Interviews

Emmanuel Jespers (réalisateur d’Artefacts et de Deux soeurs)

25 mars 2008 | Par : Damien Taymans

Manu passe du court au long...






D’où vient ta passion du cinéma fantastique ?

Quand j’étais ado j’allais au cinéma de quartier en vélo et je regardais tous les films. Un film m’avait assez frappé, avec Yul Bryner, un des premiers de Michael Crichton dans lequel il y avait ce projet dément de trois villes reproduisant des époques, habitées de robots…

Westworld ?

YES ! Ça m’avait complètement scié. Mais sinon, je lisais Edgar Poe, Maupassant, Julien Green… Vers 14 ans,.ma mère m’avait offert un bouquin : « Le Voyageur sur Terre » de J Green. Le bouquin est d’un désespérant. Le gars se suicide en rêve puis en réalité. Il hallucine la présence d’un ami qui en fait le poussera à sa perte ! Des années plus tard, après l’avoir lu, elle m’a dit : « si je l’avais lu avant jamais je ne te l’aurais offert ! » mais justement moi j’adorais cette densité noire ! Mais c’est vraiment Edgar Poe qui fut le déclic ! Ce qui est extraordinaire dans la littérature et le cinéma fantastique, c’est que sous des dehors de divertissement ces machins te font réfléchir bien plus loin que la philosophie qu’on étudiait en classe !

Outre ce film de Crichton, d’autres réalisateurs ou films t’ont-ils marqué ?

Oui Brian de Palma. Dans des films comme Blow Out, Pulsions, il a une façon de chorégraphier l’horreur qui en fait un réal tout à fait à part. Sa caméra glisse comme un oeil humain entre les personnages et nous fait découvrir le drame qui se prépare sous "nos" yeux et souvent ce sont les yeux de l’assassin. J’aime quand la caméra est « dans » l’action. Je n’aime pas quand elle observe la scène à distance comme les vaches regardent passer les trains sous prétexte que c’est ça "la réalité". L’excuse est bidon, et elle est utilisée dans trop de films. Je pense, et j’en suis persuadé, qu’il n’y a AUCUNE réalité. Tout est affaire de points de vue personnels et c’est pour cela que le cinéma de genre est un cinéma paradoxalement très subtil : il propose chaque fois une interprétation différente de la réalité, en changeant seulement un ou deux paramètres de celle-ci. Un film fantastique ou de Sci Fi, ça commence toujours par : « ET SI… ? » Et c’est le départ d’un voyage nouveau et fantastique dans la condition humaine. J’ai dit "paradoxalement" parce que le cinéma de genre, en particulier fantastique, est rarement reconnu. Pourtant des films comme 2001 ou Alien proposent des hypothèses de réflexions extrêmement fécondes, même au niveau philosophique.

Ces oeuvres t’ont donc inspiré pour débuter dans la réalisation...

Oui tu as raison je m’égare...

Non je peux te laisser palabrer si tu le souhaites

Je suis interminable quand je commence à parler. Je devrais être prof.

Tu peux nous parler un peu de ton parcours ?

Après trois années d’architecture à l’UCL où je ne trouvais pas mon compte, j’ai commencé la réalisation à l’IAD. Mes films faisaient plutôt dans le genre fantastique. En troisième année, j’ai réalisé un film dans lequel ma copine jouait une femme enceinte d’un monstre et qui en fait baver à son mari car cette chose dans son ventre change son comportement. Elle se met à bouffer du crabe à tous les repas…

Bon mais ces petits films ne faisaient pas l’unanimité au sein du corps professoral...

