Interviews

MADE IN USA/FRANCE - Cold Souls (Ames en stock)

1er mai 2010 | Par : Quentin Meignant

La thématique des âmes

Présenté en Compétition internationale lors du 28ème BIFFF qui s’est tenu il y a peu sur le site de Tour & Taxis, Cold Souls n’aura finalement rien remporté malgré un accueil plus qu’encourageant de la part d’un public étrangement calme. Il faut dire que cette œuvre science-fictionnelle, flirtant a vollo avec le surréalisme avait de quoi captiver, ne fût-ce que par l’excellent jeu de Paul Giamatti qui bénéficiait, à cette occasion, d’un scénario écrit pour lui.

L’occasion était donc belle pour l’équipe de cinéma fantastique d’aller interviewer au célèbre hôtel Marriott l’une des stars montantes de la réalisation outre-Atlantique, Sophie Barthes qui, malgré son jeune âge, a été classée dans les 25 futurs talents par Filmmaker Magazine. Un mois avant la distribution de son premier long-métrage en France, la réalisatrice globe-trotter en a donc profité pour poser ses valises dans la capitale belge durant quelques jours. Rencontre avec une personne aussi talentueuse que sympathique.

L’INTERVIEW DE SOPHIE BARTHES

Suite à votre participation au Sundance Institute, le projet Cold Souls a pris de l’ampleur. Vous vous êtes entourée de gens aux travaux très connus, comme le monteur Andrew Mondstein. Le fait de voir grossir le projet n’a-t-il pas été trop stressant ?

Si ! (rires) Si, en fait, pour un premier film, c’était assez ambitieux. Même un peu trop, de faire de la science-fiction dans deux pays en 35 mm avec un tout petit budget. Mais finalement, nous avons eu de la chance puisque le Sundance Institute nous a permis de nous mettre en contact avec des gens qui sont dans l’industrie du cinéma depuis très longtemps et qui sont tombés fans du projet, dont Andy Monstein qui a notamment édité le Sixième Sens. Donc il a décidé de participer au montage alors que c’est un monteur qu’on n’aurait pas pu se payer. Et Andrij (NDLR : son mari, Andrij Parekh), qui est directeur de la photo et qui est mon mari et un de mes producteurs, et qui a aussi beaucoup d’expérience puisqu’il a tourné une quinzaine de films. Donc, comme première réalisatrice, j’ai bénéficié de l’aide de gens qui ont beaucoup d’expérience.

Vous vous orientiez à la base vers le documentaire. Comment en êtes-vous arrivée à réaliser votre premier long-métrage de fiction ? Qu’est-ce qui explique ce changement d’orientation ?

En fait, je faisais des études de politique internationale avec l’option de faire des documentaires sur ces thèmes à l’université de Columbia. Et puis j’ai pris des classes de fiction à l’école du cinéma. En fat, aux Etats-Unis, on vous permet de créer votre propre curriculum, c’est assez transversal et ça m’a plu, donc j’ai pris l’option de tourner des courts-métrages documentaires puis petit à petit je suis passé à la fiction.

Votre premier court, Happinness, a participé à presque 70 festivals. Est-ce cela qui vous a encouragé à vous lancer définitivement dans la fiction ?

Oui, le succès du court-métrage m’a permis de passer au long et la tonalité est d’ailleurs assez similaire avec Cold Souls. C’était donc un exemple pour montrer aux producteurs.

C’est justement au Festival de Nantucket, en 2006, où vous avez gagné le prix de meilleur scénario, mais, surtout, où vous avez gagné la confiance de Paul Giamatti. D’où vous est venue l’idée d’écrire un script sur mesure pour lui ?

Oui, en fait je l’avais écrit pour et lui et, c’est fou, par coïncidence, j’ai été invitée à cette cérémonie pour recevoir le prix du meilleur scénario et lui était là pour remettre un prix. Et donc on s’est rencontré là et je lui ai raconté le rêve qui a inspiré le film et puis il a lu le scénario la semaine suivante. Et ça lui a plu.

Vous avez affirmé qu’en cas de refus de Paul Giamatti, vous auriez bien vu une version française avec Mathieu Amalric. Vu le succès critique de Cold Souls, un remake à la française est-il envisageable ou envisagé ?

Ah oui ! (rires) Ah oui, c’est vrai, on pensait à ça. J’adore Mathieu Amalric et il est un peu le Paul Giamatti français. Il est très versatile. Et j’adorerais faire un remake à la française, même si c’est difficile de faire des remakes. C’est un peu stressant mais si l’opportunité se présente j’aimerais beaucoup.

Vous n’avez bénéficié que de 35 jours de tournage. Le travail de préparation a donc été très important. Vu la richesse visuelle de l’œuvre, en quoi a consisté ce travail ?

