Interviews

MADE IN CANADA- 5150 Rue des Ormes

25 juin 2010 | Par : Quentin Meignant

Les détails du film événement de Tessier !

Prix du Public en janvier au Festival de Gerardmer, bénéficiaire d’une grosse standing ovation au BIFFF quelques mois plus tard, 5150 Rue des Ormes défraie véritablement la chornique, chose assez rare que pour être soulignée pour une oeuvre venant du Québec.

Réalisé par Eric Tessier, que nous avons eu la chance de rencontrer lors du dernier BIFFF, 5150 Rue des Ormes est un thriller aussi empli de suspense qu’il ne l’est de violence brute et d’humour. Fruit d’une savante alchimie entre différents genres de cinéma, le métrage fait sans aucun doute partie des grandes réussites de 2010, année où le film se sera exporter aux quatre coins du monde au gré des festivals.

Une chose est certaine, au vue de son savoir-faire filmique, mais aussi de sa sympathie, Eric Tessier n’a pas fini de faire parler de lui.

Vous étiez déjà venu au BIFFF, en 2003, pour présenter Sur le Seuil. Que pensez-vous de l’événement et de son public ? Comment, selon vous, le public a-t-il perçu votre nouvelle œuvre ?

Ecoutez, c’est très difficile à dire. C’est vrai qu’au BIFFF, c’est ma deuxième fois. Et pour Sur le Seuil, j’étais complètement… euh… sous le choc. Parce qu’il y a quelque chose de particulier à Bruxelles. Quelqu’un qui veut rentrer dans le film, je ne sais pas s’il a de grandes chances de le faire ici parce que ça chahute. Mais je n’ai absolument rien contre car le cinéma c’est fait pour avoir du plaisir et puis, si c’est ce que ça donne, c’est parfait. Je me suis fait dire que lors de la séance de 5150, ça n’avait pas hué même s’ils étaient un peu plus dissipés sur la fin.

Le prix du public à Gerardmer, une sélection officielle en compétition internationale au BIFFF, 5150 Rue des Ormes semble inarrêtable. Etes-vous surpris de l’intérêt européen autour de votre film ?

Oui, j’ai été très très surpris en France. Un superbe accueil. C’est un film qui n’est pas ce qu’il a l’air d’être. C’est quand même avant tout une histoire de famille : on s’attarde sur quatre personnages. C’est très alambiqué quand même et, je me fie à Gerardmer, les gens avaient tout compris, ils avaient saisi toutes les subtilités. C’est un film très dense aussi. Si vous le voyez plus d’une fois, vous voyez toutes les « tentacules ». C’est peut-être aussi le problème du film pour moi : il est peut-être un peu trop compliqué. Ca m’a néanmoins prouvé que les gens étaient capables de bien percevoir toutes les subtilités.

Il est assez rare de croiser des œuvres québécoises dans nos contrées. Comment expliquez-vous que le cinéma canadien, qui recèle quelques perles comme votre film, s’exporte si mal ?

Je vais peut-être vous surprendre mais il y a eu 39 longs-métrages tournés l’an dernier au Québec. Souvent des choses à très très petit budget. C’est compliqué d’expliquer ce désamour mais la barrière de la langue fait beaucoup. Je ne sais pas jusqu’à quel point les Européens comprennent par exemple les dialogues de mon film. Ca ? c’est un des gros problèmes. L’autre problème est qu’il y a beaucoup de films humoristiques qui se font au Québec, hors l’humour est quelque chose de très très régional. Il y a néanmoins des films québécois qui sortent chez vous, mais je ne suis pas assez au courant de la situation que pour en parler réellement. C’est aussi un problème de genre de films : je vais bientôt tourner un film pour enfant et je ne pense pas que ça va sortir du Québec. C’est sur une religion de chez nous, hors chez vous personne ne connaît ça.

Avec Sur le Seuil, vous avez lancé une véritable vague de cinéma de genre au Canada. Comment ce mouvement est-il perçu outre-Atlantique ?

