Chroniques

ORIENT EXPRESS - Tetsuo

23 janvier 2009 | Par : Seb Lecocq

Tsukamoto’s touch

L’oeuvre

Tetsuo est la première vraie œuvre diffusée réalisée par Shin’ya Tsukamoto. On peut véritablement parler de l’œuvre d’un seul homme vu qu’il a absolument tout fait sur ce film, cent pour cent auto-financé, après que ses collaborateurs ont quitté le navire en cours de tournage. Scénario, lumières, mise en scène, décors, effets spéciaux et montage. Il apparaît aussi devant la camera en interprétant l’un des trois rôles du film. Ses seuls collaborateurs réguliers seront Kei Fujiwara qui s’occupera du cadrage lorsque Tsukamoto sera devant la camera et Chu Ishikawa qui signera le score du film. La légende veut que le cinéaste l’ait rencontré lors de l’un ses concerts. Il décida de l’engager lorsqu’après 15 minutes de performance, la salle se fut entièrement vidée. Tous les spectateurs étaient partis, excepté le réalisateur. Depuis lors, Ishikawa a collaboré à tous les films du réalisateur.

Tetsuo est un film qui ne ressemble à aucun autre mais que l’on peut malgré tout classer dans le courant cyberpunk. Le cyberpunk est un dérivé de la science-fiction classique mêlant des thématiques informatiques, totalitaires, films noirs et théories du complot. Comme le décrit Bruce Sterling « Le courant Cyberpunk provient d’un univers où le dingue d’informatique et le rocker se rejoignent, d’un bouillon de culture où les tortillements des chaînes génétiques s’imbriquent. »

Oeuvre fondatrice, Tetsuo, malgré l’étroitesse de son budget et les circonstances dans lesquelles il a été tourné, n’a cessé d’influencer bon nombre de cinéphiles. Avec Tetsuo, dont le nom est emprunté à l’un des protagonistes du manga Akira, Tsukamoto réinvente le cinéma et la manière de mettre en scène une histoire. Rien que ça...

Success storiz

Vu ses conditions de production, de tournage et de distribution, il est évident que Tetsuo n’a pas été un succès en salles. Pourtant, le peu de spectateurs qui l’ont vu ont été sacrément marqués par cette oeuvre atypique. Abasourdi et coi, personne ne savait par quel bout aborder ce métrage fou enfanté par un jeune réalisateur sorti de nulle part. En effet, Tetsuo tranchait dans le vif de près de cent ans d’industrie cinématique nippone. Le film fait immédiatement parler de lui dans le milieu du cinéma underground tokyoïte. Grâce au bouche à oreilles dithyrambique, il finit par se tailler une réputation d’OFNI, de film fou et totalement novateur. Forte de ce succès, l’oeuvre traverse les océans et les frontières pour être présenté dans divers festivals, desquels il repartira rarement les mains vides. Très vite, il accède au trône d’égérie du cinéma bis et underground que tout bon amateur d’informatique et de science fiction se doit de voir. Bref, un film de geek avant l’heure.

Le film sera d’abord exporté sous forme de VHS disponible dans les boutiques d’import de mangas, de jeux vidéos et de culture japonaise en général. Tout comme Ebola Syndrome quelques années plus tard, le film de Tsukamoto représentera le graal pour pas mal de cinéphiles en manque de nouvelles sensations. Fin des années 80, Internet n’était encore qu’un vague concept foncièrement futuriste et barbare, ce qui explique la difficulté de diffusion du métrage. Finalement, il faudra attendre1994, soit six ans après sa création pour que le film soit projeté en France et asseye sa réputation de film culte.

Chinopsis

Résumer Tetsuo est à la fois très simple et très compliqué car la relative simplicité de son pitch masque une profonde richesse thématique mais bon je me lance. Un salaryman au volant de sa voiture renverse et tue un homme. Affolé et apeuré par l’accident il décide d’enterré le corps. Le lendemain, au réveil il se croit atteins d’une étrange maladie quand il découvre qu’un morceau de métal lui sort du visage. Petit à petit l’homme va muter en hybride mi chair mi métal…

Asian star

Shin’ya Tsukamoto est un réalisateur atypique au parcours professionnel surprenant. Comme une bonne partie de ses confrères, il découvre le cinéma lorsque, à l’age de 14ans, son père lui offre une camera Super 8. A l’aide de celle-ci, il tourne plusieurs films amateurs pour finalement s’intéresser plus tard au théâtre d’avant-garde et de rencontrer Tomoro Taguchi et Kei Fujiwara avec lesquels il collaborera sur Tetsuo. Il montera même une troupe de théâtre baptisée Kaiju Theatre en hommage aux films de monstres japonais comme Godzilla.

Tsukamoto se consacre ensuite à la vie de salaryman en travaillant dans la publicité. Il réalise pour la petite lucarne quelques spots et deux courts métrages, Futsu Size No Kaijin et Denchuu Kozuu, qui poseront les bases de son futur travail. Pendant ce temps, il met à profit ses week-ends et son temps libre pour peaufiner son premier moyen métrage, Tetsuo. Le film lui apporte une certaine renommée dans le milieu de l’underground japonais d’abord puis international. Au point qu’au début des années 90, il signe une suite à son premier film. Depuis, Tsukamoto n’a de cesse de réinventer son cinéma et aligne les films-références tels que Bullet Ballet, Tokyo Fist, Vital ou le récent Nightmare Détective. Tsukamoto est aujourd’hui considéré comme l’un des plus importants réalisateurs japonais. Outre sa fructueuse carrière de réalisateur, il se consacre aussi au jeu en apparaissant dans la plupart de ses films et dans les films de ses amis tels que Takashi Miike.

