre mais un film d’horreur débridé et foufou vu que ce nouvel épisode de la franchise Tomie est signé Noboru Igushi, qu’on ne présente plus. En parlant de présentation, nous avons eu l’honneur de la visite de Yoshihiro Nishimura, habillé cette fois et de l’actrice de Helldriver, Yumiko Hara. Un moment rigolo comme toujours avec Nishimura, grand ambianceur d’avant-premières. Dix petites minutes plus tard, le film commence et la douche froide est immédiate. Après une exposition interminable et cheap, le film déroule lentement son scénario qu’on connait déjà tous,:une jeune lycéenne meurt, elle revient et est très méchante. Ça s’anime un peu dans le style Sushi Typhoon en fin de film, les maquillages signés Nishimura sont corrects et très inventifs, ils constituent d’ailleurs la meilleure chose du film. Pour le reste, Iguchi mène sa barque à bon port mais sans vraiment convaincre. Dommage parce que je me demandais ce que pourrait faire le réalisateur dans un univers un peu différent du sien. Le résultat est sans appel, du dtv classique et mollasson. Déception j’écris ton nom…

2. Maureen

L’Etrange festival touche à sa fin, et tout le monde est très triste. Ce huitième jour commence en salle 300, avec deux moyens métrages, cartes blanches respectives de Julien Temple et Liliana Cavani, Simon du Désert de Luis Bunuel et La Ricotta de Pasolini. La diffusion conjuguée de ces films n’est bien sûr pas un hasard : tous deux ont en commun une approche de la chrétienté empreinte d’une certaine touche de cynisme. Simon du Désert ainsi raconte l’histoire d’un dévot qui, après six années, six mois et six jours de pénitence, doit faire face à la tentation du diable, sous les traits de la superbe Silvia Pinal. Il s’agit clairement pour Bunuel d’emmener les principes religieux du côté du burlesque en multipliant les situations comiques, jusqu’à un final absurde où les deux temporalités qui s’affrontent viennent également remettre en cause le bien-fondé de certaines pratiques chrétiennes. De son côté, Pasolini met en scène Orson Welles dans le rôle d’un réalisateur en passe de signer un film sur la Passion du Christ. Pour ce faire, il s’acharne à la création de tableaux vivants, reproductions directes des Dépositions de Le Rosse et Pontormo. Au creux de cette alternance couleurs (pour les tableaux)/noir et blanc (pour le tournage) et vie chrétienne/vie quotidienne, Pasolini livre presque un manifeste de compréhension à la fois du cinéma, mais aussi de la peinture. En lorgnant du côté des Maniéristes, il assimile pour mieux transcender les références picturales, et peut de fait s’attarder à mettre en parallèle la passion de Jésus, et celle des gens de cinéma. Les parcours, à gros traits similaires, d’un figurant et du Christ, sont pour Pasolini une manière de s’approprier, comme l’avait fort justement expliqué Liliana Cavani dans son introduction, le postulat du Caravage selon lequel la vie quotidienne et les hommes et femmes qui la vivent sont la parfaite némésis du parcours du fils de Dieu.

Le temps d’une courte pause et de nouveau, le noir se fait sur la salle 300. Cette fois, pas de considérations christiques, pas de réflexions sur l’art et la manière. Take Shelter, deuxième film de l’indépendant américain Jeff Nichols, est un drame humain centré sur Curtis (fabuleux Michael Shannon III) en proie à de violents cauchemars à propos d’une tempête, cauchemars qui peu à peu le font sombrer dans la folie et menace sa vie tranquille de famille. D’une grande puissance dramatique, Take Shelter sait explorer les tréfonds de l’âme humaine et immerger son spectateur dans les peurs les plus viscérales de son personnage. La tempête dont se sent menacé Curtis n’est pas seulement une catastrophe météorologique bien sûr, elle est aussi le reflet des craintes du héros, la matérialisation de son rapport à son propre passé, à sa propre histoire. De ce parallèle simple, et avec une grande délicatesse, le cinéaste tire une tragédie intime percutante que le plan final vient éclairer d’une nouvelle façon, plus sombre et désenchantée.

ETRANGE FESTIVAL 2011 - Palmarès

Les Belges se distinguent

Le palmarès de l’Etrange festival de Paris, cuvée 2011, a été dévoilé.

Le PRIX NOUVEAU GENRE (compétition Long Métrage en partenariat avec Canal+Cinéma) revient à BULLHEAD de Michael R. ROSKAM - Belgique - 2010 - 2h00 - Drame - Couleurs

Après Buried de Rodrigo Cortés, pour sa seconde édition le prix "Nouveau Genre" est à nouveau remis à un film européen.

Le GRAND PRIX CANAL+ (compétition Court Métrage) va à ATTACK de Adam WHITE - Australie - 2010 - 12’22 - Fiction - Couleurs tandis que le PRIX DU PUBLIC (compétition Court Métrage) revient à LA GRAN CARRERA de Kote CAMACHO - Espagne - 2010 - 6’24 - Fiction - Couleurs

ETRANGE FESTIVAL 2011 - Dernier jour

‘This is the end… my only friend’

1. Seb.

Dernier jour de l’Etrange Festival, qui s’achève dans quelques heures sur Don’t Be Afraid OF The Dark, dernière production du père Del Toro. On sait déjà que ça ressemblera à du cinéma espagnol, que ce sera donc très beau et aussi très chiant, raison de plus pour privilégier A Guilty Of Romance, chef-d’œuvre de Sion Sono. Mais ça c’est pour plus tard car avant ça, on ouvre la journée avec le film ayant eu l’honneur de dépuceler cette XVIIè édition de l’Etrange Festival, The Divide de Xavier Gens. En présence du réalisateur s’il vous plait. Xavier Gens est une crème, un vrai gentil, c’est pour cette raison, et un peu aussi par lâcheté, que je ne lui ai pas dit que je n’aimais pas du tout son cinéma. Et ce n’est pas avec son petit dernier que cela va changer même si, on sent le bonhomme en grande progression depuis les nullissimes Frontière(s) et Hitman. Ici, son film est tout à fait regardable et fréquentable même si fortement parasité par un rythme narcoleptique, une interprétation inégale et une écriture de personnages vraiment calamiteuse. Reste qu’avec vingt bonnes minutes de moins et des personnages plus fouillées on aurait eu un solide huis clos post-apocalyptique. Dommage que de gros défauts viennent parasiter tout ça car derrière la caméra, Gens bricole quelques plans vraiment pas piqués des hannetons. Allez on continue d’y croire.

Deux heures à combler, un dimanche après-midi c’est long. Heureusement, on tapera une petite discute avec quelques connaissances et amis, histoire de faire passer le temps avant Requiem Pour Un Massacre. Le film d’Ellen Klimov, pour ceux qui ne le connaitraient pas, est considéré par moi-même comme le film le moins drôle et gai du monde. C’est une œuvre d’une autre époque, une œuvre qui n’appartient à aucun genre, aucun style et ne ressemble qu’à elle-même. Une œuvre hallucinée et hallucinante, à l’image de son héros, un jeune ado au visage…complètement fou. Requiem Pour Un Massacre, c’est un film de guerre sans guerre, sans soldats héroïques, sans gentils marines qui offrent des chocolats aux enfants. C’est un film sur la saloperie de la guerre et sur son implication dans la vie de gens qui n’avaient rien demandé à personne. Sur l’écran, chaque photogramme est une évocation déprimante de la guerre. Paradoxalement, le film est d’une force et d’une beauté à se damner ; il laisse sans voix tant il estomaque par sa barbarie, montrée tout en sobriété, renforçant l’horreur de la situation. Un film aux confins de la folie. Un choc.

Pas facile de se remettre d’un tel film. Pour se changer les idées et éviter la pendaison volontaire, je m’accorde une petite pause en écoutant PSG-Brest à la radio avant de rejoindre la salle 300 pour Guilty Of Romance, dernier film projeté. Et surprise du chef, la présence d’un Sion Sono, tout juste auréolé d’un prix à la Mostra de Venise pour son dernier film Himizu et surtout de la présence de la (insérez ici l’adjectif de votre choix) Megumi Kagurazaka dans une petite robe noire à réveiller les morts. J’avoue qu’à cette vision toutes les images déprimantes et glaçantes de Requiem Pour Un Massacre ont immédiatement quitté mes rétines. Guilty Of Romance est un chef d’œuvre, peut-être le meilleur film de son auteur jusqu’à aujourd’hui. Sono revisite et défonce la pinku japonais et le drame bourgeois à la Chabrol dans un mélange incendiaire de sexe, de violence, de sadisme et de féminisme libératoire, le tout dans une beauté insondable. Un film hors norme qui, une fois de plus, surprend et coupe le souffle. Quelle belle façon de terminer, en beauté, un festival vraiment riche en excellents films. Une belle et grande réussite en somme. Puis comme on n’est pas bégueule et qu’on est un peu chauvin, on terminera en annonçant que le vainqueur du prix Nouveau Genre est Bullhead de Michael R. Roskam. Cocorico. Le moment est maintenant venu de remercier toute l’équipe organisatrice du festival et toutes les personnes qui y travaillent d’une gentillesse et d’une disponibilité confondante. Big Up !

2. Maureen.

Toutes les bonnes choses ont une fin, et c’est donc le cœur brisé que je me prépare à affronter ce dernier jour de festival. La salle 300 se remplit et bientôt démarre The Man From Nowhere, deuxième film du coréen XXX, sorte de Léon 2.0, dans lequel un ancien agent fédéral à la retraite se lie d’amitié avec une gamine et va tout faire pour la sauver une fois que celle-ci aura été enlevée par des méchants trafiquants d’organes et de drogues. Tout dans The Man From Nowhere appelait une noirceur sans nom, une violence incommensurable et poignante comme seuls les polars asiatiques sont capables de distiller. A dire vrai, le cinéaste semble prendre cette caractéristique à contre-courant, et joue clairement la carte de la distanciation et de l’humour, sans pour autant renoncer aux fulgurances tragiques. C’est finalement de ce croisement entre humanité viscérale et burlesque assumé que le film tire son déséquilibre. Le problème de The Man From Nowhere en définitive, est de ne pas suffisamment croire à ses personnages pour vraiment émouvoir. Exception faite du héros, Cha, et de l’homme de main viêtnamien, tous souffrent en creux d’une caractérisation trop grossière, d’un manque de charisme flagrant qui condamne leur portée dramatique. Il se dégage du long métrage une impression désagréable de froideur, de maitrise absolue qui laisse peu de place aux tripes, au désespoir, à l’organicité de l’homme et de ses sentiments et qui, une fois sortie des sentiers battus de la mise en scène des séquences d’action (brillante d’ailleurs, à l’image des deux combats à l’arme blanche de la fin), cède à une tendance au mélo agaçante, mais surtout ennuyeuse. S’il décolle ponctuellement, notamment du fait de son acteur principal, force est cependant de constater que cette homme de nulle part ne va pas bien loin.

20h. Cérémonie de clôture et remise des prix. Le prix Nouveau Genre est sans surprise attribué à l’immense Bullhead de Michael Roskam. Après des adieux chaleureux de l’équipe du festival, la projection du très attendu Don’t be afraid of the dark peut commencer. Le film est un conte fantastique dans lequel une petite fille, Sally, emménage avec son père et sa nouvelle épouse, Kim, dans l’immense manoir gothique qu’ils sont en train de rénover, et dont ils ont réveillé les monstres, à savoir des tooth fairies très méchantes qui veulent tuer les enfants. Il est facile de voir, dans cette histoire inspiré d’un téléfilm des années 70, ce qui a intéressé Guillermo Del Toro, producteur, qui débauche pour diriger le projet, l’un de ses auteurs et dessinateur préféré, Todd Nixley. La légende autour de ces fées malignes avait déjà inspiré au cinéaste espagnol l’une des séquences les plus réussies de Hellboy II, et personne n’est sans ignorer, depuis les immenses L’Echine du Diable et Le Labyrinthe de Pan, la fascination qu’entretient l’auteur pour les tréfonds de l’enfance, ses monstres et ses cauchemars. Ces bases posées, on se demande bien pourquoi il ne s’est pas attaqué à ce remake lui-même. Si le résultat n’est pas une catastrophe, loin de là, il manque cependant cruellement de magie et d’inquiétante étrangeté. Du fait de son expérience de dessinateur, Nixley propose une composition de l’espace remarquable et une esthétique gothique soignée, mais échoue là où un véritable penseur de cinéma aurait réussi, à savoir dans l’animation, par le mouvement, du décor, des personnages, du récit. Le monde esquissé par le réalisateur ne prend corps finalement qu’à travers les fresques et autres dessins des créatures qui parsèment le film et ne s’anime véritablement que dans l’immobilité de l’illustration. S’il n’est pas dépourvu de charme et d’une certaine efficacité, il manque à ce Don’t be afraid of the dark l’émerveillement teinté de sordide qui faisait la force du Labyrinthe, la radicalité de la peur de l’enfant, immense et terrible, celle qui, une fois la lumière éteinte, gronde dans nos yeux et nous monte à la gorge, celle qui précisément, nous fait craindre le noir.

De coups de cœur absolus (Bullhead) en déceptions cinglantes (Meat), cette dix-septième édition de l’Etrange Festival de Paris aura prouvé la radicalité et la richesse d’un cinéma de tous genres et de tous bords, plein de découvertes, de redécouvertes et d’ouvertures. Un immense merci à tous donc, à l’équipe géniale, à leurs prestigieuses présentations, au Forum pour leur accueil et leur disponibilité, et comme le beuglait Tarantino à Cannes il y a quelques années, ‘VIVE LE CINEMA’ !