Ca reste pour le moment très en marge. Les vrais films de genre, il n’y en a vraiment pas beaucoup. Cette année, il y a néanmoins Les Sept Jours du Tallion qui est aussi basé sur un roman de Patrick Senécal. En fait, avec Sur le Seuil et 5150, ce sont les seules vraies productions horrifiques qui ont été faites, avec un financement officiel en tout cas. Maintenant, cela devrait encore évoluer car il y a désormais plein de jeunes qui organisent des événements et qui sont fous d’horreur. Ca me fait d’ailleurs un peu penser au BIFFF. Il y a notamment le Fantasia qui est très dynamique et, en plus underground, il y a un festival qui s’appelle le Festival Spasmes en octobre. On y présente toutes sortes de vidéos délirantes comme par exemple Bag Man, un truc complètement fou. Je ne sais pas ce qui va se passer mais il y a en tout cas un vrai mouvement. Les salles sont pleines et, comme au BIFFF, les gens crient et ça, ça n’existait même pas en 2003. On est encore très loins des grandes vagues telles que la vague italienne des 60’s et des 70’s. Et puis, les institutions qui financent les projets essaient de faire dans la diversité : des grosses comédies et des films d’auteur. Mais je pense que ça va encore évoluer dans le bon sens pour nous, j’ai un bon feeling.

Dans la seconde partie du métrage, vous allez parfois très très loin, notamment lors d’une séquence d’infanticide très poignante. Les producteurs n’ont-ils pas eu peur d’être mal vus par une partie du public ou de la censure ?

Aux Etats-Unis, je pense que ce serait totalement insupportable. Au Québec, il n’y a pas eu trop de problèmes, pas de scandale. Il faut dire que je pense même que ce n’est pas un acte gratuit dans le film. Il fallait que Beaulieu soit confronté à son propre échec pour qu’il se rende compte de son manque de bon sens dans ses actes. Je pense qu’une scène aussi horrible a son rôle dans le film. Ca passe donc plutôt bien, à mille lieues de l’horreur plus « pornographique ». Ca a donc lieu d’être et cela n’a pas créé plus de remous.

C’est déjà, après Sur le Seuil, votre seconde adaptation de Patrick Senécal. Comment en êtes-vous venu à envisager ce genre d’adaptation ? Y a-t-il d’autres œuvres de l’écrivain que vous désireriez porter à l’écran ?

Non, je pense que pour l’instant on est en pause. Patrick aimerait visiblement réaliser lui-même. Jusque là, il a mis la priorité sur ses romans mais cela pourrait changer. Il a sorti bon nombre de choses sur ces dernières années. Il y a aussi un roman extraordinaire qui s’appelle Le Vide, qui est peut-être en passe d’être adapté par Daniel Grou, le réalisateur des 7 Jours du Talion. Il y en a eu un autre appelé Hell.com. Ce sont des énormes romans qui prennent énormément de temps. On verra à l’avenir mais pour l’instant il n’y a aucun nouveau projet entre nous deux.

5150 Rue des Ormes fait aussi preuve de beaucoup d’humour noir. Cette caractéristique était-elle déjà présente dans le récit d’origine ou Patrick Sénecal a-t-il dû insérer les bons mots durant son travail de réécriture ?

C’était déjà dans le récit de base car le livre est raconté à travers Yannick qui, à la première personne, nous explique tout ce qu’il se passe. Le personnage en lui-même est très cynique par rapport à tout ce qui se passe autour de lui. Il ridiculise beaucoup l’ensemble des personnes qu’il dépeint. Cette ambiance a été traduite telle quelle pour le film. Mais je pense que l’humour vient aussi du décalage entre la famille de dingues, où ils pensent qu’ils sont normaux, et Yannick. Tout ce que Beaulieu trouve à dire à sa fille qui vient d’assommer Yannick à coups de batte de baseball, c’est de la priver de télé et de l’enfermer dans sa chambre, c’est ce genre d’événements qui rend l’ensemble drôle. La punition n’est pas vraiment à la hauteur du délit. C’est justement ce qui est intéressant.

5150 Rue des Ormes donne lieu à un espèce de Syndrôme de Stendahl inversé où la victime prend le dessus sur ses ravisseurs. La finesse psychologique de l’ensemble n’a-t-elle pas été trop difficile à maîtriser ?

