Chroniques

SPECIAL 30 ANS APRES

26 septembre 2011 | Par : Fred Bau

Métal hurlant

I) Une origine controversée

Bien avant de devenir un film d’animation culte, Métal Hurlant fut un magazine français édité de 1975 à 1987, puis de 2002 à 2004, par les Humanoïdes Associés, qui furent eux-mêmes fondés à l’occasion de sa création. Avec des figures de proue comme Jean-Pierre Dionnet, Philippe Druillet, Moebius (Jean Giraud), et l’américain Richard Corben invité dès les premiers numéros, le mag regroupa ce qui était déjà, ainsi que ce qui allait devenir le gratin de la bande dessinée de genre, autour d’un esprit libertaire et ouvert mêlant science-fiction, héroic fantaisy, psychédélisme, érotisme, et même surréalisme. En 1976, les humanoïdes vendirent les droits américains de la revue à un certain Leonard Mogel, et le premier numéro US sortit en avril 1977 sous le nom de Heavy Metal. Rapidement, au grand regret de Dionnet, les traductions de la version française ont été délaissées outre-atlantique pour céder la place à des auteurs locaux. Métal Hurlant et Heavy Metal eurent alors une évolution distincte, Mogel (dans son bon droit) étant fort peu soucieux de consulter l’équipe rédactionnelle française pour faire son propre business.

II) Les Américains prennent la main

A l’orée des 80’s, alors que Walt Disney dominait le monde du dessin animé, Ivan Reitman, séduit par la version US du magazine, décidait de saisir l’occasion de produire un film d’animation pour adultes. Leonard Mogel participa évidemment à la production du projet. Des problèmes de droits sur la plupart des histoires françaises se posèrent, et le passif de Mogel vis-à-vis du concept original de Dionnet n’aidant pas, les négociations s’avérèrent vite trop laborieuses, sinon impossibles. Les américains décidèrent donc de reprendre cinq histoires d’auteurs US, et d’en inventer deux ou trois autres. C’est ainsi que les épisodes Soft Landing, Den, Captain Stern, B-17 et So beautiful and so dangerous furent adaptés de la BD à l’écran ; Harry Canyon et les histoires de liaisons furent créés de toutes pièces ; Taarna, enfin, plagiait ouvertement HARSAK de Moebius. En contrepartie, la réalisation de cette dernière séquence, par son recours à l’un des ancêtres de la motion capture, la rotoscopie, et par son utilisation de la caméra multicouche (effet 3D), nous offre un épisode d’une telle beauté, qu’il ressemble plus en définitive à un superbe hommage graphique qu’à un plagiat éhonté. Quoi qu’il en soit, le plagiat fut un moyen de contourner les problèmes juridiques à des fins artistiques, sans pour autant pouvoir prétendre duper le milieu de la SF et des lecteurs du magazine sur l’origine de l’univers visuel de Taarna.

III) Une réalisation dispatchée

Ivan Reitman dut aussi faire face à des difficultés logistiques. Au début des années 80, les seuls studios disposant des moyens de produire des longs métrages animés étaient les studios Disney, fort peu disposés à faire de l’animation pour adultes. Pire, leur première incursion dans le monde de la SF, Le Trou noir, s’avérait être d’une niaiserie sans commune mesure avec la SF intelligente que proposait les deux versions du magazine. Niaiserie qu’allait par ailleurs confirmer Tron. Par chance, Métal Hurlant ne bénéficiait pas seulement de l’excellente réputation de la revue. Il constituait en soi l’opportunité de violer toutes les règles consensuelles de l’animation, et de montrer pour la première fois à la l’écran, en dessin animé, du gore et du sexe sur fond d’humour décalé et de musique rock’n’roll. Beaucoup de monde espérait donc participer au tout premier film d’animation qui allait mélanger le Rock, la SF, l’Héroïc Fantaisy, et Playboy. Pouvant compter sur un financement et une production centralisés au Canada, Reitman dispatcha plusieurs équipes dans diverses petites entreprises d’animation. Chaque épisode fut créé sous la direction d’un réalisateur chargé de superviser une équipe, toutes les équipes travaillant indépendamment les unes des autres, alors que le réalisateur George Potterton se chargea d’articuler la cohésion de l’ensemble.

IV) Une boule verte bien heureusement néfaste

Construit comme un recueil de séquences, Métal Hurlant reste dans la ligne de direction originelle du magazine français (conservée par sa déclinaison US), moins soucieuse d’obéir aux principes de réalité et de continuité, que de suivre un rythme onirique et imaginaire d’histoires sans fin regroupant différents styles. C’est dire si le film, quand bien même ils n’y ont pas participé, est à l’image du concept originel des Humanoïdes Associés. L’idée américaine la plus ingénieuse dans cette aventure demeure l’invention de la fameuse boule verte. Incarnation du Mal absolu, elle constitue un accessoire idéal à double facette. Représentation du Loch-nar, elle apparaît dans chaque épisode comme la cause de tous les maux. Mais elle sert aussi de support visuel à la voix off, qui lors des séquences de liaisons assure à ce long métrage la vis sans fin de sa narration fantasmatique et fantasmagorique.

