Festival Offscreen

OFFSCREEN - Il mercenario

24 mars 2010 | Par : Sartana

Corbucci d’Or

Aujourd’hui, on était mardi et c’était pas ravioli…mais spaghetti (oué je sais, chuis un virtuose de la blagounette et j’en ai d’autres en rayons si vous êtes sages). Pour introduire la fable révolutionnaire de Corbucci, nous avions la chance d’avoir le grand Gian Lhassa, la bible vivante du western transalpin ("Seul au monde dans le Western Italien"), pour nous présenter Il Mercenario avec toute sa science. Ca rend heureux, la vie des fois.

Paco Roman en a ras les bonbons. Faut le comprendre. Etre un pauvre peone à la botte des hauts gradés de l’état major mexicain et de la clique de noblions fin de race gérant le business, c’est pas une sinécure. Dans un accès de colère, il se rebelle et inflige une belle humiliation au général Alfonso Garcia. Les nouvelles vont vite et le petit Paco devient une sorte de Pancho Villa en herbe adulé par la populace. L’ennui, c’est qu’il y connaît que dalle à la révolution Paco, et il va devoir faire appel à celui qui pourra, grâce à ses savants conseils, le propulser au firmament des guérilleros : le mercenaire Sergeï Kowalski dit le Polak !!!

" - Dis donc, toi qui sait tout, explique-moi une chose. Ca veut dire quoi, faire la révolution ?

- C’est difficile à expliquer. La tête, c’est les riches, les chefs, ceux qui font travailler les autres. Les fesses, c’est les pauvres, la partie basse. La révolution vise à l’unité. Réunir le haut et le bas.

- Mais comment peut-on réunir la tête et les fesses ? C’est impossible, comme tu le vois, il y a le dos qui sépare les riches et les pauvres.

- Je vois…je suis avec les pauvres !"

Sergio Corbucci n’est pas seulement un réalisateur talentueux ayant bouffé à tous les râteliers cinématographiques que lui offrait une Cinecità alors en plein essor, passant aisément du péplum au western tout en bifurquant çà et là du côté du poliziottesco et de la sexy comédie, mais il reste une véritable légende pour les amateurs de cinéma de genre italien. Après avoir essuyé un bide retentissant six mois plus tôt avec Le Grand Silence, son chef-d’oeuvre nihiliste au dénouement capable de flinguer le moral des Marx Brothers, Corbucci change radicalement de cap en s’attaquant à la farce politique.

Pour le père de Django, le concept de révolution est indissociable de celui de mercantilisme et Il Mercenario, premier volet d’un triptyque consacré aux soulèvements populaires, opère d’entrée de jeu une prise de distance désabusée devant prouver l’absurdité des révoltes en tous genres : participer à la révolution, c’est avant tout essayer de se faire un max de blé en un minimum de temps. En particulier pour ces gens sans idéal, sans foi ni loi, uniquement motivés par l’argent et qu’on appelle des mercenaires, prêtant, moyennant finances, leur concours à la révolution. Un peuple est toujours concerné par la révolution, si pauvre ou… si fortuné soit-il. Il suffit de quelques manipulateurs habiles et avides, de quelques politiciens véreux bien secondés, pour les pousser à la révolution, chacun étant à la merci de la bonne ou de la mauvaise foi des dirigeants politiques. L’histoire présentée par Sergio Cobucci, avec Il Mercenario, est une mise en garde édifiante, un pamphlet à la fois mordant et divertissant, maître-étalon, avec le El Chuncho de Damiano Damiani, du western Zapata.

C’est que Corbucci s’est entouré des meilleurs pour confectionner un script de haute volée. Aux commandes, Franco Solinas, le spécialiste ès western Zapata et cinéma prolétaire (El Chuncho, Tepepa, La resa dei conti, Queimada, Etat de siège, La bataille d’Alger,…) et Luciano Vincenzoni, le papa des mythiques Le Bon, la Brute et le Truand, Et pour quelques dollars de plus et Il était une fois…la révolution. Excusez du peu. Les deux compères, aidés par trois autres scénaristes, emballent un script à la rythmique implacable, où les temps morts se dorent la pilule au Club Med et où chaque réplique tend à mieux croquer les personnages et leurs perceptions, toutes personnelles, de la situation. Contrairement à beaucoup d’autres westerns, Il Mercenario ne tombe jamais dans les pièges du film de révolutionnaires, ayant trop souvent tendance à verser dans la sensiblerie gerbatoire. Ici les Robins des bois made in Mexico ne sont pas des héros pleins de vertu et au service d’une population brimée mais des hommes et des femmes tiraillés entre leur soif de luxe, de pouvoir et leur idéaux révolutionnaires.