Je pense que le mélange avec l’humour de l’œuvre aide justement à respirer à travers cela. Le images sont lourdes, le ton est terne, car tout est terne dans cette maison-là, il fallait donc absolument qu’il y ait de l’humour. Cela permet d’embarquer plus facilement dans le côté psychologique.

5150 Rue des Ormes donne aussi lieu à un véritable triangle malfaisant composé de Yannick, qui manipule toute la famille, de Michelle, qui fait preuve d’une grande violence, et du père, fou depuis toujours. Selon vous, quelle est la personne la plus nuisible pour son entourage ?

En fait, la plus dangereuse, c’est Michelle, je crois. Mais, à part Michelle, Beaulieu croit qu’il fait le bien, il n’est pas malfaisant à proprement parler. Il pense que ce qu’il fait c’est bon, mais, vraiment, Michelle, elle, vaut, comme tout adolescent, s’affranchir de ses parents, prendre des distances et c’est cela qui a fait Michelle. A la fin du film, Michelle se dit : « Tu es dans mon chemin, je te casse, et je n’ai aucune considération morale comme mon père. » C’est pour ça qu’elle disait à son père : « Mais pourquoi tu t’en débarrasses pas ? » C’est important pour l’histoire, ce n’est pas de la violence inutile. C’est donc elle la plus malfaisante, je crois, ou en tout cas la plus dangereuse. En tout cas, physiquement, malgré son air doux et beau, c’est la plus redoutable. Maintenant, Yannick joue aussi un rôle de « potre d’entrée » dans ce monde de violence, un peu comme le journaliste qui nous fait pénétrer dans le sous-marin dans « Das Boot ». C’est lui qui voit tout ce qu’il se passe, c’est un peu notre référence.

Votre film aborde des thèmes très sérieux tels que la religion, ou encore l’enfance volée avec la pauvre Michelle qui a été éduquée comme le successeur de son père. Etait-il, à vos yeux, important de développer ces thèmes un peu plus profonds ?

Oui car si on veut que l’aspect psychologique se tienne, il faut que tout soit bien fourni. La religion, dans ce cas-ci, est une sorte de soupape pour Maud, qui est tellement coincée que son seul salut se trouve là-dedans. C’est son truc à elle. Et c’est vra qu’au Québec, on a été baignés dans la religion pendant des années et des années. C’est très fort encore à l’heure actuelle, et, à mon époque, il y avait encore des frères dans les écoles et ça fait donc partie d’un ensemble culturel intéressant. Et Michelle a bel et bien eu son enfance volée car c’est une sorte de femme battue qui n’arrive pas à s’en sortir. C’est une adolescente qui veut trouver son identité, à l’inverse de sa mère mais qui a à faire à une sorte de bourreau en la personne de Beaulieu.

Le film recèle quelques scènes sanguinolentes mais ne tombe pas dans le piège bien tentant de la surenchère. Auriez-vous pu imaginer un 5150 Rue des Ormes plus trash ?

J’y ai bien entendu pensé en me demandant si j’allais même le tourner à l’épaule en bien plus trash, mais je me suis dit que ça allait être trop. C’est comme au niveau du casting où il fallait à tout pris éviter la caricature. Même si ça aurait pu être intéressant, un 5150 plus trash n’aurait pas marqué le décalage entre les protagonistes et la situation. Ici, à l’intérieur d’une propriété jugée normale se déroulent des faits impensables. C’est vrai que, vu l’histoire, on pense à verser directement dans le trash, mais très vite j’ai désiré conserver mon décalage et ma vision de l’œuvre. Peut-être aurait-ce été fun, mais je voulais vraiment créer quelque chose de plus profond.

On a déjà pu découvrir de nombreuses œuvres dont la trame s’approchait de celle de 5150 rue des Ormes comme, par exemple, Mum & Dad, de l’anglais Steven Sheil. Quelles ont été vos références cinématographiques pour bâtir la mise en scène de 5150 Rue des Ormes ?