ETRANGE FESTIVAL 2011 - Bilan

Le bilan chiffré de nos chroniqueurs

« On fait l’bilan calmement en s’remémorant chaque instant »

A tête reposée mais avec encore la mémoire bien fraiche, il est temps de tirer un dernier bilan de cette dix-septième édition de l’Etrange Festival parisien. Une édition riche en excellents films, en découvertes, en confirmations et en déceptions. L’Etrange Festival a, depuis toujours, une vocation de défricheur et de découvreur. Ce fut encore le cas cette année avec l’avènement d’un futur grand (et belge) Michael R. Roskam qui, avec Bullhead, signe un premier film d’une force et d’une maitrise dignes des plus grands. Les organisateurs ont aussi l’excellente habitude de présenter des films certes connus mais presqu’invisibles en salles et en 35mm. Cette année, les deux grosses séances à ce niveau-là auront été celle de La Chair Et Le Sang et du tétanisant Requiem Pour Un Massacre. Voir ces deux monuments dans une copie 35mm, ça n’a aucun prix. C’est l’une des nombreuses forces de ce festival à la marge et à la pointe.

Il serait fastidieux de lister tous les points positifs de cette édition mais il faut absolument pointer la qualité des métrages proposés que ce soit en avant-première avec des œuvres comme Drive, Cold fish, Endhiran, en compétition officielle avec en tête de gondole A Guilty Of Romance, Bullhead, The Unjust, Kill List ou Revenge : A Love Story. Il y a presque trop de bons films que c’en devient impossible de tout voir. C’est le seul vrai bémol du festival, des horaires de projection qui obligent les festivaliers à d’insondables dilemmes. Il faut parfois faire des choix et sacrifier certains films pour se concentrer sur d’autres. Mais bon, le festival ne peut pas non plus durer six mois. Mi-rétrospective, mi-festival plus traditionnel, l’Etrange est parvenu à se forger une réputation de festival cinéphile plus que festif (quoique l’ambiance de la nuit Sushi Typhoon valait son pesant de cacahuètes). Voilà, on tire le clap de fin sur cette dix-septième édition et on attend avec impatience la programmation de l’étrange 2012, dernier festival avant la Fin des Temps.

Films Seb Maureen
The divide23
Confessions-4
The thief-3,5
Theatre bizarre-4
Hobo with a shotgun-4
Tucker & Dale vs evil-4
Norwegian ninja-1
2019, après la chute de...31
Viva la muerte-3
Meat21
El Infierno-3,5
Super43,5
Bullhead45
Stake land-3
Kill list-5
Simon du désert-3
La Ricotta-4
La griffe du passé-5
Take shelter-4
La chair et le sang-5
The Man from nowhere-2,5
Don’t be afraid of the dark-3
La griffe du passé-5
Take shelter-4
La chair et le sang55
Guilty of romance5-
Tomie unlimited1-
Milocrorze4-
Endhiran3-
The unjust3-
Dead heads2-
Wake wood3-
Noir et blanc3-
L’oncle de Brooklyn2-
Revenge : A love story3-
Horny house of horror1-
Beyond The Black Rainbow0-
Cold fish4-
Helldriver4-
Karaté Robo Zaborgar3-
Aliens vs ninja2-
Requiem pour un massacre4-

ETRANGE FESTIVAL 2012

Premier jour

Jour 1 – Strangers in the night (Seb Lecocq)

Wéééééé c’est la rentrée !! Si la plupart des gens détestent les premiers jours de septembre parce que « c’est la rentrée », moi ce n’est pas mon cas. J’adore ça car pour moi, rentrée est synonyme d’Etrange Festival. On retrouve les copains, on fait son emploi du temps, on va en cours le soir se repaître de films puis on fait ses devoirs tous les jours sous forme de compte-rendu qu’on envoie au professeur Damien en espérant secrètement un mot gentil de sa part en retour. La rentrée hier était placée sous le signe du polar et de l’humour noir avec le film Headhunters adapté d’un roman à succès de Jo Nesbo et mis en scène par Morten Tydum. Comme pour toute séance d’ouverture, digne ce de nom, la salle est pleine à craquer et on dénombre tout un tas de peoples et autres invités venus faire les beaux. Ben oui c’est le premier jour, faut se faire bien voir pour tout le monde. Avant d’assister au film d’ouverture, on aura droit au traditionnel discours de l’équipe organisatrice du festival et de Kenneth Anger, invité d’honneur du Festival venu ouvrir officiellement les festivités. Pour vous résumer sobrement, Kenneth Anger, réalisateur iconique, ouvertement gay, roi de l’underground des fifties jusqu’à aujourd’hui dont les principales obsessions filmiques sont l’érotisme, l’occultisme et le surréalisme. Aujourd’hui âgé de 85 ans, il ressemble au fils gay issu d’une union improbable entre Jack Palance et Silvio Berlusconi. Mais rien que sa présence constituait un des moments forts de la soirée.

Place au cinéma maintenant avec, en guise d’apéritif, deux courts-métrages : Cornée de Stéphane Blanquet et Wrong Cops de Quentin Dupieux. Si le premier me laissera indifférent malgré un univers à la Caro et une réalisation plus que maitrisée, le second aura toute mon adhésion. En bon fan du travail que Dupieux que je suis, j’ai adoré cet univers décalé, cette façon qu’a Dupieux de mettre en scène et de cadrer ces personnages complètements autres, noyés dans une histoire qui n’en est pas vraiment une. Puis une grosse mention spéciale à Marylin Manson qui est incroyable dans le rôle d’un adolescent séquestré par un flic mélomane. Un excellent court-métrage chaudement applaudi par une bonne partie de la salle, moi le premier. Du très bon travail dont il me tarde de voir la suite.

Headhunters prouve que le polar nordique a la cote en ce moment et on retrouve ici tous les ingrédients typiques du genre : un polar glacé, de l’humour noir, de la violence sèche et un petit côté gentiment décalé. Headhunters respecte tellement la recette qu’on a l’impression de voir Le Polar Scandinave pour les Nuls : on reçoit tout ce qu’on en attendait, sans surprises. Trop appliqué et tiré par les cheveux, au bout d’une bonne heure de film, la suspension d’incrédulité en prend un sacré coup et on finit par cesser d’y croire pour se laisser bercer par la rythme enlevé du film, les dérapages humoristiques, les explosions de violence et les bonnes idées (la scène du chien, les toilettes du chalet entre autres). Tout ça donne un film fort sympathique aucunement indispensable et en partie gâché par un scénario vraiment abusé et qui, au final, finit par prendre son spectateur et ses protagonistes pour des neuneus finis mais on peut s’amuser à jouer au jeu des sosies, une de mes grandes passions, tellement le comédien principal ressemble à Francis Renaud tandis que le méchant est le portrait craché de Francesco Totti.

Petite récréation avec les copains avant d’entamer le second film de la soirée, l’australien Redd Inc introduit comme suit par Rurik Sallé : « Y a des films qui tentent de faire passer un message, de parler de quelque chose. Celui-ci ne parle de rien, c’est juste du fun ». Le bougre a le sens de la formule qui résume bien un film qui s’impose comme un mix entre Camera Café, Scream et Saw. Un assassin échappé d’un asile de fous enferme les protagonistes de son procès et les force à prouver son innocence. En cas de réussite, ils seront libres ; en cas d’échec, ils seront décapités (entre autres joyeusetés). Tout cela donne un film sympa, rigolo avec un peu de gore, une actrice pas désagréable à l’œil (Kelly Paterniti), un méchant charismatique et pas mal de meurtres et de références au cinéma d’horreur. Mais aussi des longueurs, une bonne vingtaine de minutes en moins n’auraient pas fait de mal, et un peu d’ennui par moments mais pas de quoi vraiment gâcher la fête. Un film qui ne parvient pas toujours à masquer les limites de son budget et de son huis clos mais qui, au passage, glisse une belle grosse quenelle au monde impitoyable de l’entreprise, du capitalisme et de la compétitivité via une sévère métaphore du monde du travail. Une entrée en matière correcte mais pas transcendante donc pour cette première journée de festival dont le programme du jour s’avère autrement plus fou avec le chtarbé Eega, le japonais Henge et en clôture de la journée le mythique Knightriders de George Romero.

Jour 1 – Moi, si j’étais un homme… (Maureen Lepers)

"La perception de l’inatteignable n’est qu’un leurre de la réalité". Ainsi s’ouvre l’édito de l’Etrange Festival 2012, également titré ‘Never Surrender’, comme un cri de guerre jouissif et terrible que le festival, aujourd’hui adulte – il fête cette année ses 18 ans – s’autorise enfin à pousser. Plus que jamais, cette nouvelle édition entend donc abolir contraintes et frontières, entre les genres, entre les hommes, entre les écrans. Le transgressif et l’ouverture seraient les maitres mots, et c’est d’ailleurs ce que viennent prouver au programme la présence exceptionnelle de Kenneth Anger, pape de l’underground US des fifties/sixties, et le très beau et très déjanté cycle Motorpsycho, comme un écho lointain au Drive de Nicolas Winding Refn (dont la présence aux côtés de Anger est finalement compromise), que le festival lança l’année dernière. La route alors, devient ce véhicule sublime à bord duquel il s’agit d’embarquer pour espérer toucher, par le cinéma, ce que la réalité se refuse à nous laisser atteindre.

Et en ce premier jour, le voyage est tranquille. Un seul film : Headhunters, du norvégien Mortem Tyldum, adapté du polar de Jo Nesbo et qui, parce qu’à l’Etrange Festival, le concept du film unique est un peu désuet, sera précédé de deux courts métrages, l’un bougrement abscons et bougrement bizarre, Cornée, de Stéphane Blanquet, l’autre carrément jouissif et vachement attendu, Wrong Cops de Quentin Dupieux, dans lequel Marilyn Manson campe un ado emo pris en otage par un flic macho et mélomane qui entreprend de lui faire découvrir ce qu’est la vraie musique.

Headhunters, présenté en introduction comme étant « le meilleur polar qu’on ait vu depuis longtemps », raconte quant à lui l’histoire d’un homme, Roger Brown (Aksel Hennie), complexé par sa taille (il mesure 1m68) qui compense sa présumée perte de virilité en achetant plein de cadeaux trop chers à sa femme et en volant des tableaux célèbres qu’il revend au marché noir. Ce caïd de riches, aux traits lisses et aux dents longues, qui n’appréhende du crime et de l’art que leur vitrine glamour, voit sa vie basculer alors que, traqué par un militaire presque surhumain (Nikolaj Coster-Waldau, échappé pour l’occasion de Game Of Thrones), il se voit contraint de renoncer à lui-même pour espérer survivre. S’il n’est pas dénué de fulgurances géniales de mise en scène, Headhunters pèche cependant par son sens du rythme ainsi que par un scénario trop peu solide, qui échoue surtout à exploiter ce que le sujet offrait en substance de plus intéressant : le combat dantesque d’un homme aux prises avec ses démons. Le lyrisme et l’efficacité d’un polar tiennent bien souvent à la capacité de la mise en scène à figurer à l’écran les failles de son héros, et de s’engouffrer dans les brèches ainsi découvertes. S’il n’est pas un film noir, Headhunters, en s’ouvrant sur l’étalage en voix off des complexes et autres palliatifs de Roger Brown, s’en approprie pourtant l’un des sujets privilégiés, la crise de l’identité masculine, et offre à son personnage principal un diable de taille, son exact contraire, qu’il s’agira de vaincre pour mieux grandir. Indéniablement, Mortem Tyldum aurait pu signer ici un film passionnant. Rapidement pourtant, il semble que le cinéaste renonce à son sujet pour lui préférer l’histoire banale et sans surprises d’un fugitif malgré lui, dont les péripéties se teintent, à mesure qu’avance le film, d’un soupçon violasse et un peu rance de déjà vu ou de wtf qui condamnent sadiquement le spectateur à un niveau de lecture unique. Malgré ses explosions de violence et un sens assumé de l’absurde, Headhunters en somme, a finalement l’odeur de l’inachevé, de ce qui, comme son héros, voulait être très grand, mais n’est que tout petit.

ETRANGE FESTIVAL 2012 - Jour 2

Les Dents de la Mouche IV

Les Dents de la Mouche IV (Seb Lecocq)

Deuxième journée de cette dix-huitième édition de « l’Etrange » comme on dit entre festivaliers avertis. Exit les peoples et les sponsors mais pas exit les problèmes d’attente aux caisses afin de se procurer les précieux sésames. D’ailleurs, les queues commencent à gonfler, à s’agiter et quelques signes de mécontentement se font sentir et entendre. Faut dire que le mec, ou la nana, qui arrive quinze minutes avant la prochaine séance avec une liste d’achat de billets longue comme le bras ne fait rien pour apaiser tout ça. Bref, passons sur ses péripéties logistiques pour parler cinéma, parce qu’on est là pour ça après tout, hein ? Cette deuxième journée était pleine d’attente, de gros espoirs pour bibi puisqu’étaient diffusés Eega, blockbuster indien qui s’annonçait foldingo, Henge moyen métrage nippon au pitch plus qu’intrigant et Knightriders, film rare et méconnu de George Romero. Le menu était potentiellement plantureux, le résultat fut carrément pantagruélique.