Tu m’étonnes…

Les profs se regardaient interloqués, ne sachant pas quoi penser. Mais bon malgré tout j’ai fini par sortir de l’IAD avec un diplôme. C’est après que ça s’est corsé. Mes scénarios n’intéressaient pas les producteurs et j’ai gagné tout un temps ma vie avec des centaines de repérages pour la publicité et aussi la réalisation de films d’entreprise et quelques docus. C’était malgré tout passionnant à faire. Je ne regrette pas d’être passé par là. Ca m’a permis de gagner en expérience et d’élever ma petite famille dans des conditions financières confortables. Puis ce qui devait arriver arriva : En 1999 j’en avais assez de laisser la fiction de côté. J’ai écrit Le Dernier Rêve que j’ai produit et réalisé en 2000. A partir de là, j’en ai réalisé encore 4 : Nervous Breakdown et A Night to Remember pour Gaumont et Universal France en 2003, puis Personal Spectator en 2006, et en 2007 Deux Sœurs et Artefacts, un long-métrage coréalisé avec Giles Daoust. Au total 38 prix dans les festivals internationaux.

Tes deux derniers films sélectionnés en compétition au festival du BIFFF ("Deux Soeurs" et "Artefacts") …ça doit te donner beaucoup de satisfaction non ?

Oui je suis vraiment content parce que c’est un des festival que j’aime le plus, pour son ambiance survoltée. J’ai hâte d’entendre le public hurler « Mais pourquoi elle est si méchante ? » sur ces deux films.

Peux-tu nous parler de « Deux sœurs » ?

Le principe est simple. Un crash de bagnole. Tous sont morts sauf une ado qui, éjectée, se met à errer et halluciner toute seule. Tous ceux qu’elle va rencontrer dans le bois sont en réalité déjà morts dans le crash. Mais elle ne s’en rend pas compte car, dans un état second, elle perçoit cette réalité comme « LA » réalité. Et le spectateur aussi vit cette histoire à travers ses yeux. Plus le film avance plus le spectateur se pose des questions : Que fait cette famille danoise dans le noir total à pique niquer autour d’une table, pendant que leurs enfants jouent au freez bee ? Pourquoi ce flic ne les aide pas à retrouver leurs parents ? Pourquoi leur propre père s’éloigne d’elles ? Ce n’est que dans les dernières minutes qu’il comprend que cette réalité est hallucinée par Sarah, en pleine déroute et sans doute commotionnée par l’accident. Là-dessus se greffe un drame entre elle et sa petite sœur qui a joué depuis toujours le rôle de souffre-douleur.

Ce qui était chouette à faire c’est de donner consistance à cette hallucination pour qu’on ne se doute pas qu’elle soit fausse.

Pauline Burlet a-t-elle bien supporté les conditions de tournage qui semblent, dans le film, très difficiles ?

Ca a été éprouvant pour elle parce qu’on a travaillé de nuit, en avril (heureusement la vague de chaleur a commencé le lendemain du premier jour de tournage donc ça nous a sauvé). Pauline caillait des barres le premier jour, ses lèvres étaient bleues. Par ailleurs, travailler dans une forêt de nuit n’est pas simple. Il fallait installer le campement tous les jours. Il y avait des câbles et des projos sur 200 mètres à la ronde, et puis il fallait tout remettre dans le camion aux petites heures... Mais le plus éprouvant pour moi c’était que je sortais du tournage de Artefacts un mois plus tôt et que je devais lancer la prod’ de ce court en remplacement du tournage initialement prévu en France avec un coproducteur français. Donc, du jour au lendemain, je devais constituer une équipe, repérer une forêt, briefer toute l’équipe alors que j’étais quand même assez fatigué du tournage d’Artefacts. Quand je suis arrivé sur le plateau j’étais aussi mort que les Danois du film.

Vous tourniez autour de quel budget ?

On devait tourner avec plus au moins 100000 euros cash, finalement le film a été fait avec la moitié, suite à la disparition quasi totale de la coprod française. Mais heureusement l’équipe était exceptionnelle. L’assistant réal, le chef op, la coach, et puis tous les autres ont vraiment donné beaucoup d’eux-mêmes. Je leur dois beaucoup pour l’existence de ce film.

Quelles ont été tes influences pour réaliser "Deux soeurs" ?