Je n’ai pas vu Mum & Dad. Mais, visuellement, il est clair que Kubrick m’a toujours impressionné. C’est certain que son style reste toujours dans mon inconscient, mais j’aime aussi la folie de Gilliam. Il y a aussi des réalisateurs totalement autres qui me font rêver. J’ai trippé sur « La Promesse » des frères Daerden ou encore « Le Prophète », ceux-là racontent les histoires de manière désarçonnante. J’aime vraiment beaucoup de choses en matière de cinéma et pas rien qu’horrifique comme vous le voyez. C’est un véritable amalgame. Peut-être un jour ferai-je un véritable slasher, mais pour l’instant je n’en ai pas l’envie.

Au long de votre carrière, vous avez aussi beaucoup travaillé sur la réalisation d’épisodes de séries télévisées. Retournerez-vous un jour à la télévision ou privilégiez-vous votre carrière au cinéma ?

Ce qui est arrivé, c’est que la télé, c’est très très rentable. Et le cinéma, c’est très long, il m’a fallut cinq ans pour faire 5150 parce que je n’étais jamais satisfait du scénario ou parce que Patrick était sur ses romans et, donc, on ne peut pas rester à rien faire pendant ce temps-là. C’aurait pu être d’autres projets de films mais c’est de la télé que j’ai fait. Des petits trucs où j’apprends surtout à diriger des comédiens, c’est ce que je trouve intéressant dans mes expériences. J’ai fait beaucoup de réalisations en anglais, comme des sortes de livraisons selon la volonté des clients. C’est un exercice de se mouler dans le carcan voulu. Mais c’est vrai qu’un jour j’aimerais faire une série télé plus personnelle, quelque chose que je démarrerais. Jusque là, j’ai toujours pris le train en marche. Le canevas est là et on n’est pas là pour changer les choses mais cela constitue une expérience et cela reste motivant.

L’interprétation de Marc-André Grondin, qui incarne le malheureux Yannick, est impressionnante de réalisme. A-t-il bénéficié d’un coaching particulier pour faire ressortir les émotions de son personnage de manière si poignante ?

Non non, il a aimé le scénario et on en a parlé. On a tourné presque directement après son approbation et après s’être nourris du récit. On a eu peur à un moment car on tournait le film par chronologie, ce qui est très spécial, donc la barbe poussait après un mois et demi-deux mois, ce qui n’est pas le même qu’au début et le nombre de fois où il s’est fait pousser càontre les murs, jeter par terre. Donc, après la première semaine, on a eu peur car il était vraiment fatigué. Heureusement ? on jouait avec un comédien extraordinaire capable de simuler la douleur. Mais, en fin de semaine, c’est vrai qu’un coaching au niveau physique aurait peut-être été bénéfique pour lui car il était vraiment fatigué.

Vous allez visiblement tenter l’expérience américaine avec un film intitulé Living Dead Girl. Pouvez-vous nous en dire plus sur ce projet ?

L’aventure américaine serait possible mais je ne vais pas courir après. Il y a beaucoup de gens qui font ça, mais personnellement je ne campe pas à côté de mon téléphone. Après Sur le Seuil, il y a un manager qui est venu me chercher et qui m’a fait visiter ses studios, c’était vraiment extraordinaire. Puis je me suis retrouvé avec un agent et j’ai fait plusieurs pitch, notamment pour The Orphan à l’époque ou encore pour Paranoiak avec DJ Caruso. Cette réalisation-là, je l’ai vraiment frôlée.

Moi, ce que je veux avant tout, c’est tourner, et pour cela, au Québec, je suis bien puisque tous mes projets sont passés. Et puis, vu que les institutions ne sont pas non plus enclines à nous financer à vollo, on a une liberté totale qui est tout de même extraordinaire.

Je ne dis bien entendu pas non mais je pense déjà être privilégié en exerçant mon métier de la sorte. Quant à Living Dead Girl, c’est encore sur IMDb ? C’est écrit par T.S. Fall, c’est carrément de la poésie, d’une beauté infinie, mais ça n’a jamais pris. Personne n’a retenu le projet et cela ne s’est jamais fait.

Dernière question et non des moindres : Aimez-vous la Cuvée des Trolls ?

Ah bien entendu. C’est hallucinant mais hier, j’ai pas mal carburé à la cerise, c’était délicieux et c’est vraiment un grand plaisir !

(Interview réalisée par Mae-Nak lors du BIFFF 2010)

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