Grosse, mais alors grosse entrée avec Eega. Depuis 2-3 ans, les blockbusters venus d’Inde se sont imposé comme les trucs les plus dingues qu’on peut voir dans le genre « grand spectacle (relativement) pété de thunes ». Après Ra-One, projeté lors du dernier Bifff, et le dantesque Endhiran, passé lors de la précédente édition du festival, voici donc Eega. C’est simplement l’histoire d’un homme réincarné en mouche pour se venger de son assassin et reconquérir la femme de sa vie. Le film démarre par trente bonnes minutes de love-story à l’indienne avec une jolie fille, un gentil benêt et un vilain bad guy arrogant beau comme un camion. Frustré par le choix de la belle, qui a choisi le gentil benêt, le méchant va le buter pour avoir la voie libre. Sauf que, pas de bol, le gentil va revenir à la vie dans le corps d’une mouche vengeresse. Et après cette longue, mais fort plaisante et rythmée introduction commence le vrai film. Soit deux heures d’action-comédie à la mode film de super-héros au schéma classique : vie normale, accès à la nouvelle vie, maitrise de ses "pouvoirs" et passage à l’action. Et là mes amis, c’est du lourd avec des scènes complètement foldninguos. Parmi tout un tas d’exemples, on peut y voir une mouche qui fait de la musculation avec une ampoule électrique et un cure-dents, une mouche qui danse, qui porte des lunettes et des armes de poing, qui écrit sur le sol avec des larmes, qui se frite contre deux oiseaux sataniques (ils sont vraiment sataniques), pourrit la vie d’un méchant et se paye le luxe de ramasser la bonnasse de l’histoire. Pendant 1h30, la mouche est pratiquement de tous les plans, dont les effets spéciaux de masse vraiment convaincants, et de toutes les scènes parmi lesquelles des scènes d’action folles (la naissance de la mouche est vraiment incroyable et plus iconique que l’ensemble de The Dark Knight Rises) et des gunfights de folie. Pour tout dire, le méchant commence par essayer de buter la mouche à la main et au Baygon avant d’y aller au shotgun et à la mitrailleuse. Bon sur 2h25, le postulat de base montre ses limites, tout n’est pas parfait et ça tourne un poil en rond mais les scènes d’action sont tellement réussies, la touche d’humour bien présente et le rythme débridé que ça passe tout seul. Le tout a l’air d’être shooté par le Timur Bekmanbetov indien et la scène finale rappelle le gunfight de True Romance ou la scène d’assaut de la villa cubaine dans Bad Boys II. Maintenant, c’est un cran en dessous d’Endhiran dans le WTF mais Eega possède un gros potentiel de fun de sympathie et de folie. Niveau blockbuster, on ne verra pas mieux cette année.

Un petit digestif avec Henge, un moyen-métrage japonais de moins d’une heure, ambitieux et très curieux mais qui ne se donne pas les moyens de ses ambitions malgré le fait de convoquer Tsukamoto, Kyoshi Kurosawa, Cronenberg, Kafka et Akira dans un appartement tokyoïte. Problème : le film souffre d’un évident manque de budget, v-cinéma oblige, mais le réalisateur parvient à le compenser en optant pour un huis clos pendant une bonne partie du film. Le problème du huis clos, c’est qu’il sait se montrer inventif pour faire oublier la présence des quatre murs et ici, il ne réussit pas à transcender tout ça, pour emmener le film ailleurs. L’enfermement n’est pas toujours bien géré et les acteurs sont moyens mais y a une petite ambiance pas dégueulasse et des idées de maboule. L’histoire est celle d’un couple au bord de l’éclatement, avec tout ce que cela comporte de non-dits et de sous-entendus et de la mutation physique du mari. On reconnait aisément les influences du scénariste et du réalisateur qui signent un film à la portée métaphorique et symbolique forte donc avant que, dans son dernier acte, l’œuvre ne parte vraiment en vrille mais je ne vais pas dévoiler les tenants et aboutissants de ce final pour ne pas gâcher la surprise.

Enfin, le plat de résistance déboule en pétaradant avec Knightriders, peut–être le film le plus méconnu de George Romero, la seule de ses œuvres que je n’avais jamais vue. L’occasion était trop belle. Bonne surprise et preuve de bon goût des festivaliers, la séance affiche complet, ce qui provoque le courroux des spectateurs faisant la queue et qui se verront privés de place. C’est aussi ça le darwinisme festivalier. Petite appréhension, qui va vite disparaitre, le film dure 2h20 mais le rythme est tellement bien géré que ça passe tout seul. Ecrivons-le tout de go : Knightriders est un pur film de geek, avec des geeks, pour des geeks. Les héros en sont de fameux. Ils sont un peu les héros d’Easy Rider du geek : une troupe de représentation médiévale (des jeux de rôles motorisés et grandeurs nature en somme) vivant hors du temps, hors de la société et en vase clos, se déplaçant de petites villes en petite villes afin de montrer leur spectacle. Cette micro-société permet à George de dépeindre les us et coutumes d’une petite communauté, son dada à Romero, le truc habituel, qu’il refait sans cesse de film en film, pour en tirer des conclusions sur la société en général, qu’il ne porte pas dans son cœur, et glisser une petite quenelle de 175 au système capitaliste et au rêve américain. Le film est à mi-chemin entre Spinal Tap et Easy Rider avec de très longues scènes de combats motorisés qui occupent plus d’une moitié du film, via trois grosses joutes, entrecoupées de réflexions sur l’organisation politique du groupe, les difficultés de vivre en groupe, les ratés démocratiques, l’appât du gain, la soif de pouvoir et tous les autres petits travers de l’être humain. Niveau action, le père Romero assure comme une bête avec des combats rythmés, très lisibles et des cascades qui font mal et n’ont rien à envier au meilleur du cinéma thaïlandais par exemple. Tout ça donne une espèce d’ode à la liberté mais avec un fond toujours désenchanté et sombre de la part de Romero qui vient apporter une nuance à un film profondément rebelle, libertaire et humaniste. Voilà qui signe la fin d’une excellente journée de cinéma avant d’enchainer avec une troisième journée placée sous le signe des gros moteurs avec deux films prenant place dans la théma motorpsycho : Motorway, le tout nouveau Soi Cheang, La Grande Casse et un dernier film de Jack Cardiff : Mutations.


Histories of violence (Maureen Lepers)

Deuxième jour, trois films, et disons-le d’emblée, trois bombasses.

L’anglais Ben Wheatley avait déjà, lors de la précédente édition du Festival, fait sensation avec un long métrage inclassable et magique, dont la glauquerie et l’intelligence n’avait d’égal que la sournoise inquiétante étrangeté. Ce petit bout d’homme tout droit venu de la pub et des vidéos clips proposait dans Kill List, une lecture brillante des rapports humains à la violence perverse du quotidien, et réussissait sans emphase mais avec une justesse déconcertante à capter son évidence même, et sa fatalité. Son troisième long métrage, Tourists !, que l’on nous présente à la fois comme « la rencontre improbable des Tueurs de la Lune de Miel et des Monty-Pythons » et comme étant « très différent du précédent », surfe finalement, malgré des différences indéniables de ton et d’écriture, sur les mêmes thématiques. Si Kill List racontait, entre autres, la gangrène d’un couple et de la cellule familiale qui en découlait, Tourists choisit de faire de ses personnages principaux un couple en devenir, ou plutôt, un jeune couple, qui s’apprivoise et se découvre, et dont les premières vacances sont censées permettre, à grands coups de diners romantiques et autres moments privilégiés, l’avènement le plus durable. Echo terrible aux sculptures du plasticien américain Duane Hanson, les héros de Ben Wheatley sont l’exact archétype du touriste de base, vulgaire et peu futé, dont l’idiotie et la bêtise agissent comme les révélateurs chimiques d’une folie sourde et corrosive, décomplexée et mortifère. A mesure que s’accumulent les meurtres et les cadavres, le tandem, comme une version dégénérée d’un mythe cinématographique fondateur – Bonnie & Clyde –, vient figurer en creux l’impossibilité pour l’homme d’échapper à une violence qu’il sait fondatrice et sacrée, dont l’irruption tient lieu de rituel, et dont le refoulement le bouffe jusqu’à l’os, et jusqu’à l’explosion.

Que dire ensuite, des deux films suivants, incontestables chefs-d’œuvre, et grand classiques du genre ? C’est dans une salle minuscule et fébrile qu’apparait sur l’écran le générique d’ouverture du Freaks de Tod Browning, après que Kenneth Anger nous l’ait chaleureusement présenté. Film de monstres s’il en est, Freaks est aussi un grand film sur l’omerta et la famille, pas celle des parents et des cousins, mais celle, générale, agrandie, dangereuse, qui peut naitre d’une communauté. Filmé comme un huis-clos qui fait des dynamiques de coulisses d’une troupe de cirque le véritable lieu du spectacle (on ne verra jamais, ou du moins jamais dans leur intégralité, les numéros des différents artistes), le long métrage raconte comment, parce qu’elle s’est joué de l’un d’entre eux, une belle trapéziste se voit réduite par les freaks à l’état de monstre. Tod Browning bien sûr, met en scène deux aspects contraires de la monstruosité, physique d’abord, la plus évidente, psychologique ensuite, par l’intermédiaire de la trapéziste et de son comparse, viles et cruels, et pour lesquels l’appât du gain le substitue à la morale – pour hériter de la grosse fortune d’un des freaks, la trapéziste le séduit et le dupe, jusqu’au mariage où elle essaie de l’empoisonner. Pour autant, le réalisateur, fait exceptionnel, ne cède pas au manichéisme, et prouve dans son dernier quart d’heure, que l’ignominie et la barbarie sont le fait de tous les hommes, qu’ils soient nains ou vénaux. Plus qu’un film de monstres, de tous les monstres, Freaks alors s’impose comme un grand film sur la nature humaine, ses forces et ses faiblesses, sa violence surtout.

Enfin, deuxième carte blanche de Kenneth Anger, et cadeau exceptionnel, l’occasion de (re)découvrir sur grand écran le sublime Voyeur de Michael Powell, dont on nous explique qu’il a ruiné la carrière. Il est toujours difficile de parler de tels films, tant tout semble avoir été dit parfois, tant aussi ils s’avèrent d’une richesse et d’une intelligence incommensurables, dont les petits mots du dictionnaire ne peuvent saisir l’ampleur, et surtout l’entièreté. En racontant l’histoire folle et magnifique d’un homme, voyeur, dont le passé traumatique viendra plus tard éclairer les obsessions, Michael Powell signe un grand film sur le cinéma et l’ivresse du voir, sur les affres de la création aussi, sur la puissance scopique, la puissance éjaculatrice de l’œil. Meurtrier pervers et artiste génial, le héros de Powell, Mark, tue pour vaincre ses démons, ou plutôt pour les apprivoiser, pour qu’ils cessent d’être des contraintes qu’il échoue à transgresser. C’est par là même au processus créatif que réfléchit le cinéaste, dont il découpe d’ailleurs sans cesse la mécanique, de l’image à la bande son, jusqu’au final terrifiant, où les enregistrements conjugués des cris femmes mortes rappellent à la mémoire du spectateur les images de leurs assassinats respectifs, et surtout, leur visage, immortel, iconique. Une mise en abîme dantesque à la violence tripale, qui raconte sans détours le cinéma, sa folie, ses déviances, sa beauté la plus fatale.

ETRANGE FESTIVAL 2012 - Jour 3

Boulevard(s) de la mort

Jour 3 - “Listen all of y’all it’s a sabotage.” (Seb Lecocq)

Mine de rien, c’est que ça passe vite un Etrange Festival, là on en est déjà au troisième jour des festivités avec, au menu, un programme potentiellement alléchant placé sous le signe des gros moteurs et des carrosseries de rêve. Mais avant d’entrer dans la salle, il va falloir faire au bas mot trente minutes de queue…le week-end, les caisses n’ouvrent qu’à partir de 14h quand les premiers films sont projetés à 14h30, ce qui laisse les retardataires sur le carreau. Sur l’écran, le résultat de la journée sera mitigé avec une déception, un gros coup de cœur et un truc totalement autre.

Entrée en matière avec Motorway, le dernier Soi Cheang (Dog Bite Dog, Love Battlefield, Accident) dont j’attendais monts et merveilles. Un peu trop peut-être car au final le film s’avère à peine plaisant, franchement anecdotique et parfois irritant dans sa façon de singer sans vergogne le Drive de Nicolas Winding Refn. L’association Soi Cheang-Milky Way, le film est produit par Johnnie To, est dès le départ bancale tant on comprend que la firme de To aura vite fait de vampiriser le projet pour transformer en pur produit Milky Way, gommant au passage toute la spécificité du cinéma de Cheang. On n’y retrouve ni la rage, ni la vie, ni l’urgence, ni le trop plein d’émotions à fleur de peau qui caractérise habituellement son style. Au lieu de ça, on se cale sous la rétine un produit habilement marketté pour correspondre à tous les codes de la firme de To. Esthétisme exacerbé, ambiance nocturne glacée, ludisme et scénario prétexte. Mais pour un film de poursuite, le problème majeur est qu’on finit vite par s’emmerder, jamais on ne ressent l’impression de vitesse et de danger que constituent ces rodéos urbains. Cheang échoue aussi à retranscrire correctement le fétichisme de la mécanique. On a de belles voitures mais si on avait des Twingo ou des Micra, le résultat ne dépareillerait pas. Esthétiquement et rythmiquement, le film marche sur les plates-bandes de Drive en copiant ses principaux partis pris. Il en va de même concernant la caractérisation des personnages sauf qu’ici la ravissante Barbie Hsu n’est pas assez présente à l’écran que pour vraiment susciter de l’empathie pour l’histoire d’amour naissante entre les deux personnages. C’est dommage car elle avait de l’allure au volant de sa voiture. Je lui passerais bien un petit de coup de polish. Je parle de la carrosserie bien entendu.