Pour le twist de fin, les films de Night Shyamalan. Sinon la « logique interne » des morts que Sarah, l’héroïne, rencontre dans la forêt est inspirée de bouquins sur les légendes bretonnes. En Bretagne, les morts empruntent des chemins bien déterminés, en ligne droite vers le coeur des forêts où ils disparaissent…

Une influence celtique donc...

Oui. Ces morts sont morts mais ne s’en rendent pas encore compte. Cette idée se retrouve dans le film : la famille des Danois qui est là en forêt en déduit logiquement qu’ils y sont pour pique-niquer puisque leur dernier souvenir date de la route où ils partaient en vacances... Donc ils sont là dans le noir complet et ils piqueniquent.

Deux sœurs n’a reçu que des louanges. Tu t’attendais à un tel succès ?

J’espère toujours un succès, c’est humain, mais en fait je suis toujours surpris quand ça arrive.

Et si on parlait de la genèse d’Artefacts ?

Artefacts comme Deux Soeurs a été fait avec de l’ambition, pas avec des tonnes d’euros qui nous tombent dessus généreusement. Je pense qu’il faut être fou pour faire des films en Belgique et encore plus fou pour faire des films de genre. Rajoute à cela qu’on a fait ce long métrage avec un budget de 75000 euros, tourné en 12 jours, avec 5 acteurs anglais, 2 caméras, et 20 décors...

Comment le projet est-il né ?

Tout est parti d’une simple discussion à l’Ultieme Hallucinatie le 5 janvier 2007, avec devant nous une croquette au fromage et un américain frite. Giles tout de go me dit : Et si on présentait un film au marché de Cannes en mai ? Je lui réponds : Mmm ? Mais quel film ? Giles : Il n’existe pas encore. Moi : Et le script, je peux le lire ? Giles : Ah il n’y a pas encore de script. Moi : Et l’histoire, le synopsis ? Giles : Pas de synopsis, sorry. Moi (cherchant ma respiration) : ... Un thème ? Giles : Nop ! Moi : Une idée ?... Une vague idée ? Giles : Négatif ! Giles : Par contre... (et là il me sort un grand papier qui fait un mètre de long) Giles : ... j’ai déjà le planning de production. Là on commence l’écriture, ici on fait le casting en Angleterre, ici on prépare la déco, là on tourne, etc... jusqu’au mixage final, une semaine avant le marché de Cannes. Donc cette collaboration avec Giles était d’abord et avant tout une collaboration de fous.

D’habitude, toutes les phases de préparation s’enchaînent : écriture, casting, repérages, équipe, répétitions, repérages techniques etc. Mais comme on n’avait qu’un mois pour inventer un scénario et préparer le film, on a tout fait en parallèle dès la première semaine. Giles écrivait le script à partir d’une histoire brainstormée ensemble, de mon côté je constituais l’équipe, je m’occupais du casting, des repérages et je budgétais tout ça. On cherchait un concept de production qui permette de tourner vite avec peu de moyens en obtenant le max de résultats. Notamment le fait de tourner en deux caméras. L’équipe aussi était réduite au minimum. Le scénario tenait compte des impératifs de production. On écrivait pour un budget donné dans l’idée que les recettes du film devront être supérieures à son coût.

Cinemavault releasing International est votre distributeur pour Artefacts ? C’est énorme ça non ?

Oui, c’est la société Cinemavault Releasing International qui a notamment distribué récemment The Interview, le dernier film de Steve Buscemi.

Peux-tu nous parler de la très spectaculaire scène d’explosion dans Artefacts ?