V) Just drugs, sex & rock’n’roll

Le résultat final est quelque peu éloigné de la grandeur et de la profondeur de monstres sacrés de la bande dessinée SF comme Druillet, Moebius, Jodorowsky ou Bilal, pour ne citer qu’eux (on s’excuse ici auprès des autres). Mais si le film s’écarte de la SF intelligente, et adopte abusivement le ton du fun et du mauvais goût volontaire, dont il pousse le bouchon jusqu’à l’absurde, il conserve, par son aspect bizarre, original et excentrique, par ses provocations, ses clins d’oeil et ses plagiats, par ses images saisissantes et son exaltation, la trace indélébile de ses origines, et du haut de ses trente ans, nous offre encore aujourd’hui le spectacle d’une irrévérence spontanée et d’une fraîcheur qui manque cruellement à bien des réalisations contemporaines.

VI) Liste des musiciens

Elmer Bernstein.

Riggs, Blue Öyster Cult, Donald Fagen, Steve Nicks, Journey, Cheap Trick, Don Felder, Grand Funk Railroad, Nazareth, Sammy Hagar, Trust, Black Sabbath, Devo.

VII) Anecdotes

Le terme de Heavy Metal (titre original du film) serait apparu la première fois sous la plume d’un journaliste anglais décrivant la musique de Jimi Hendrix comme suit : "La musique de Jimi Hendrix est comme un métal lourd (heavy metal) tombant du ciel". Il servit ensuite à qualifier la musique de Led Zeppelin, puis devint une catégorie musicale à part entière.

Si lors de sa sortie, les morceaux du film furent présentés comme des morceaux de Hardrock exclusivement, la BO compte plusieurs morceaux de Rock.

Le prodigieux Eddie Van Halen (guitariste le plus brillant de sa génération, et accessoirement, vrai génie innovateur de la guitare électrique) ne fut pas de la fête.

Den, dans la mesure où cette BD de Corben pourrait faire l’objet d’une adaptation à part entière, a énormément perdu lors de son adaptation à l’écran, tant au niveau graphique que scénaristique.

B-17, qui, comme son nom l’indique, se passe dans un bombardier b-17, ne fait apparaître que des morts-vivants dans le film, alors qu’il fait apparaître des gremlins dans la version BD. "Les Gremlins sont d’abord des créatures imaginaires farceuses, de la taille d’un lutin et avec une prédilection pour la mécanique. Elles émanent d’une légende de l’aéronautique militaire, née en Grande-Bretagne durant la Seconde Guerre mondiale, et servant à justifier les incidents dont étaient victimes les pilotes de chasse de la RAF : les Gremlins étaient accusés de détériorer les voilures, de casser les moteurs, etc. Dans l’imaginaire de l’époque, le gremlin est farceur mais aussi protecteur : les pannes dont ils sont accusés ne sont jamais mortelles. Ils sont réputés s’attacher à un pilote ou un avion particulier, qu’ils prennent comme victimes de leurs farces répétées, mais veillent aussi à leur survie. Le personnage des Gremlins passe à la fiction romancée dans l’œuvre de l’écrivain Roald Dahl en 1943" (Wikipédia), puis devient ensuite un ennemi de Hulk au cours des 60’s. Si Joe Dante fait un bref clin d’oeil à la légende originelle dans le film Gremlins (en effet, le personnage Murray Futterman (Dick Miller) dit que les gremlins bousillaient les avions américains en plein vol pendant la seconde guerre mondiale), ses créatures ressemblent à s’y méprendre aux gremlins du B-17 d’Heavy Metal.

L’exceptionnel épisode Pays de nulle part de Cornelius Dole, prévu d’abord pour faire la connexion entre Captain Stern et B-17, ne fut pas, pour des questions de manque de temps et de budget, retenu, et resta hélas à l’état de version crayonnée (cf bonus du dvd). On ne peut que le regretter, ce délire fantasmagorique vertigineux, voire étourdissant, et qui se déroule de la préhistoire jusqu’à la seconde guerre mondiale, étant digne de figurer dans un chef d’oeuvre comme The Wall.

Le film sera longtemps indisponible en vidéo en raison de problèmes de droits relatifs aux morceaux de musique.

VIII) Conclusion

Réalisé sans arrière pensée intellectuelle, politiquement incorrect à souhait, combinant du heavymétal, du rock, la musique d’Elmer Bernstein, et des histoires visuellement fortes, Métal Hurlant est aujourd’hui encore une invitation originale au voyage onirique. Film d’animation sans précédent, il constitue aussi un témoignage unique en son genre de la fin des 70’s et du début des 80’s, dans la mesure où un certain état d’esprit psychédélique et libertaire y déploie l’un de ses chants du cygne. En effet, le carpe diem psychédélique agonisait. Les USA entraient inexorablement dans une ère de conservatisme incarnée par la politique de Reagan, alors que la France sortait de celle représentée par Giscard d’Estaing. Produit et réalisé à l’initiative des américains au moment où ils le pouvaient encore, alors que les français eux ne le pouvaient toujours pas, c’est toute l’essence d’une génération sur le point de s’évanouir que Métal Hurlant a su capter au moment opportun, ouvrant décisivement une nouvelle ère pour l’animation adulte. C’est dire si ce long métrage transcende la douloureuse histoire d’exportation du magazine des Humanoïdes Associés, qui quant à lui, en demeure la matrice originelle et reste l’un des événements majeurs de la Science-Fiction du XXème siècle.

Commentaires

Chouette papier, documenté et très bien écrit ! Et Fred, ça fait plaisir de remarquer que tu aimes enfin quelque chose ;-)

27 septembre 2011 | Par Vivadavidlynch

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