Le temps de trainer un peu dans les travées du Forum des Images, de serrer quelques pinces et de claquer quelques bises qu’il faut déjà gagner la salle 100 pour se repaitre de La Grande Casse a.k.a Gone In 60 Second dont très peu de gens savent qu’un remake de ce film avec Nicolas Cage et Angelina Jolie a eu son petit succès au début des années 2000 sous le titre français de 60 Secondes Chrono. Inutile de préciser que ce sympathique navet, qui ne vaut que pour la présence de Nicolas Cage, se situe à des lieues de la coolitude et de la funkytude de ce film de 1974. Pour tout vous dire, La Grande Casse est mon gros coup de cœur de ce Festival et désormais je pense que je vais vite saouler tout le monde avec ce film (Maureen, je m’en excuse à l’avance). Pour résumer brièvement, des mecs sont censés piquer 48 voitures dans un laps de temps très court. Pourquoi ? On ne sait pas. Pour qui ? On ne sait pas. Pour quoi faire ? On ne sait pas. Et, à vrai dire, on s’en fout totalement tellement le film, contrairement à Motorway, est une déclaration d’amour aux voitures, aux cascades et aux courses-poursuites. Un vrai film de cascadeur écrit, produit, tourné par des cascadeurs et avec des cascadeurs. Pour avoir une petite idée de la chose, imaginez le clip Sabotage des Beastie Boys étiré sur 90 minutes. Au programme : moustaches, mise en plis, pattes d’eph’, rouflaquettes, dégaine de pimp, bande-son funky et... des voitures, des bagnoles et des caisses. Maintenant, on ne va pas se mentir, le film repose presqu’exclusivement sur cette coolitude absolue et sa course-poursuite impressionnante de plus de trente minutes qui clôt le récit. Un vrai régal, l’exemple de la série B avec un grand S. La Série B dans son sens le plus noble. Ah puis je pense que j’ai oublié de vous dire que le film était cool, non ?

Pour finir la journée, et après avoir affirmé à chaque personne croisée que La Grande Casse était le film le plus cool du monde, direction une petite bisserie oubliée signée Jack Cardiff : The Mutation. Le film projeté en seize millimètres, c’est assez rare que pour être signalé, bénéficie d’un vrai cachet d’époque. Bâti sur un sujet intéressant et peuplé de freaks en tout genre, The Mutation se veut un hommage au film de Tod Browining et aux films de savants fous. L’histoire est simple : un chercheur mélange de l’ADN humain avec de l’ADN de plante carnivore. Un sujet bien maboul pour un traitement qui est bien trop plan-plan que pour susciter le moindre intérêt. Le film instille un rythme indolent qui pousse pas mal de spectateurs à piquer du nez, sans pour autant perdre quoi que ce soit de l’intrigue. Typiquement, le genre d’œuvre qu’on retrouve dans les fonds de catalogue de chez Bach Films qui recèle malgré tout d’idées assez dingues pour l’époque. Voila qui clôt une journée en demi-teinte.


Jour 3 – Boulevard(s) de la mort (Maureen Lepers)

A l’ombre des moteurs ronflants, des cascadeurs en folie, des flics plein de culpabilité gratuite et des carrosseries froissées, ce troisième jour de festival promettait d’être hormonalement vachement intéressant.

Dernier film du hongkongais Soi Cheang, associé ici au géant Johnnie To, Motorway raconte l’histoire d’un jeune flic obsédé par les voitures et la vitesse, et qui prend en chasse, lors d’un contrôle radar, un malfrat meilleur pilote que lui dont il fera de l’arrestation une affaire plus que personnelle. Incontestablement, le duo cinéaste/producteur s’engouffre ici dans la faille ouverte par le Drive de Nicolas Winding Refn, ce jusque dans l’esthétique léchée, l’ambiance nocturne éthérée et la musique électro vintage. Combinée aux codes du polar, la formule qui a fait le succès du réalisateur danois donne lieu à un indéniable divertissement, aux qualités certaines, qui cependant, ne vient jamais supplanter son modèle. Il manque au film l’hypnotisme et le surréel grâce auxquels le héros de Drive, dont on ne savait presque rien et dont on n’avait rien besoin de savoir, parvenait malgré tout à agir à l’écran comme un guide. Là où pèche Motorway, c’est précisément dans la caractérisation du son héros, dont la trop faible épaisseur peine à rendre compte de l’obsession dangereuse, du fétichisme chromé. A ses côtés, l’archétype du grand flic oublié, dont le rôle et l’influence laisse deviner ce qui aurait pu être un grand film d’initiation, peine à prendre à l’image l’ampleur nécessaire à son statut de mentor. L’intérêt que présente en définitive Motorway se veut ailleurs, dans la traque et l’urgence de la fuite, dans le ballet de tôle et le concert de pneus que met en scène Soi Cheang, avec une virtuosité toute contrôlée – un peu trop d’ailleurs. L’écueil auquel cède le cinéaste (peut être sous l’influence écrasante de son producteur) est finalement de ne pas avoir su choisir quel genre de film devait être le sien. Drive, n’était pas, quoi qu’on en dise, un film de voiture. C’était l’histoire d’un homme qui conduisait des voitures, et la nuance, à ce titre, est immense. La machine ici, agissait comme le prolongement du héros, non comme sa raison d’être – le personnage était le véhicule, et c’est d’ailleurs sur le corps de Ryan Gosling que s’ouvrait le long métrage. Motorway, en revanche, s’ouvre sur une course poursuite, sur des corps métalliques donc, dont on attendait du film qu’il révèle toute la folie, la brusquerie, la monstruosité la plus totale, quitte à céder - les bimbos, le mauvais hip hop et le tuning en moins - aux travers absurdes et pourtant spectaculaires d’un Fast & Furious. Soi Cheang pourtant ne s’engouffre pas non plus dans cette brèche, et reste dans un entre deux hyper calibré et produit, dans la propreté et l’académisme viennent souligner en creux l’absence de jouissance.

A l’inverse, La Grande Casse (dont je ne peux, même si je l’avais voulu, dire de mal tant je risque de me faire étrangler par Seb qui, depuis qu’il a vu ce film, pense s’acheter une Mustang jaune et retailler ses rouflaquettes) n’est QUE jouissance et passion, comme une déclaration d’amour fulgurante du cascadeur et réalisateur Henry Blight Halicky (même le nom de ce type est cool) à son métier et ses accessoires – le premier nom qui apparait d’ailleurs au générique d’ouverture est celui d’Eleanor, la voiture héroïne de la dantesque poursuite finale. De l’histoire, on ne sait pas grand-chose, et d’ailleurs, on s’en tape sévère. C’est d’abord le condensé des 70’s qu’offre le film qui retient l’attention – des moustaches aux pattes d’eph, en passant par les bikinis en laine (violette, n’est ce pas), et les gags potaches (voir la scène du tigre), jusqu’à la scène finale, près de quarante minutes de poursuite dans les rues de Los Angeles, 93 bagnoles défoncées, un sens du rythme de folie et l’impression, en dépit des fringues et du reste, que rien n’a vieilli, jamais. Si La Grande Casse a subi l’affront d’être remaké en 2000 par Dominic Sena, et avec Nicolas Cage et Angelina Jolie, c’est, à mon sens, vers un remake déguisé qu’il faudrait se tourner pour véritablement saisir l’ampleur et l’influence du film sur le cinéma du genre. Avec ses gonzesses gaulées comme des voitures de courses, dont la verve verbale rappelle le ronflement des moteurs, son cascadeur tueur et son histoire prétexte, Quentin Tarantino signait avec Boulevard de la Mort un hommage sacrément puissant au film de Halicky, et en transcendait d’ailleurs les deux motifs formels principaux : la poursuite finale déjà, dans laquelle il mettait lui aussi en scène une cascadeuse de métier (Zoé Felix), la scène de l’accident, ensuite, et ses angles multiples, qui se faisaient l’écho d’une séquence de La Grande Casse, dans laquelle Eleanor est prise dans un vol plané lui aussi filmé et montré consécutivement selon plusieurs angles (c’est également dans un plan volé à Halicky que Tarantino fait naitre à l’écran le personnage du Sheriff Mcgaw, qui traverse trois de ses films – de Kill Bill 1& 2, à Boulevard de la Mort). Une grande série B donc, dont on sort hystérique et conquis, avec une seule envie : se tailler la route 66 avec sa Micra, en écoutant Jungle Boogie.

ETRANGE FESTIVAL 2012 - Jour 4

Le bruit et la fureur.

Quatrième jour (Seb Lecocq)

Soleil, chaleur, minettes courtes vêtues, apollons dévêtus, petite brise. Le week-end idéal pour passer l’après-midi au parc, organiser un pique-nique entre amis, se promener en amoureux, main dans la main, dans la forêt encore verdoyante ou pourquoi pas aller se baigner dans la rivière, le lac, la piscine la plus proche. Si vous avez cru une seconde que c’est ce à quoi j’ai passé mon dimanche, vous n’avez rien compris au film mes petits amis. En bon festivalier que je suis, je ne préfère rien d’autre que m’enfermer toute la journée dans une salle de cinéma, entouré de gens tout aussi étranges que le festival fuyant tout contact avec la civilisation et avec les rayons du soleil afin de regarder des films en tout genre qu’on ne voit pas ailleurs. On va être honnête, pendant un festival de cinéma, la vie familiale et sociale (pour ceux qui en ont une, ce n’est pas le cas de tout le monde), on se la carre gentiment derrière l‘oreille. Au programme de ce dimanche, quatre films très différents dans leur approche, leur esthétique, leur esprit et leurs qualités aussi.

On commence les festivités en début d’après-midi avec The Fourth Dimension, film collectif regroupant trois courts ou moyens métrages tournant tous plus ou moins, surtout moins que plus au final, autour de la quatrième dimension financée par le magazine Vice. Vice Magazine qu’est-ce que c’est ? Et bien selon notre ami wikipédia c’est « un magazine mensuel gratuit et international, créé en 1994. Axé sur la culture urbaine, la photographie, l’art et la musique. » Lu comme ça, on s’attend à un truc prout-prout branchouille pour branleurs urbains. Et bien c’est tout à fait ça. Et The Fourth Dimension est totalement pareil, un film qui pense avoir tout compris mieux que tout le monde et qui se la raconte grave. J’évoquerais juste le premier segment mis en scène par Harmony Korine et qui offre à Val Kilmer le rôle de sa vie : celui de Val Kilmer devenu gourou ou prêcheur dans une banlieue paumée de Los Angeles. Le film dure une petite demi-heure et peut se résumer à un one-man show de Val Kilmer façon Tom Cruise dans Magnolia. Ah il y fait du BMX aussi. Les deux autres segments, surtout le dernier, ont tellement fait monter la haine en moi que le simple fait d’y repenser me fait cracher du sang. A part les lecteurs de Technik’art ou des Inrocks, je ne vois pas bien qui ça peut décemment intéresser. Essayez juste de voir le segment de Korine qui s’appelle The Lotus Community Workshop, pour le reste je préfère mourir que revoir ce film une deuxième fois. La journée commençait donc bien mal mais en discutant avec d’autres connaissances festivalières, je m’aperçois vite que le film aurait eu le même effet sur une majorité des personnes l’ayant vu.

Sans coup férir, on enchaine avec la nouvelle version de A Chinese Ghost Story, classique parmi les classiques de la culture et de la cinématographie hongkongaises. Cette version 2012 est signée par Wilson Yip, metteur en scène talentueux au service de Donnie Yen. Cette fois, point de Donnie mais Louis Koo, Liu Yifei et les vieilles trognes d’Elvis Tsui et Louis Fan, pour une relecture moderne et classique de film de Ching Sui Tung. Si Wilson Yip fait le boulot niveau mise en scène et action, pour l’émotion, la féérie, la folie et l’esprit du film, on repassera. Cette version se voit comme un « gros » film à la hongkongaise avec bagarre, magie, romance et tutti quanti…t out comme dans l’original, pas de surprise mais des effets spéciaux numériques qui entachent la perception et l’atmosphère de l’histoire originelle. Le film n’est pas mauvais, se laisse suivre sans ennui mais on est loin de l’esprit du cultissime film de 1987. L’héritage était trop lourd à porter pour un tel projet. Puis on ne remplace pas le couple Joey Wong/Leslie Cheung comme ça.

Après toutes ces chinoiseries, à peine le temps d’avaler un petit quelque chose avant d’attaquer Los Chidos, film d’Omar Rodriguez Lopez, plus connu pour son travail de guitariste au sein de The Mars Volta et surtout, surtout des défunts At The Drive-In.
Los Chidos est une chronique au vitriol d’une famille mexicaine un peu dérangée de la cafetière. Cette famille rappelle un peu la farce italienne des années 70-80, Affreux, Sales et Méchants en tête, le cinéma de John Waters, ici aussi on aime bien manger du caca et faire des choses avec son zizi. Los Chidos est une comédie loufoque, on rit beaucoup et assez souvent. Parfois un peu jaune, parfois de dégoût mais on rit quand même. La première heure est très bonne puis le film finit par s’enfoncer dans la cruauté gratuite et forcée et ça se sent, tout ça finit par sentir un peu l’artificiel et l’hystérie gratuite. Esthétiquement, c’est très réussi, le film est joliment éclairé et bien cadré par contre, il est entièrement post-synchronisé. Et très mal post-synchro mais volontairement apparemment. Volontaire ou pas, ça rend le jeu des acteurs quasiment insupportable. Ajoutez une musique omniprésente et envahissante et ça finit par gâcher le film et laisser un sale gout d’amertume en bouche. C’est con parce que sans ça, on avait un film vraiment sympa.