Il fallait tellement d’autorisations pour faire exploser une bagnole qu’on a renoncé aux espaces publics. Giles a reçu l’accord du château d’Hélécine pour faire exploser sa propre (mais vieille) bagnole au beau milieu de cette belle propriété, à 40 mètres du château... Tandis que l’artificier (un gars sorti tout droit d’un western américain) bourrait la bagnole d’explosifs comme on farcit une volaille, moi je regardais les centaines de vitres du château. Puis on lui a demandé où se mettre pour être en sécurité. Il a répondu : « le plus loin possible ! » On a placé 8 caméras autour de la scène, des caméras amateurs pour la plupart, et les deux caméras Panasonic de tournage. Les caméras restaient fixes et évidemment au montage on allait surimpressionner la course des deux acteurs qui fuient la voiture et la voiture qui explose (en réalité quelques minutes plus tard). Les acteurs répétaient à deux mètres de la bagnole... On a tourné la fuite, puis quand c’était bien en boite, on a mis tout le monde derrière les arbres, enfin ceux qui pouvaient car il y avait moins d’arbres que de gens… (rires).

Quelle était l’ambiance sur le tournage ?

Beaucoup de stress ! Ça n’arrêtait pas du matin au soir. Il n’y a pas eu de crise, de gros coup de gueule dans l’équipe, et vraiment cette équipe est admirable, mais malgré tout la fatigue se faisait sentir au bout d’une semaine de travail intensif.

Content de cette expérience du long-métrage ?

Le film en lui-même recèle de très bons moments. On se croirait parfois dans un vrai thriller US. Donc oui je suis content de l’expérience, et je suis impressionné de voir qu’on peut aller aussi loin avec si peu d’argent. Et ça, ça devrait donner un peu d’espoir pour ceux qui veulent vraiment se donner à fond dans ce type de cinéma mais qui reçoivent peu ou pas de soutien des producteurs. Ce film c’est "GO GO GO GO GO "comme à l’entraînement militaire.... Allez-y ! défoncez-vous, amusez-vous ! Faites les films dans l’urgence, piquez l’argent de votre tante et allez-y et tant pis si on vous dit que vous êtes nul.

Quels sont tes projets pour le futur ?

Un autre long métrage. Un thriller fantastique qui s’intitulera NATALIE, sans H mais avec plein de sang quand même. L’histoire d’une ado attardée qui n’arrive pas à décrocher de sa famille et qui va être aux prises avec un personnage diabolique dont le but est de détruire sa famille. Un film qui déconstruit l’image de la famille et de la prétendue liberté de choix que les enfants pensent avoir en grandissant. Les membres de la famille sont guidés par des choix qu’ils ne maîtrisent pas et les secrets de familles effrayants ressortent trois générations plus tard !

Comment expliques-tu ce dédain du cinéma de genre en francophonie ?

On vit sous la dictature du cinéma hyper réaliste. Je n’ai rien contre le cinéma réaliste mais j’en ai beaucoup contre l’idée que ça, c’est LE cinéma. C’est une rigidité mentale proche de ce que le cinéma des pays de l’Est vivait dans les années Brejnev. Aujourd’hui, beaucoup de films sont "intelligents"... mais surtout au sens littéraire. Quand Fellini réalisait « Roma », il était d’abord un visionnaire et il se foutait bien de savoir si son portrait était juste et équilibré. Quand Kubrick filmait la violence urbaine des jeunes il ne nous faisait pas voir un docu amélioré. Il inventait de toutes pièces un monde terrifiant : Orange Mécanique. Pour moi ce n’est pas de quoi on parle mais comment on en parle qui importe.

Le dédain vis-à-vis du cinéma de genre ne vient pas du public mais des professionnels, et pour moi c’est peut-être aussi le résultat d’un manque de rigueur. Le cinéma de genre est d’une logique implacable, avec des règles très contraignantes, La structure du film de genre est plus rigoureuse que celle du cinéma dramatique. Il n’y a que la comédie qui est plus compliquée.

Je trouverais bien que dans les écoles de cinéma on réhabilite le cinéma de genre, pas comme une blague d’étudiant, mais comme un cinéma à part entière.

Bonne chance pour les compétitions du BIFFF !

Interview réalisée par Damien et Gore Sliclez (avec la collaboration de Mae-Nak)

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