C’est 36 jours en fait. On avait un traitement visuel, on a notamment collectionné des photos et des peintures qui nous inspirent depuis des années. Il y avait Francis Bacon, Déborah Turbeville, qui est une photographe américaine qui a passé beaucoup de temps en Russie, il y avait des photos des machines de James Turrell, qui est un sculpteur américain qui fait des machines futuristes. Donc, on avait 50 pages de photos et ça, ça nous permettait de montrer aux producteurs et financiers la vision, car quand vous venez avec un simple scénario, ce n’est pas évident pour les gens de visualiser. Maintenant, quand on regarde ce cahier, c’est très proche du film, donc il y avait déjà une atmosphère qui était créée et c’est vraiment tangible dans ce document.

L’idée de départ de Cold Souls vous est venue dans un rêve où Woody Allen découvrait, furieux, que son cerveau était un pois chiche. Votre film est d’ailleurs teinté d’un humour fort proche de celui du réalisateur. Son cinéma est-il l’une des influences principales de Cold Souls ?

Oui, oui, j’adore Woody Allen et quand j’ai fait le rêve, la nuit précédente, j’avais vu Sleeper (aka Woody et les Robots), ce film des 70’s au sujet d’un homme qui a été congelé et qui se réveille au bout de 100 ans. Dans le rêve, il avait le même costume et donc je pense que ça a été très inspiré par Wody Allen. Et j’adore ses films, on regarde toujours avec Andrij Annie Hall et Manhattan, ce sont de superbes films. Et puis, comme autre source d’inspiration, il y a aussi le surréalisme. J’adore justement la Belgique car c’est la patrie du surréalisme, Magritte, la littérature surréaliste,… Et je suis aussi très inspirée par le théâtre de l’basurde, Ionesco, Beckett, Bunuel. Ce sont vraiment toutes ces influences qui m’ont aidées à concevoir ce monde. Aussi, j’amais beaucoup le film de Jean-Luc Godard, qui s’appelait Alphaville, qui est un récit de science-fiction assez étrange et j’aime beaucoup comment il filme Paris parce qu’il n’y a pas d’effets spéciaux mais on a l’impression d’être dans une ville futuriste. C’est juste le cadrage qui déphase et, ça aussi, ça a été une réelle inspiration.

En Europe, nous sommes habitués aux œuvres surréalistes. Est-ce aussi le cas aux Etats-Unis ? La critique et le public sont-ils parvenus à appréhender Cold Souls ?

En fait, ça dépendait énormément des villes. Ainsi, à New York, Cold Souls a été extrêmement bien reçu et à Seattle aussi. On n’est pas allé dans toutes les villes où il a été distribué. La presse l’a très bien reçu à 70 ou 80 %. Mais c’est vrai qu’il y avait une partie de l’audience et de la presse qui n’a pas du tout compris le film. Ils ne comprenaient pas pourquoi je ne définissais pas clairement ce qu’était l’âme et ils voulaient des explications rationnelles. Mais comme pour toute œuvre surréaliste, on n’arrivait pas à donner de définition ou d’explication et donc, lors de certains Q&A, les gens étaient un peu offusqués, notamment parce qu’il n’y avait pas d’explication religieuse. Surtout dans certains états qui sont très religieux, les spectateurs ne savaient pas trop comment prendre le film.

Vous avez été citée dans les 25 nouveaux talents du cinéma indépendant par Filmmaker Magazine. Cela devrait vous ouvrir pas mal de portes. Avez-vous déjà de nouveaux projets outre-Atlantique ?

On a reçu déjà pas mal de projets mais, nous sommes très occupés par notre nouveau-né, donc je prends un petit peu de recul. Mais c’est vrai qu’on a eu des propositions d’autant qu’Andrij fait lui aussi partie des 25. Au niveau de la distribution internationale de Cold Souls, cela a aussi joué un rôle puisqu’il a été distribué à peu près partout, notamment en Asie où il a été très bien reçu. Il a notamment participé au Festival de Pusan, en Corée du Sud, où il a été acclamé.

A l’image de son personnage dans le film, Paul Giamatti est-il un grand angoissé au moment d’aborder un nouveau rôle ?

(Rires) Heureusement, il n’est pas aussi névrosé que son personnage à l’écran. En fait, c’est un homme qui a un humour énorme et il est très cool. Mais c’est vrai qu’il a un côté un peu à la Woody Allen, névrosé, angoissé, torturé, notamment dans American Splendor. Mais en réalité il ne l’est pas… ou en tout cas pas autant que son personnage. C’est quelqu’un d’extraordinaire et de facile à vivre sur le plateau. Travailler avec lui, c’est un très grand plaisir car il est très versatile et il arrive à faire n’importe quelle performance. C’est un peu comme un grand piano : vous prenez n’importe quelle note et il y donne toutes les variations possibles. On s’est beaucoup amusés quand on a tourné les scènes de Tchekhov avec et sans âme et il est parvenu à faire des choses qui étaient vraiment improvisées et c’était très drôle.