Maintenant, il me faut parler de Subconscious Cruelty. Et ça, ça ne va pas être facile du tout. Parler de Subconscious Cruelty me rappelle un peu une phrase d’un sketch de Dieudonné : « Spécialiste du Cancer. Spécialiste de quelque chose qu’on ne connait pas. Mais le mec tu vas le voir tu lui dis : On n’connait pas le cancer… » « Non non »… « Et donc, vous, vous êtes spécialiste de ça ? ». Subconscious Cruelty, on n’connait pas et il faut quand même en parler alors que ça ne se raconte pas, ça se vit. Le film de Karim Hussain peut se percevoir comme une expérience plutôt extrême (aux chiottes Serbian Film, aimable plaisanterie) mêlant en vrac cinéma gore, érotique, Gaspar Noé, Mario Bava, Luis Buñuel, Kei Fujiwara, Jean Louis Costes, Guinea Pig et tout un tas d’autres trucs déviants. Mais un exemple sera plus parlant. A un moment dans le film, qui n’en est pas vraiment au sens commun du terme, on voit une demoiselle nue et couverte de sang fricoter avec Jésus Christ, tout aussi couvert d’hémoglobine, avant de lui arracher les boyaux et de se faire du bien toute seule. Avec les tripes du fils de Dieu. Voyez un peu l’ambiance. Et ce n’est pas la scène la plus extrême du film. Mais tout cela n’est pas gratuit, Hussain développe un vrai fond, une vraie pensée derrière cette orgie erotico-gore pleine de symbolisme. Maintenant, on adhère ou pas à ce tourbillon d’images et de sensations mais c’est une expérience dont on se souvient. Puis durant la séance, j’ai retrouvé le doux son du claquement de siège que vient de quitter le spectateur outré. Maintenant, c’est relâche pendant deux jours pour votre serviteur, mais je vous laisse entre les mains de mon accorte collègue Maureen avant de ré-attaquer la riche et dernière longue ligne droite de cette dix-huitième édition.

Jour 4 – Le bruit et la fureur (Maureen Lepers)

Quatrième jour au Forum des Images, et pas des moindres. Au programme, deux classiques, un polar fantastique raté, et un ovni filmique venu du froid.

Voir un jour un film produit et réalisé par Howard Hugues, le seul l’unique, était pour ma part un vieux fantasme cinéphile. Iconisé par quelques-uns des grands auteurs du XXe siècle, toutes disciplines confondues (Martin Scorsese et James Ellroy entre autres), le milliardaire excentrique, mafioso vampirique, mormon pervers, scientifique fou et passionné de cinéma est sans aucun doute l’un des derniers grands mythes américains, usine à spectaculaire, moteur à imaginaire, l’essence même d’une certaine idée du noir, une certaine idée de l’Amérique aussi, dans ce qu’ils peuvent tout deux avoir de plus machiavélique, de plus vénéneux, de plus diaboliquement magique. Projeté dans le cadre de la carte blanche accordée à Kenneth Anger, Le Banni, western d’abord confié par Hugues producteur à Howard Hawks, raconte un quatuor amoureux : deux légendes de l’Ouest (Pat Garrett et Doc Holiday) et une jeune fille brune et rageuse (Rio, campée par la plantureuse Jane Russell), qui tous se battent pour le corps et la considération de … Billy the Kid. Sans jamais faire le récit de l’ouest sauvage et réinvestir à l’écran les thèmes privilégiés du genre (la frontière, l’espace sacré, la conquête, la gangrène de ce qui déjà nous appartient…), Howard Hugues signe ici un caprice cinématographique pur et dur, caprice qui, malgré tout, n’est pas franchement vide de sens. L’histoire et la conjoncture ont d’abord suffi à lui conférer le statut de film culte et à assurer sa postérité. Achevé en 1941, Le Banni est singé par la censure et le Code Hays, qui refusent que le film soit distribué en salle du fait, entre autre, des plans équivoques sur le décolleté généreux de Jane Russell, jeune actrice de 19 ans que le milliardaire a débauchée et starifiée à grands coups de matraquage publicitaire. S’ensuivent donc quelques cinq années de combat acharné contre l’administration, jusqu’à la sortie généralisée et en grandes pompes du long métrage en 1946, sans remontage et avec les seins de Mrs Russell en gros plan. Pour le cinéma américain, la victoire est considérable. Cette lutte et surtout, cette capacité d’Howard Hugues à toujours obtenir gain de cause, s’avèrent être en creux, et sûrement malgré lui, le sujet de son film. Pris dans un schéma dramatique qui les dépasse, et seulement guidés par des promesses qu’ils s’empressent de trahir, les quatre héros du Banni sont à la fois marionnettistes et marionnettes, et racontent à l’image les rapports de domination et de manipulation des hommes qui régissaient la vie du cinéaste, petit Dieu démoniaque échoué dans le grand océan d’Hollywood et de l’industrie américaine. Plus qu’un film sur l’Amérique, Le Banni décrit finalement l’un de ses architectes, de ceux qui ont construit le pays et bâti sa légende.

Quatrième et ultime carte blanche à Kenneth Anger, la sublime Garce de King Vidor, sorti en 1949, s’impose comme un monument de machiavélisme, intransigeant, à la poésie trouble. Cette réécriture de Madame Bovary de Gustave Flaubert raconte l’histoire triste et pathétique de Rosa Moline, jeune femme capricieuse et mégalo, mariée à un médecin de campagne d’une gentillesse désarmante, et ne rêvant que d’une chose, se faire épouser par un millionnaire de Chicago et devenir quelqu’un. Sa place dans la sélection de Kenneth Anger est encore une fois le fait d’une histoire de conventions bafouées : on y voit la grande Bette Davis écrire une insulte sur une table poussiéreuse, tandis que le film ose également aborder à l’écran la question taboue de l’avortement, et plus clairement encore dans une scène qui sera malheureusement coupée au montage. Au-delà de ses enjeux de conventions, La Garce tire son statut de chef d’œuvre d’un tour de force prodigieux : consacrer comme héroïne une véritable emmerdeuse pour laquelle le spectateur n’éprouvera jamais la moindre sympathie ou la plus infime empathie, dont il aura finalement pitié, et dont il acceptera finalement, sans rechigner, avec un fatalisme tranquille, le destin funèbre. Les personnages antipathiques sont, bien souvent, pour les cinéastes un exercice périlleux car ils imposent d’emblée entre le film et le spectateur une barrière de taille : celle du déni dont le public se pare pour éviter de se reconnaître dans l’abject et le dégueulasse que lui servent les images. La tentation alors, pour les réalisateurs, de rendre à leur héros une certaine humanité, d’expliquer leur attitude pour mieux les excuser, est grande, et bien souvent, il s’agit alors de céder à la morale et au politiquement correct. En ouverture, La Garce, dans un petit texte déroulant, promet de condamner le mal, et si le script est effectivement bouffé par la morale wasp et le code Hays, il en reste aujourd’hui un film à la flamboyance amère dont on retiendra l’engrenage fatal dans lequel s’engage Rosa Moline, dont la folie des grandeurs est bien plus qu’une exigence gratuite : c’est un mode de vie, une condition essentielle, une façon comme un autre de respirer pour vivre. La Garce en somme est le récit fou d’une inadaptée.

Le temps de boire un Coca, et c’est un nouveau film qui commence, The Second Death, de l’argentin Santiago Fernando Calvete, l’histoire un peu poussive d’une jeune flic, Alba Aielo, qui a fui la capitale après un drame personnel, et qui, échouée dans un village paumé, enquête sur une affaire de combustion spontanée et sur la Vierge Marie, le tout aidée par un prêtre bizarre et un petit garçon possédant le don de lire le passé des gens en touchant leurs photos. Narré en voix-off par Alba, le film peine à s’imposer, aussi bien en tant que thriller fantastique, qu’en tant que polar, et pèche par une lenteur auteuriste agaçante, encore relayée par les vérités générales scandées en off par l’héroïne, censées invoquer à l’image tous ces personnages de flics emblématiques du cinéma, qui trainent dans les rues des villes et leur ennui, leur whisky, leur culpabilité latente. L’échec du film n’est pas tant une question technique qu’une question de traitement et d’écriture qui singe l’histoire personnelle d’Alba quand elle aurait du devenir un moteur, un traumatisme à même de conditionner et d’éclairer son rapport à l’enquête en cours. Le film ouvre pourtant une brèche assez fulgurante sur l’histoire personnelle et familiale de ses personnages principaux (Alba / le petit garçon / la famille victime des combustions), et c’est, loin d’une Vierge de pacotille en guise de fantôme en colère, de ces drames dont il aurait du se servir pour raconter l’horreur de la mort, du deuil et de la trahison, la monstruosité de la féminité et la maternité aussi.

C’est finalement vannée et avec une grande appréhension que je m’écroule dans la salle 500 pour la dernière projection de la journée, Bullet Collector, premier film du russe Alexander Vartanov, en présence de ce dernier et du compositeur de la bande originale. Décrire Bullet Collector n’est pas simple, pas simple car c’est un film d’une urgence et d’une vitalité sans nom, parfois extrême, parfois raté et parfois franchement génial. Pour tout dire, et comme l’expliquera en introduction le compositeur, Bullet Collector est sûrement au cinéma russe ce que Les 400 Coups ou Le Beau Serge ont été, en leur temps, au cinéma français, à savoir, un réveil. Faisant fis de toutes les conventions de genre exigées par les producteurs, c’est avec son propre argent et celui de ses amis que Vartanov finance ce film qui lui court depuis cinq ans dans la tête, avec pour objectif de réécrire le premier opus de François Truffaut, dont il dit être un fan absolu. Le long métrage raconte l’histoire d’un adolescent en perdition, mal dans sa peau et un brin timbré, qui s’invente un monde imaginaire fait de guerre des gangs westernisée, de destin fabuleux et d’une histoire familiale sublime, dont il peinera à se détacher au moment de son incarcération en maison de correction. Oscillant perpétuellement entre rêve et réalité, entre cauchemars, hallucinations et violences quotidiennes, le héro apparait comme le croisement improbable d’Antoine Doisnel et Donnie Darko, et rappelle également les personnages de Gus Van Sant, ou cet enfant flingué qu’était le héros du sublime Morse de Tomas Alfredson. Film polémique qui se vit plus qu’il ne se dit, démarche explosive et résultats sincères, Bullet Collector a l’allure de ces premiers films malades et intransigeants, de ceux qu’il fallait absolument réaliser pour continuer à avancer.

ETRANGE FESTIVAL 2012 - Jour 5

Un tatouage, de la drogue, des tentacules

Aujourd’hui, Seb n’est pas là, alors j’erre comme une âme en peine au milieu des geekos cinéphiles chelous qui pensent que, je cite, « si y’a pas une connasse en train de s’épiler dans un plan de quinze minutes, les français ne s’intéressent pas au cinéma ». Je ne suis pas tellement d’accord, mais je ne connais pas l’engin, et vu qu’il a l’air très énervé, j’ai un peu peur de me faire engueuler. Je passe ma route, direction la salle 100.

Comforting Skin, du canadien Derek Franson, raconte l’histoire un peu tordue d’une jeune fille un peu dépressive, qui pense que personne ne voudra jamais l’aimer et/ou lui faire des câlins collés-serrés-et tout ce qui s’ensuit, et qui, pour compenser et réhabiliter ce corps qu’elle déteste, se fait tatouer sur un coup de tête. L’ennui, c’est que le motif prend peu à peu possession d’elle et de son esprit, jusqu’à ce que s’installe entre eux une relation de couple perverse et exclusive. De ce film, le descriptif du programme dit qu’il est « beau et troublant comme les premiers Cronenberg », et s’il n’a pas la portée émotionnelle, et mêlée d’un certain dégoût, des longs métrages du maitre canadien, Comforting Skin n’en reste pas moins un film intelligent et efficace, dont la propension à filmer ce que les corps, masculins et féminins, supposent d’enjeux sociaux s’impose comme la plus grande force. Deux personnages principaux ainsi sont en balance : celui de Koffie, l’héroïne tatouée dont le passé trouble est en lien direct avec la chair, et celui de Nathan (excellent Tygh Runyan), son meilleur ami et colocataire, musicien sociophobe, dont le corps induit un enjeu double. Il est à la fois celui qu’il s’agit de réinsérer dans la communauté, également celui qu’il faudrait sexuellement conquérir pour se rassurer. Au milieu de tous ces squelettes, malades ou encombrants, le tatouage agit comme un révélateur pernicieux : doté d’une voix qui lui est propre, mais privé d’un corps et condamné à partager la peau de Koffie, il vient mettre à jour les limites du schéma social rêvé par l’héroïne, à savoir, avoir un mec qui l’aime et qui sois jaloux et triste quand elle parle à d’autres garçons, être aimée et désirée, jouir du regard et des mots de l’autre. En creux, Comforting Skin raconte donc la difficulté qu’il y a, dans un couple, à préserver à la fois son intimité et sa personnalité, à ne pas, en somme, se laisser envahir par l’autre.

Place maintenant à l’un des évènements de cette édition du Festival, la première du très attendu et très français Dead Shadows, de David Cholewa. Film de genre hommage aux productions extraterrestres des années 80, le long métrage sait séduire du fait d’une écriture chiadée et d’une interprétation au couteau, mais pèche quelque peu dans ses effets spéciaux, du fait d’un budget minuscule qui vient malheureusement entraver la créativité d’une équipe à l’enthousiasme débordant, comme ils le prouveront tous tour à tour en présentant leur film. Dead Shadows malgré tout, a presque les défauts de ses qualités, et rattrape ses travers du fait d’une réalisation soignée, et de clins d’œil répétés aux œuvres qui ont nourri les univers du cinéaste et de son scénariste. Inégal comme l’était il y a peu La Horde de Yannick Dahan et Benjamin Rocher, mais suintant l’amour du genre et la sincérité, Dead Shadows témoigne de l’envie d’un cinéma français de faire naitre en hexagone une véritable école du genre, visible et accessible, aux influences revendiquées, et dont l’authenticité serait la principale force, et le gage de durée.