Nippon, ni mauvais ?

Faire un film, c’est compliqué, très compliqué. En faire un bon, l’est encore beaucoup plus. Mais faire un excellent film en anachorète sans l’aide de personne ou presque, c’est carrément impossible. Pourtant, un homme y est parvenu. Tsukamoto, cinéaste de la dernière heure, a réussi à créer un chef-d’œuvre tout seul dans son coin, sans l’aide de personne, avec pour seules armées ses deniers personnels, son esprit torturé et ses petites mains. Je vais être très clair dés le départ, histoire d’éviter toute polémique. Tetsuo est à mon sens le plus grand film de science-fiction jamais réalisé depuis l’invention du cinématographe des Frères Lumières. Aucune discussion possible. Tetsuo aurait très bien pu être l’unique film de son génial géniteur tant il contient en lui l’essence même du genre, au point que ses métrages suivants ne constituent qu’un approfondissement de son oeuvre maîtresse. A savoir l’aliénation de l’homme par la machine, la fascination pour la violence et les transformations physiques, les freaks, le cyber-monde, le sadomasochisme saupoudré d’un nihilisme de tous les instants. Les frères Wachowski peuvent aller se rhabiller, ce qu’ils n’ont fait qu’effleurer en trois fois deux heures, Tetsuo le démontre en une petite heure à peine. On appelle ça un film définitif ou un chef-d’œuvre. Voire les deux. Un chef-d’œuvre définitif.

Tsukamoto aborde frontalement tous les thèmes chèrs à la S-F des années 80 en les confrontant à ses propres obsessions. En résulte des visions de cauchemar dans lesquelles un homme franchit la dernière étape de l’évolution, l’étape ultime symbolisée ici par la machine. L’organique se mêle au mécanique, à l’électronique, au métallique. Ce passage vers la nouvelle humanité se fera dans la souffrance et la douleur mais est nécessaire car, selon l’auteur, elle est la seule façon de résister à une société de plus en plus aliénante à l’intérieure de laquelle les hommes ont perdu toute identité pour n’être que des clones. L’humain de Tsukamoto est fade, bien coiffé, rasé de près et vêtu d’un costume noir, cravate sombre sur chemise blanche et d’une paire de lunettes. Bref le cinéaste invente l’agent Smith 10 années avant Matrix. Sauf qu’ici le salut est la machine, l’humain est définitivement obsolète. L’organique n’a plus d’avenir car destiné à un inexorable pourrissement.

Le Japonais avouera être un grand fan du travail de David Cronenberg, de Vidéodrome en particulier, dont les travaux sur la chair l’ont toujours passionné. Le lien thématique entre l’œuvre des deux hommes est évident. Il est l’une des influences cinématographiques majeures de son propre cinéma. Le reste de son inspiration émane de sa propre vie, il puise tout à la fois dans le vivier de la culture classique tels que les kaijus qui le passionnent depuis toujours, le théâtre nô et kabuki, l’expressionnisme allemand et la sous-culture nipponne faite de manga, de sadomasochisme, de violence, de jeux vidéos et de littérature cyberpunk. Le tout passé à la moulinette de son passé de publicitaire. Le résultat est détonnant. Un cocktail molotov d’influences diverses prêt à s’enflammer pour embraser l’écran.

Formellement parlant, le film de Tsukamoto est un exploseur de rétines puissance dix. C’est bien simple, on n’avait jamais vu ça sur grand écran avant. Shooté en 16mm noir et blanc par mesure d’économie, le film est d’une beauté macabre de tous les instants. Le réal use des techniques apprises dans la pub et développe un art du montage déroutant. Les images défilent à un rythme effréné, empêchant toute analyse immédiate. La grande majorité des scènes d’actions est tournée grâce à la technique du stop motion qu’il maîtrise à la perfection et pousse dans ses derniers retranchements. Les décors sont créés en grande partie grâce à des matériaux de récupérations dégottés à même les décharges et les poubelles par son auteur. En résulte un univers fait de métal, de plastique et de toutes sortes de matériaux imbriqués les uns dans les autres. Pour appuyer la puissance de ses images, Tsukamoto fait appel au talent de Chu Ichikawa qui lui pond une bande sonore apocalyptique mixant musique noise et industrielle ôtant les derniers reliquats d’humanité du film. Cela fait maintenant vingt ans que Tetsuo a ébloui les yeux, enchanté les oreilles et joué avec tous les autres sens des personnes qui l’ont vu. Le film a influencé toute une génération de réalisateurs ; Jan Kounen et Quentin Tarantino ne cessent de clamer leur admiration pour le travail du Japonais. Tarantino rêve d’ailleurs de s’associer avec le cinéaste nippon pour Flying Tetsuo, un hypothétique troisième épisode.

La révolution est en marche. La machine est l’avenir de l’homme, l’homme est donc obsolète ? Pas sûr…et si Tsukamoto, au contraire, employait ce stratagème, usait de la matrice pour pousser un grand cri de révolte et clamer son identité d’homme au grand jour… Toutes les hypothèses sont possible car le combat des machines n’est pas gagné d’avance, l’homme doit évoluer, muter, sortir de cette société aliénante et affirmer son identité, son envie de vivre. Pour cela, il doit se tourner vers d’autres valeurs, vers autre chose mais quoi ? La question reste en suspens tout en étant clairement énoncée dans le film. Mais c’est au spectateur de la trouver et pour cela, plusieurs visions seront nécessaires...

Disponibilité

Le film Tetsuo est disponible en édition collector incluant Tetsuo II dans la collection Asian Classics dirigée par Jean Pierre Dionnet et éditée par Studio Canal.

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