Vous arrivez à éviter la mise en scène cliché d’un triangle amoureux entre Paul, sa femme et Nina. Les producteurs ne vous l’ont-ils pas reproché, ce genre d’élément étant bien entendu très vendeur ?

C’est drôle que vous disiez ça car c’est ce qu’on nous a reproché aux Etats-Unis : qu’il n’y ait pas d’histoire d’amour. En fait, pour certains, la relation entre Nina et Paul aurait dû être une histoire d’amour, comme si c’était un passage obligé. Les gens là-bas aiment cette formule de scénario et moi, je ne voulais justement pas parce que je trouve qu’ils ont une relation spirituelle qui est bien au-delà d’un amour physique. En termes jungien, car le film a été très inspiré par Jung (un psychanalyste), Paul est un peu à la recherche de son anima, sa partie féminine, donc c’est quelque chose d’assez abstrait. Ca reste donc psychanalytique sans pour autant que ce soit tomber amoureux et des choses du genre. Il y a même quelques critiques américains qui n’ont pas aimé le film simplement à cause de cela. Mais bon, on ne peut pas faire plaisir à tout le monde…

Très jeune, vous avez été une véritable citoyenne du monde en suivant vos parents au Moyen-Orient et en Amérique du Sud. Est-ce cela qui explique la multiculturalité de Cold Souls, co-production américano-française dont l’action se déroule aux USA et en Russie ?

Pour ce qui est de la Russie, c’est un peu le choix du cœur car Andrij est ukrainien et ma mère a enseigné la littérature russe durant de nombreuses années. C’était notamment un rêve de pouvoir parler de Tchekhov dans l’un de mes films. Le fait d’avoir voyagé très jeune me rend proche du personnage de Nina, un peu nomade, un peu tiraillée entre plusieurs pays, sans jamais savoir ce qui arrivera puisque le suis française d’éducation mais je n’ai pas vécu longtemps en France. Et puis, Andrij, lui aussi, est moitié indien moitié ukrainien. On a donc maintenant une fille qui a du sang indien, ukrainien et français et on vit aux Etats-Unis, c’est donc un peu complexe et je pense que c’est ça qui nous a attiré l’un à l’autre et qui motive notre amour pour le cinéma car c’est la découverte d’autres pays. On a ainsi fait un documentaire ensemble au Yémen et, pour nous, le voyage fait partie de la création. C’est une source d’inspiration énorme.

Si, à l’avenir, on vous donnait le choix entre réaliser des films de commandes pour de gros studios ou vous consacrer à la réalisation d’idées plus personnelles, que préféreriez-vous ?

J’opte pour la seconde proposition ! (rires) Non, en fait, les studios, je pense qu’ils peuvent faire de très bons films, mais seulement quand on est en contrôle création de ce qu’on va faire. Quand on a les moyens et la liberté, tout va bien, mais si on perd cette dernière, c’est un peu le cauchemar.

Certains voient en Cold Souls le développement d’une notion très religieuse de la thématique des âmes. Le traitement que vous apporter est pourtant purement scientifique. Comment situez-vous votre œuvre par rapport à la question de la religion ?

(Rires) oui, nous avons notamment le Président de la Société des Rabbins de Long Island qui est venu vers nous après la projection en nous disant que c’est extrêmement religieux. Je pense que c’est plutôt mystique car je ne suis pas religieuse. Andrij est croyant, moi je suis athée, mais c’est plutôt jungien. On parle plutôt de l’état de l’âme et donc les thèmes mystiques se retrouvent forcément en jeu. La recherche de l’âme, c’est vrai que c’est une quête spirituelle. Et j’ai notamment pu lire que dans certains états très religieux, ils aimaient vraiment beaucoup le film. Je pense néanmoins qu’on peut être spirituel sans être religieux. Et c’est un petit peu le cas du film car le personnage principal n’es pas forcément religieux, mais il est hanté par des thèmes mystiques.

Retournerez-vous par la suite au documentaire ou avez-vous déjà de nouvelles idées de fictions ?

J’aime faire des documentaires et j’aime le format de ceux-ci mais le problème, c’est que ça prend énormément de temps. J’ai par déjà quelques idées de scénarii de science-fiction que je tenterai de développer d’ici un an, une fois que notre fille aura un peu grandi.

(Interview réalisée par Mae-Nak)

Commentaires

J’ai vu le film à Bruxelles et je l’ai trouvé très bien...

1er mai 2010 | Par blackdemon

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