Dernier film de la journée, et pas des moindres, le brutal Black’s Game de l’islandais Oskar Thor Axelsson, qui entend marcher sur les traces des trois Pusher de Nicolas Winding Refn, d’ailleurs crédité en tant que producteur associé. Rise & fall classique – l’histoire de Stebbi et de son insertion progressive dans un gang de dealers – Black’s Game, inspiré du bestseller signé Stefan Mani, se dit basé « upon some shit that actually happpened ». C’est finalement là que réside la puissance du film : rendre compte à l’écran d’une réalité iconisée par les plus grands (entre autres, Scorsese ou Coppola, à qui il est fait directement référence dans le film) et que l’on ne voudrait croire que cinématographique. En reprenant et en s’appropriant un à un tous les codes du genre, il s’agit autant pour Axelsson de raconter l’éveil de la pègre islandaise et sa main mise sur le trafic de drogue, que de s’imposer aux côtés de Pusher ou Millenium, comme l’un des fers de lance d’un cinéma de genre venu du froid, cruel et novateur. La force à la fois de cette nouvelle génération de gangsters et de polars est précisément d’assumer leurs références, et de les mettre, parfois, souvent, à distance, à l’image par exemple de la déconstruction que subit dans Les Sopranos, le mythe cinématographique du mafieux sicilien. Avec ses gangsters fou nourris au Parrain et aux Affranchis, Black’s Game suppose une belle mise en abime : centré sur la fin des années 90, le cinéaste met en scène un quotidien que la fiction cinématographique a pénétré et profondément modifié. Les personnages eux-mêmes (Totti et Bruno en tête) ont vu les films dont s’est goinfré le réalisateur, et ce sont ces héros qui les inspirent et auxquels ils voudraient ressembler, non leurs pairs, les anciens, pour lesquels ils n’ont qu’un respect discutable, qu’ils trahiront allègrement, et que le film se dépêche d’évacuer. Ici, le spectaculaire l’emporte sur l’expérience, et cette victoire du mythe sur le réel est bien celle, écrasante, du cinéma et de ses fantasmes.

ETRANGE FESTIVAL 2012 - Jours 6 et 7

Cherchez la femme

Après un contretemps qui malheureusement, me fait rater le jour 6, me revoilà en bonne et due forme avec, au programme de cette septième journée, trois films, lituanien et suisse-allemand.

Premier film d’anticipation de l’histoire du cinéma lituanien, Vanishing Waves est le deuxième long métrage de sa réalisatrice, Kristina Buozyte, et raconte comment, lors d’une expérience scientifique, un chercheur en neurologie entre en contact avec le cerveau d’un sujet dans le coma, y rencontre une femme mystérieuse et en tombe éperdument amoureux. Malgré une mise en place un chouia longuette, et par trop auteuriste, Vanishing Waves sait s’imposer du fait de fulgurances visuelles et émotionnelles, dont le retentissement, sûrement, aura marqué le festival. Si la cinéaste n’évite pas certains travers érotico-intello, ce notamment dans sa première partie, elle tisse finalement un habile croisement de genre, entre science fiction humaniste et drame psychologique. Sous couvert de sonder un cerveau féminin, c’est finalement surtout à son héros masculin que s’intéresse la réalisatrice, à ses faiblesses et ses ambitions, sa frustration, sa fascination, pour lesquelles l’autre grand personnage du film, cette jeune fille dont l’histoire va peu à peu être mise à jour, agit comme l’agent chimique. En faisant irruption dans le cerveau de cet autre, Lukas est surtout confronté à sa propre psychée, et bientôt, sauver l’inconnue reviendra à se sauver soi-même. Brillamment mis en scène, Vanishing Waves, qui s’autorise une poésie fabuleuse, devenue bien rare en science-fiction, se tisse en outre de références multiples, et organise en creux un dialogue esthétique entre deux histoires du cinéma, l’une globale et internationale, l’autre lituanienne et locale, à la filmographie naissante. Le long métrage alors, raconte également un cinéma à la recherche de sa propre identité, qui n’hésite pas à faire se rencontrer Chris Marker, Christopher Nolan et Stanley Kubrick, à transcender leur vision respective pour proposer un point de vue, à l’échelle d’un pays, tout bonnement inédit.

Suite et fin de ce septième jour avec deux courts et deux longs métrages d’un cinéaste peu connu, découvert par l’Etrange Festival en 1995, et dont l’équipe se dit fascinée et conquise par une œuvre cohérente, intelligente, mais néanmoins presque invisible. C’est en revoyant son premier film projeté en 1995, Le Cadeau de Stéfanie, que l’on découvre d’abord Mathieu Seiler, réalisateur suisse-allemand aux obsessions presque nabokoviennes (entre conte de fée et sexualité enfantine), et qui signe ici un conte mortifère, relecture absconse d’Alice au Pays des Merveilles, dans laquelle le lapin blanc devient une mère endeuillée. Le Cadeau de Stéfanie est l’archétype du premier jet, le symbole cuisant d’une filmographie en devenir : tout y est, et pourtant, tout est à débroussailler, à épurer, à (déc)ouvrir. Presqu’exclusivement centré sur lui-même, si bien qu’il en oublie son spectateur, le film se fait l’annonciateur de thématiques et de propositions esthétiques fortes, que l’on constate sans franchement les ressentir, ce malgré l’électrique et magnétique Soraya Da Mota, fascinante enfant-mannequin dont les poses et le visage, troublants d’une sensualité à peine éclose, racontent l’entre deux du corps féminin, le passage d’un état un autre de l’existence – la mort de l’enfant, la naissance de la femme. Le deuxième film projeté en revanche, Der Ausflug (littéralement L’Expédition) est un tout autre spectacle dans lequel, cette fois, il devient primordial de ressentir tant il y est question d’instinct, féminin déjà, animal ensuite. Plus qu’une variante sur un conte précis, Der Ausflug s’impose comme une relecture de ses principes et de son schéma narratif, et tend à revenir aux sources du genre : il ne s’agit plus tant de faire du gore avec un récit soit disant enfantin, mais plutôt de retrouver une inquiétante étrangeté primordiale, de mettre à jour ce qui d’emblée dans le conte est cruel. La forêt, les deux sœurs, les chasseurs, la petite fille blonde, tout ici est enveloppe, est véhicule, et c’est bien en assumant pleinement les fonctions supposées de ses personnages et de l’univers dans lequel il les met en scène, que Seiler peut raconter la perversion de ses récits ancestraux, parce qu’il les a compris, qu’il les accepte, qu’il les respecte. D’un film à l’autre , l’œuvre de Seiler, indéniablement, s’est assagie - il ne s’agit plus maintenant de détourner gratuitement, mais bien de réhabiliter – sans pour autant s’appauvrir ou s’affadir. Plus ouverte et lumineuse, elle laisse aux ténèbres qui la composent et la dévorent, une place plus pernicieuse, et donc plus efficace.

ETRANGE FESTIVAL - Jour 8

Le Crépuscule des idoles

Jour 8 - Le Crépuscule des idoles (Seb Lecocq)

Retour au Forum des Images après une diète filmique. Dieu que ça fait du bien car mine de rien après une petite semaine de festival, on commence par se sentir comme à la maison, faut dire qu’on y passe plus de temps que chez soi aussi. En grand amateur de culture asiatique, je me devais d’assister à la rencontre des deux monstres que sont Wakamatsu et Mishima. La rencontre entre ces deux grands artistes que tout oppose allait faire étincelles, le cinéaste allait s’attaquer de front au grand Yukio Mishima, célébré pour son génie littéraire mais dont les convictions profondes et les actes politiques provoquent toujours un grand malaise au Japon et sont souvent passées sous silence. Et bien Wakamatsu s’avère pour une fois très timoré dans son approche du mythe. Comme si la figure de Mishima était trop imposante que pour être sérieusement déboulonnée. Wakamatsu semble souffrir d’une trop grande déférence envers l’écrivain, expliquant ses gestes, décortiquant son cheminement mental et politique mais sans jamais prendre parti ni porter de jugement. Au contraire, le cinéaste donne parfois l’impression de considérer Mishima comme un héros japonais. Le film, ouvertement politique et historique, évacue totalement les tensions sexuelles de Mishima envers ses compagnons et ne s’intéresse pas à sa carrière littéraire. Tout juste évoque-t-il le Prix Nobel de littérature offert à Kawabata alors que lui-même était nommé. Le reste du film est la déconstruction d’un geste, le suicide de Mishima par Seppuku au terme d’un coup d’état raté par l’écrivain et cinq hommes de la « Société du Bouclier », perçu parfois comme le grand œuvre de sa carrière artistique. Thématiquement, il n’y a rien à redire, Wakamatsu continue à explorer les tourments du Japon d’après-guerre, plus particulièrement les révoltes des années 1960-1970. Ce Mishima rappelle d’ailleurs United Red Army qui se base sur les mêmes faits et peut-être vu comme le côté pile du chef-d’œuvre de Wakamatsu. Mais ce Mishima n’en a pas la puissance visuelle ni émotionnelle. Le petit budget du film donne un cachet assez cheap et théâtral à l’ensemble, qui semble figé et raide, la première heure est d’ailleurs assez pénible à suivre car trop bavarde et didactique. Certains spectateurs se sont d’ailleurs abandonné au sommeil durant cette première heure, certains assez bruyamment d’ailleurs. La deuxième heure s’avère par contre passionnante et beaucoup plus vivante, on y suit un Mishima déterminé à accomplir sa tâche tel le samouraï qu’il rêvait d’être. 25 novembre 1970, le jour où Mishima a choisi son destin s’avère être un film mitigé, timoré et ennuyeux formellement, thématiquement très fort et minutieux dans la déconstruction du cheminement spirituel d’un des plus grands auteurs du XXé siècle. Plus que l’auteur lui-même, c’est la portée politique de son geste qui intéresse Makamatsu. On ne se refait pas.

Juste le temps d’avaler un bretzel et retour en salle 300 pour un documentaire censé analyser en profondeur l’œuvre d’un autre des plus grands génies du siècle passé : Stanley Kubrick. Pour un kubrickien comme moi, impossible de louper ça. ROOM 237, analyse les nombreux sous-textes dont est censé fourmiller Shining tout en portant en filigrane une analyse complète de l’œuvre du génial réalisateur new-yorkais. Avant la projection, nous fûmes honorés par la présence Gaspar Noé, venu présenter le documentaire. Bon finalement, il parlera de tout sauf du documentaire mais c’est toujours un plaisir de l’entendre parler de cinéma et de Kubrick en particulier, lui qui possède une obsession pour 2001. Maintenant que Room 237 est fini autant le dire tout de suite, malgré sa maitrise formelle, on suit ça comme un film, et l’érudition des intervenants, le film oscille sans cesse entre l’analyse thématique ultime de l’œuvre kubrickienne et la vaste fumisterie (l’apparition du visage de Stanley dans les nuages lors du plan d’hélicoptère que toute la salle a vainement cherché, par exemple). Certains arguments avancés sont d’une pertinence incroyable, Shining comme métaphore du massacre des indiens par les colons blancs par exemple semble évident tant le film regorge de détails renvoyant à la culture indienne. Par contre, la thématique de l’holocauste avancée par un des intervenants me semble beaucoup plus fumeuse (sans mauvais jeu de mot). Ce n’est pas en isolant deux plans du film qu’on peut démontrer une telle théorie. La théorie du fameux complot Kubrick-NASA est même à nouveau évoquée et démontrée comme étant une certitude absolue à la vision de Shining via une fois de plus certains détails franchement capillotractés. Mais à côté de ça, on apprend énormément de choses sur la structure du film, les sous-textes et une infinité de détails qui enrichissent le film. Chaque plan regorge d’une seconde lecture et il se passe énormément de choses dans la profondeur du champ. A ce niveau-là, le travail analytique fourni est énorme et vire même à l’obsession pure et simple. Certains intervenants sont parfois carrément flippants tant ils parviennent à extrapoler des théories complètement foireuses basées sur leur propres obsessions par rapport au film. Bref, un film de grande qualité mais à prendre avec des pincettes et qui demande une prise de recul analytique de la part des spectateurs.


Jour 8 – Des filles qui crient, des jeunes qui courent (Maureen Lepers)

Huitième jour et toujours d’attaque. Au programme, trois films dont on attendait beaucoup, un peu trop peut-être.

Berberian Sound Studio, dernier bijou de l’anglais Peter Strickland, se veut une réconciliation, selon les propres mots de son réalisateur, de deux côtés antagonistes de sa personnalité : son flegme britannique et son amour des films d’horreur gothiques italiens. Le long métrage raconte l’histoire, parfois un peu confuse, d’un mixeur son débarqué des UK dans un studio rital pour travailler sur un film de sorcellerie dont l’atmosphère sonore poisseuse va peu à peu le rendre fou. Déclinaison presqu’exclusivement formelle du gigantissime Blow Out de Brian de Palma, Berberian Sound Studio propose une mise en abîme assez vertigineuse, brillamment menée, au fétichisme tordu. La grande idée de Peter Strickland est bien de faire du cinéma la seule réalité envisageable, et d’ainsi organiser, pour son héro, un cauchemar virtuose dont il est proprement le chef d’orchestre, et auquel il ne peut, en ce sens, échapper. Ce cauchemar est d’abord le fait de la galerie de personnages secondaires qui entourent Gilderoy, excellent Toby Jones, du producteur à l’actrice principale, en passant par les bruiteurs et autres scream queens. Tous ne sont caractérisés que par leur fonction au sein de la chaine de fabrication du film, et constituent pour le héros, une réalité de studio à laquelle il ne peut se substituer, une communauté de marionnettes dont la personnalité importe peu : il n’y a pas possibilité pour eux d’exister malgré le film dont ils sont en train d’accoucher car c’est dans sa réalisation qu’ils tirent leur propre substance. Outre un essai sur la nature vampirisante du cinéma, il s’agit également pour le cinéaste de découper, de scinder en deux principes fondamentaux - le son et l’image - le procédé cinématographique, et de consacrer, par sa mise en scène, le mystère et la fascination qui découlent de l’un sans l’autre, sans jamais se proposer de les réunir à l’écran. L’ultime force du film alors est certainement de ne jamais offrir au spectateur aucune image du film d’horreur supposément mixé, mais de, par le son, les cris, la musique et les codes qu’ils rappellent, susciter pour son public le désir primordial de voir, voir un lieu au-delà de l’écran, un gouffre, leur propre mort, peut être.