"- Paco… Ensemble, on ferait du joli travail ; on pourrait former une association : Roman et Kowalski : mercenaires !!! Y a toujours des guerres en ce bas monde, ou une révolution ou une contre-révolution. Le travail ne nous manquera pas, sois tranquille, tu verras qu’à nous deux, on peut gagner pas mal d’argent. Qu’en dis-tu ?

- Que toi et moi on s’associe Polak, ce serait chouette, oui… Oui, mais ma révolution est au Mexique… Adios amigo !!!

- Ca te sera difficile d’être seul !!!

- C’est possible, mais je possède une chose que tu n’as jamais eu toi : j’ai un idéal, et j’en rêve Polac !!! Et ça, tu ne sais pas ce que c’est, toi !!"

Comme on ne change pas une recette ayant fait ses preuves, les auteurs échafaudent leur récit sur une structure classique et maintes fois éprouvée dans une foultitude de westerns transalpins : la relation triangulaire. En gros, nous avons nos deux héros, sortes de potes prenant leur pied à constamment se tirer dans les pattes, opposés au vrai gros méchant, ennemi sanguinaire et sans pitié, personnifiant à lui seul le mal dans toute sa splendeur et se baladant dans le récit tel un électron libre.

Pour synthétiser son analyse peu reluisante de la société, Corbucci, en grand anar devant l’éternel, oppose ses deux héros comme s’il mettait face à face deux incarnations idéologiques en totale inadéquation. Franco Nero, plus beau et charismatique que jamais, est Sergeï Kowalski, un mercenaire cynique et pince sans rire prenant un malin plaisir à ridiculiser dès qu’il le peut le pauvre Paco Ramon, un péon naïf devenant du jour au lendemain un meneur d’hommes ne sachant absolument pas qu’est ce qu’il fout là, interprété avec justesse par un Tony Musante truculent et qui malheureusement ne reproduira plus jamais une prestation de ce niveau. Ajoutez à ce duo de haute volée un Jack Palance, absolument délicieux en tueur froid et maniéré, adepte du signe de croix quand il fait passer des pauvres types de vie à trépas, et une galerie de trognes bien connues des amateurs (Raf Baldassare, Franco Ressel, Eduardo Fajardo,…) et vous obtenez le casting idéal d’une aventure picaresque regorgeant de punchlines qui font toujours mouche et de séquences d’anthologie dont un duel final dantesque typique des débordements fantaisistes de Corbucci : Un sifflement funéraire(Ennio Morricone de compète). Une arène de corrida. Des gradins vidés de leurs spectateurs. Trois hommes. Paco, looké en torero clownesque, Curly(Jack Palance)plus distingué que jamais avec son costume noir taillé sur mesure, un oeillet d’un blanc immaculé épinglé sur le coeur, et Sergeï en arbitre du duel (à la façon du Clint Eastwood de Et pour quelques dollars de plus) bien décidé à ce que celui-ci soit juste. Paco et Curly sont dos à dos attendant le troisième coup de cloche de Sergeï. La tension est à son comble. Le polack sonne la cloche, les deux hommes pivotent et tirent. Paco s’écrase, touché à l’épaule. Curly jubile, mais son sourire fait vite place à un rictus de douleur. Il baisse son regard et remarque avec effroi que la fleur blanche qu’il porte en boutonnière se teint tout doucement de rouge. Un dernier signe de croix et puis s’en va. La messe est dite, Paco a gagné et le Polak est content…le spectateur aussi.

" - Rêve Paco, ne cesse pas de rêver... toutefois, rêve les yeux ouverts !"

Corbucci réussit, là où des dizaines d’autres westerns spaghettis loupent le coche, un parfait dosage où les idées de génie ne sont pas sabordées par des détails foireux, où les vannes ne tombent pas à plat à cause d’acteurs cabotins à côté de la plaque et où la fable politique n’est pas juste un prétexte commercial. Si Il Mercenario n’est pas une oeuvre aussi forte que Le Grand Silence, il n’en reste pas moins un western zapata à grand spectacle jubilatoire, plein de finesse et de fantaisie, où Sergio Corbucci s’amuse à prendre ses distances avec le discours politique et engagé de son scénario. Alors tous en coeur : VAMOS A MATAR COMPANEROOOOOS !!!

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