La tête pleine de cris de femmes qu’on égorge et de sorcière qu’on brule, c’est dans un état d’esprit finalement assez cohérent que je reprends place en salle 500 pour assister à la projection du très attendu Maniac de Frank Khalfoun, remake du cultissime slasher du même nom, sorti en 1980 et signé William Lustig. En passant (vite) sur le fameux côté remake, on soulignera cependant que ce nouvel opus prend place de nos jours, à Los Angeles, et que le terrible Frank Zito n’est plus un voisin de palier bedonnant, mais un geek aux yeux bleus – c’est qu’entre 1980 et 2012, le traitement de la masculinité a bien changé au cinéma : envolés les poils virils du grand Joe Spinell, place à la pâleur et la myopie d’Elijah Wood, dont la composition n’est pas ici en cause – on oublie trop souvent en effet, que le jeune homme, après avoir fait le hobbit, s’est envoyé les rumsteaks de la gonzesse de Mickey Rourke dans Sin City. Ce qui importe surtout dans cette reprise de Maniac, outre un tueur plus lisse, mais dont l’apparente candeur aurait pu, bien sûr, être gage d’une plus grande inquiétude, et une production léchée et contenue en rupture radicale avec l’atmosphère déliquescente du premier film, c’est qu’avant d’être un mauvais remake, elle est surtout un mauvais film, plein de tics pseudo-formels, dont la soi-disant audace est censée asseoir le long métrage au panthéons des pelloches cultes. Bill Lustig faisait de la caméra subjective un usage parcimonieux, ne l’employant que quand elle était pleinement justifiée, d’un point de vue dramatique déjà, d’un point de vue esthétique ensuite – identification plus grande, intériorité du tueur en partie dévoilée, spectaculaire agrandi. L’erreur fondamentale de Franck Khalfoun ici est de substituer à tout angle de vue le point de vue de son personnage principal, et surtout, de céder aux travers faciles de l’esbroufe visuelle en usant et abusant de subterfuges pour figurer à l’écran le corps malingre de son tueur – reflets dans le miroir, dans le rétro, d’un miroir dans un miroir, dans des lunettes, une portière de voiture, un miroir encore, trois miroirs dans un miroir, une main dans le champs, une vitrine, un rétroviseur, oh encore un miroir mais un miroir brisé (nuance !), attention une fenêtre, un miroir, un miroir, un miroir. Ce genre de fulgurances formelles est dépassé. Dépassé parce qu’immortalisés par des mecs comme Welles ou Montgomery, dépassé également parce que trop mal employé, trop mal considéré, trop mal appréhendé, comme autant d’autre codes dont l’actualisation filmique ne peut s’envisager uniquement à l’aune d’un déplacement géographique et temporel – sérieusement, quelle meuf aujourd’hui, qui descend de son métro à SON arrêt et se rend compte qu’elle est poursuivie par un mec bizarre, irait s’enfermer dans un terrain vague plein de voitures mortes au lieu de rentrer chez elle, tout ça sans penser une seule fois à sortir son iphone pour appeler une copine, sa mère, son grand frère rugbyman, la police ou Siri ? N’épousant des codes du genre que leur surface plane, gratuitement gore sous couvert d’être blingblinguement formel, Maniac est en définitive un objet clinquant et vide.

Clinquant, un peu, mais vide, The Fourth Dimension ne l’est sûrement pas, ne serait-ce que pour le sublime segment d’Harmony Korine, « Lotus Community Workshop », dans lequel Val Kilmer joue son propre rôle, ou plutôt un autre lui retiré des écrans et devenu gourou de fortune, sillonnant à vélo les petites villes américaines, et rejouant ainsi une mélancolie de l’errance banlieusarde typiquement US, interprétation contemporaine d’un mythe cher au cinéma outre-Atlantique, celui de l’espace sacré et de la frontière. Travailler ainsi sur la quatrième dimension, sur ce qu’elle pourrait être et ce que l’on peut en percevoir, puis traverser dans le champs de grandes lignes de profondeur, des routes goudronnés propettes bordées de pavillons endormis, c’est précisément chercher un espace autre, c’est rejouer les fondamentaux d’une cinématographie dont l’enjeu principal était de rejouer un traumatisme global. Avec son court métrage et son apologie de l’entre deux –Val Kilmer, entre l’acteur et lui-même, la nuit avant l’aube, les suburbs entre la ville et la campagne - Harmony Korine cherche, pour le cinéma du moins, un nouvel espace à conquérir. Ce sera d’ailleurs tout l’enjeu du film, dont la progression en trois temps, induit une plongée : on parle de la quatrième dimension, puis on la voit (« Chronoeye » d’Alexis Ferochenko), puis on l’atteint (« Fawns » de Jan Kwiecinski). Si « Chronoeye » parait quelque peu forcé et boursouflé (l’histoire d’un scientifique en deuil qui veut voyager dans le temps pour revoir sa femme disparue), « Fawns » sait imposer un véritable contrechamp au travail d’Harmony Korine, et prolonger avec pessimisme son regard. L’espace fantasmé du gourou Val Kilmer, le voilà, un village, polonais peut être, américain pourquoi pas, désert surtout, où débarquent quatre jeunes gens, que les déambulations vont conduire vers le fond du champs, quand précisément, Val Kilmer chez Korine, en sortait. Dans ce nouvel espace, que l’on voulait salvateur, il n’y a rien, rien que ce qu’on veut bien y faire. La quatrième dimension alors, moins qu’une histoire d’exploration, devient le récit d’une introspection.

ETRANGE FESTIVAL 2012 - Jour 9

Au nom du père, du fils, et du cinéma

Catharsis (Seb Lecocq)

Vendredi. Plus qu’un week-end avant de faire définitivement ses adieux à cette dix-huitième édition de l’Etrange Festival. Mais, point de sentimentalisme, il reste des films à voir. Et pas des moindres. Vu le programme de la journée, j’aurais eu plus vite fait de planter ma tente dans la salle 300 vu que les seuls moments où j’en suis sorti étaient pour faire la queue afin d’y entrer à nouveau ou d’aller soulager ma vessie. C’est important dans un festival.

Début de journée avec Insensibles , un film franco-espagnol présenté comme « un des meilleurs films de l’année ». D’emblée, j’ai envie de dire « Oui mais non ». Je dois avouer n’être pas un grand amateur de toute cette récente vague de cinéma horrifique espagnol. Je trouve ça esthétiquement excellent, techniquement irréprochable mais d’un ennui absolument mortel. Et Insensibles ne déroge pas à la règle. Niveau mise en scène, photographie, musique, montage, c’est de l’excellent travail. Niveau émotionnel et scénaristique, c’est autre chose. Le film est bizarrement construit, à cheval sur deux époques différentes, passé et présent. Si la partie historique est plutôt réussie, l’histoire des enfants est très émouvante, très touchante et assez tragique finalement, le reste l’est beaucoup moins. Passé la première demi-heure, l’intérêt retombe et on suit mollement un récit qui abandonne totalement son postulat de base pour partir dans le drame historique et familial. L’écriture est assez bancale, toute la première demi-heure n’est finalement qu’un vague prétexte introductif à ce qui va suivre alors que c’est de loin la partie la plus intéressante du film. La scène d’introduction est d’ailleurs bluffante et foutrement intrigante. Mais le réalisateur met tout ça de côté pour mettre en scène une banale histoire d’enquête sur les origines de la famille du héros multipliant les méandres d’un scénario évident et prévisible à des lieues à la ronde. Bref, une belle prouesse technique, encore que les maquillages ne soient pas toujours tip top, mais un film qui ne touche que très rarement au but.

Retour en salle 300 pour un film fort différent d’Insensibles : God Blesse America. Le trailer ne m’ayant pas convaincu, doux euphémisme, je m’imaginais déjà assister à la vision d’un nouveau Postal . Mais God Bless America vaut beaucoup mieux que la purge d’Uwe Boll. Alors bien entendu, le sujet est sensiblement pareil : le ras-le-bol généralisé d’un homme qui décide de passer à l’acte et de tuer tous les gens qui « ne sont pas gentils » soit, tous les gens qui pourrissent le quotidien des autres : gamines capricieuses, ados bruyants, les gens qui téléphonent au cinéma, les sous-humains peuplant les émissions de téléréalité, les extrémistes religieux, les polémistes, Woody Allen, Green Day et Fall out Boy. Sur le papier, God Bless America est le film défouloir par excellence et il l’est, mais pas seulement. Le film montre surtout l’histoire d’un inadapté, d’un homme qui ne se sent pas à sa place dans le monde moderne, à tort ou à raison d’ailleurs, et qui décide de rendre ce monde un peu plus vivable. Le récit gagne en épaisseur car, derrière le carnage organisé et le majeur tendu bien à la face de la société occidentale contemporaine qui érige la bêtise et l’incompétence en valeur première, on trouve de vrais personnages, un vrai contenu, une belle mise en scène (malgré un budget qu’on imagine aisément riquiqui) et une histoire d’amour platonique entre cet homme et une jeune adolescente aussi désœuvrée que lui. Le film est à la fois drôle, violent et émouvant, conservant un esprit punk et une révolte adolescente, certes un peu naïve mais ô combien cathartique et réjouissante pour le spectateur. Alors certes le film n’est pas toujours très finaud dans son message, enfonce des portes ouvertes, tape un peu sur tout ce qui bouge et écrase tout avec ses gros sabots mais on ne peut que trouver jouissif ce genre d’attitude ouvertement contestataire. En tout cas, personnellement, je trouve ça salutaire, très bien fait et rafraichissant.

Enchainement sans coup férir avec Citadel, film très attendu, collectionnant les prix dans les divers festivals où il est présenté. Je me méfie toujours un peu de ces bêtes de festivals qui souvent, ne répondent pas aux attentes, mais cette fois le film de Ciaran Foy mérite tous les éloges qui lui sont adressés. L’histoire est simple, un jeune père agoraphobe doit défendre sa fille convoitée par une bande de jeunes mal intentionnés. Sur ce postulat de base assez simple, le réalisateur, lui-même agoraphobe repenti, met en place une vraie introspection et une étude de la peur, des peurs, de ses causes et de ses conséquences. Plus qu’un film qui fait peur, même s’il réserve quelques beaux moments de frousse et de tension, Citadel est un film métaphorique et parabolique sur la peur. Impossible de ne pas frissonner ni de s’identifier à ce personnage de père apeuré bien obligé de s’occuper de sa toute petite fille. Détail qui possède son importance tant dans le cinéma de genre, ce sont habituellement les mères éplorées qui tiennent le haut de l’affiche. Ici le personnage principal, admirablement écrit et interprété, est un jeune homme perdu ni joli garçon, ni balèze, ni expert en art martiaux ni flics. C’est juste un type lambda qui voit sa vie partie en sucette sans avoir la force de lutter. Film d’angoisse, atmosphérique et porté par une mise en scène d’excellente facture, Citadel s’inscrit dans une réalité urbaine et sociale essentielle au nouveau cinéma anglais. Il faut bien avouer que cet aspect-là est moins bien réussi que tout le reste et ouvre la porte à une interprétation un peu facile du message sociopolitique du film. Mais l’essentiel est ailleurs, dans le combat d’un home qui doit faire face à ses propres démons. Citadel est avant tout le magnifique portrait d’un père de famille et un film métaphorique sur la peur et la paternité. Un film qui m’aura touché au plus profond et ‘aura laissé avec des suées et le gout amer de l’angoisse en bouche. Le retour à la maison va être long et flippant. On se retrouve demain pour une journée placée sous le signe du bis avec notamment Blood Freak et Les Trois Supermen Turcs Aux Jeux Olympiques.


Au nom du père, du fils, et du cinéma (Maureen Lepers)

Neuvième jour de festivités, et pas des moindres, puisqu’on attaque un marathon de cinq films par la projection de l’immense Antiviral, de Brandon Cronenberg, long métrage de science fiction qui met en scène une société boursouflée et obsédée par les stars et l’image qu’elles renvoient à tel point qu’a pu se mettre en place le commerce des maladies qu’elles ont contractées, d’un simple rhume en passant par la grippe, deux ou trois formes d’herpès, et surtout un mystérieux virus dont Hannah Geist, icônes des icônes, et Syd March, le héros, sont consécutivement les victimes. Si Cronenberg fils pénètre, bien sûr, les brèches ouvertes par son père en reprenant à son compte quelques uns de ses thèmes privilégiés (rapport au corps et à la chair, érotisme organique, manipulations scientifiques déviantes), force est également de constater qu’il avance malgré tout de son propre fait, et signe une œuvre qui ressemble moins à un film de son père qu’à celui d’un de ses héritiers, dont l’univers brute et précieux, comme le sont toujours ceux des premières expériences artistiques, est tissé à la fois de ce qui lui ressemble, également de ce qui lui est particulier. Il y a dans Antiviral, une réflexion qui touche moins le cinéma que les fantômes qu’il engendre, et rappelle à l’écran le souvenir tenace et mortifère de corps féminins, réels ou fictionnels qui, devenus des mythes, ont généré chez leurs partenaires fictifs ou leurs plus grands fans, nombre de travers. Hannah Geist ainsi, blonde lumineuse à la beauté vintage, femme fatale sublime héritée de toute l’histoire du film noir, fascine jusqu’à l’extrême, et rejoue en ce sens les histoires conjuguées de Madeleine (Vertigo, Hitchcock), Laura (Laura, Otto Preminger) – qui elle aussi n’est d’abord qu’une image, lieu de tous les fantasmes, avant d’être un corps – et Marilyn Monroe. Plus qu’aux déboires de la starification, c’est à l’iconisme presque religieux de la jeune fille que s’intéresse Brandon Cronenberg, à la réconciliation sordide du mythe avec ce qu’il a de plus putride : les faiblesses de la chair, la gangrène organique derrière lesquelles le corps de l’admirateur ne peut que s’effacer, à l’image de Syd March (géniallissime Caleb Landry Jones), dont la peau diaphane et la maigreur indiquent la transparence et l’imminente dissolution.

Les deux films suivants font aussi, en un sens, des questions de paternité et de filiation leur point d’accroche. Avec le franco-espagnol Insensibles, Juan Carlos Medina surfe sur le succès récent des productions d’horreur ibériques, et rejoue, à la manière d’un Labyrinthe de Pan, un traumatisme national (la guerre civile, le fascisme) là aussi en rapport direct avec l’histoire personnelle de son héros, David, un neurochirurgien brillant qui, apprenant qu’il a un cancer, par à la recherche de ses parents biologiques et réveille ainsi les fantômes de son pays. D’une facture classique pour un film du genre, oscillant sans cesse entre fiction historique et enquête au présent, Insensibles vaut surtout pour ses allures de conte funeste, et le destin du personnage du père, l’un des enfants du titre, insensibles à la douleur, en qui les adultes et la société voient un monstre, et qui finira, de fait, par en devenir un. Monstrueux oui, fascinant aussi, ce personnage est aussi une belle allégorie de tout ce que l’Espagne a de secrets terribles, qu’elle condamne à rester dans l’ombre - au même titre que le Edward aux mains d’argent de Tim Burton, à qui il est d’ailleurs explicitement fait référence dans la dernière séquence, révélait les travers de l’americana - et dont l’ensemble de la population du pays est aujourd’hui l’enfant terrible.

A l’inverse, c’est sur une histoire exclusivement personnelle qu’est centré le très beau Citadel, premier film de l’irlandais Ciaran Foy et qui raconte le traumatisme de Tommy, jeune père célibataire dont la femme, Joanne, agressée par un gang d’enfants, meurt des suites d’une infection non identifiée. Tout l’enjeu du film est de parvenir à figurer à l’écran la paranoïa du héros, devenu agoraphobe et, de fait, condamné à l’immobilité. En lui redonnant vie, en le rendant au mouvement, Ciaran Foy lui permet alors d’affronter ses démons (l’angoisse de la paternité), et surtout de faire le deuil de ce qu’il a perdu. Le retour du gang d’enfants à ce titre, et l’irruption dans l’histoire d’un couple atypique tout droit sorti d’un bouquin de Stephen King (un prêtre bourru qui jure comme un charretier et un petit garçon aveugle aux étranges pouvoirs, qui rappellent le couple purificateur sur lequel s’ouvrait Salem) sont autant de substituts au voyage intérieur que propose le film, et qui vont permettre à la peur, celle du héros déjà, celle du spectateur ensuite, de devenir non plus une cause de paralysie du récit, mais bien un moteur, dont il s’agira d’apprivoiser tous les contours pour pouvoir renaitre.

Crochet par la salle 100 pour une expérience méga intello mais finalement assez passionnante, la projection du mythique L’homme à la caméra de Dziga Vertov, en 35 mm, et en présence de Jan Kounen venu introduire ici le film dans le cadre de la carte blanche qui lui est cette année accordée. Le réalisateur a d’ailleurs tenu pour l’occasion à ce que le film soit diffusé dans ses conditions d’époque, soit sans la bande sonore. Si bien sûr, l’expérience est faussée du fait du rapport de nos jours entretenu avec l’écran et la salle obscure (le silence et le respect contre les bavardages incessants des salles itinérantes ou de spectacles, pleine de boucan et de bonimenteurs), le film n’en apparaitra pas moins fabuleux et magique, tant il est à l’origine de tout langage cinématographique – de toute chose en somme. Une bonne heure d’images muettes et hors du temps qui se valent pour elles seules, une belle pépite cinéphile, dont l’étonnante virtuosité est aujourd’hui l’héritage technique, assumé ou nous, de tous cinéastes. Pas sûre cela dit que les Américains Justin Brenson et Aaron Morrhead aient pensé à Vertov en réalisant Resolution, ce qui ne les pas empêché malgré tout de signer ici un premier long métrage sympathique, entre comédie dramatique et horreur fantastique, l’histoire un peu tordue de Michael, venu rejoindre son meilleur ami Chris dans le squat rural qu’il occupe, pour le convaincre d’entrer en cure de désintoxication. Belle variation sur le thème de l’amitié masculine, Resolution est également une déclaration d’amour assez chiadée aux images et au cinéma, par le biais desquels, au travers de vidéos diverses, également de diapositives, d’enregistrements et toutes sortes de dispositifs techniques, le récit va pouvoir avancer. Moins cruel et fulgurant que ce qu’il aurait pu être, le long métrage séduit néanmoins du fait de son duo de personnages principaux, héros malgré eux d’un schéma qui rapidement les dépasse, dont l’innocence et le verbe, presque burlesques, créent un décalage de ton bienvenu et bien mené.

ETRANGE FESTIVAL 2012 - Jour 10

B comme Bis. D comme Désappointement

B comme Bis. D comme Désappointement (Seb Lecocq)

Cette avant-dernière journée de festivité commence mal, très mal. Au moment de prendre mes billets à la caisse, je m‘entends dire que les séances de Dead Sushi et Les 3 Supermen Turcs sont complètes. Là, je fus envahi d’une décharge de haine couplée à une montée de lassitude extrême. Deux des films que je tenais absolument à voir me sont enlevés des mains. Autant dire que j’eus l’impression qu’on m’ôtait le pain de la bouche. Un des rares problèmes organisationnels (voire même le seul) de l’Etrange Festival est l’impossibilité de réserver une place à l’avance lorsqu’on est muni d’une accréditation, du coup ça peut s’avérer problématique lorsque des films attendus sont diffusés dans des petites salles (la salle 100 pour les deux films en question). Et je dois avouer que c’est une situation extrêmement frustrante par moments.

Mais malgré ces petits incidents de parcours, le festival poursuit sa route et offre d’autres réjouissances comme la séance de Resolution, petit film indé américain projeté dans la minuscule salle 30, grande comme mon salon. Le film fut introduit par les deux réalisateurs qui firent l’effort de parler un semblant de français, ce qui les rendit immédiatement sympathique. Le film est très compliqué à résumer et il est très difficile d’en parler sans dévoiler quelques éléments de l’intrigue. Sachez toutefois que le point de départ est celle de Mike, qui recevant une vidéo de son meilleur pote complété shooté au crack décide de le rejoindre en pleine cambrousse afin de le sevrer et de l’emmener en cure de desintox de gré ou de force. Le film, tout au long de se déroulement, se montre insaisissable et tortueux tout en restant extrêmement simple à comprendre. On pense parfois à un David Lynch période Twin Peaks ou au cinéma de Richard Kelly. Dans le cinéma vraiment indépendant américain, généralement on n’a pas de pétrole mais on a des idées. Le duo de réalisateurs en a à la pelle et livre une réflexion sur le sens des images, la narration et la construction du récit. On peut trouver quelques point communs avec des œuvres comme Le Projet Blair Witch (je vous rassure Resolution n’est pas un found footage) ou certains épisodes de la Quatrième Dimension. En tant que spectateurs, on est sans cesse décontenancés et surpris par le déroulement du récit, on pense enfin tenir un bout d’explication et aussitôt celui-ci s’évanouit dans la nature. Personnellement, je suis resté scotché à l’écran malgré quelques petites longueurs en milieu et fin de métrage. Un film fascinant, intrigant et surprenant qui distille une atmosphère vraiment à part, parfois à la limite du surréalisme. Une jolie surprise donc.

Juste le temps de noyer ma peine dans un Dr Pepper et de casser la croute que je renifle le doux fumet du Z, du bis ultime projeté en VF obligatoire dans une salle de spectateurs rompus aux charmes du nanard. Et oui, dans le cadre de sa Carte Blanche Jan Kounen nous a déniché une vraie perle bien connue, au moins de réputation, des bisseux les plus extrêmes. Je veux bien entendu parler de l’inénarrable Blood Freaks. Kounen introduira d’ailleurs le film de la plus belle des manières avec passion, amour et envie. Le maitre de cérémonie parfait pour ce genre de séance. Blood Freaks se veut, à la base, un film de propagande anti-drogue destiné au public américain. L’histoire est assez simple : tombé dans les filets d’une bande de hippies drogués et de scientifiques véreux, le pauvre Richard va, sous l’effet de diverses substance psychotropes et d’une dinde frelatée génétiquement modifiée, se transformer en homme dindon assoiffé de sang. Pitch grandement allumé donc pour un film qui l’est tout autant à la condition exclusive de le voir en version française. En version originale, le film est proprement irregardable. La version française totalement hallucinée, débitée par des acteurs sous anxiolytiques fait tout le charme du film. L’ambiance dans la salle possédait, ce soir, un petit goût de Bifff avec exclamations, commentaires, vannes et bruitages incessants. C’est très difficile de parler du film parce qu’honnêtement il ne se passe pas grand-chose et il se termine par le twist le plus frelaté de l’histoire du cinéma. Je pense qu’un petit extrait sera plus parlant que tout ce que je peux en dire, je vous invite donc à cliquer sur le lien suivant afin de vraiment comprendre la puissance nanardesque de Blood Freak : http://www.dailymotion.com/video/xcamng_blood-freak_sport

Petits meurtres en famille (Maureen Lepers)

Ne pouvant être présente pour la clôture du festival dimanche, ce dixième jour sonne pour ma part, le glas triste et grave de la fin de l’Etrange, le retour à un quotidien suranné, plus loin des salles obscures, des psychopathes et autres pépites fabuleuses. Cette année pourtant, fut d’une richesse incroyable. Un très grand merci donc, chaleureux et sincère, à l’équipe organisatrice, pour la programmation, pour leur présence, leurs cadeaux, leur incommensurable passion, leur amour du cinéma.

Ce dernier jour est placé, après le marathon de la veille, sous le signe de la tranquillité, et d’un enthousiasme groupiesque tout personnel. C’est en effet en salle 300 qu’a lieu le focus dédié à Ben Weathley, cinéaste anglais que l’on avait découvert l’année dernière avec le brillant Kill List (de nouveau projeté pour l’occasion, et dont la brutalité et la fulgurance ne sont pas amoindries). En compétition cette année avec son troisième long métrage, Touristes, dont nous avons déjà parlé, le réalisateur britannique était cette fois présent pour nous présenter son tout premier film, Down Terrace, resté jusqu’à présent invisible sur les écrans français. Si Kill List lorgnait du côté du film d’horreur et Touristes du côté de la comédie, Down Terrace se targue quant à lui d’être un film de gangsters, dont une fois encore, les codes et les archétypes sont réécrits et détournés, jusqu’à rencontrer à la fois Ken Loach, Stephen Frears et Martin Scorsese. La grande intelligence du cinéaste est de se jouer des genres qu’il investit et de, par le croisement, duper jusqu’à l’extrême son spectateur. Le plus bel exemple à ce sujet, dans cette courte (mais riche) filmographie, reste bien sûr le revirement final dont est fonction Kill List et qui vient radicalement modifier le visage du film. Down Terrace, dans une certaine mesure, participe des mêmes dynamiques. S’il s’ouvre et s’impose d’abord aux yeux du public comme une chronique familiale (l’histoire d’une famille, quelque part en Angleterre, dont le quotidien est chamboulé par le retour du fils prodigue), le long métrage bascule rapidement du côté de la violence sourde et masculine du film de gangsters, sans jamais pour autant mettre en scène ses personnages autrement que comme des individus lambda (un traitement qui indéniablement, peut évoque Les Sopranos). La beauté du traitement des archétypes tient justement dans cette rupture de ton : il n’y a pas ici de sacralisation des figures paternelles ou filiales qui, pleinement intégrées dans un quotidien tangible dans lequel on peut sans mal se projeter, sont des hommes et des femmes avant d’être des mafieux. De leurs activités d’ailleurs, on ne saura pratiquement rien. Ce qui intéresse Ben Weathley, c’est avant tout l’impossibilité pour ses personnages de préserver, dans cette famille qui est d’abord une entreprise, une cellule cohérente et familière, au sein de laquelle pourrait s’ouvrir une brèche intime. Dans un tel schéma, le personnage du fils, dont le retour marque ici la fin d’un règne (celui du père vieillissant), est bien responsable des irruptions de violence, et à l’image, son corps viendra progressivement remplacer tous les autres. Dur et renfermé, d’une intransigeance folle, et sujet à l’hystérie, il est finalement le prototype des héros à venir - Jay dans Kill List et Chris dans Touristes - qui tous ne peuvent prétendre exister que dans l’anéantissement et autour desquels gravitent les thèmes privilégiés du cinéaste.

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