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THEMA - De Créatures célestes à Lovely Bones

29 janvier 2010 | Par : Chroniqueurs

Le drame façon Peter Jackson

Par Caligari

Depuis son premier film, en 1987, jusqu’à aujourd’hui, Peter Jackson s’est essayé à des genres différents, en y apportant à chaque fois sa touche personnelle, et en enrichissant parfois un genre de l’influence d’un autre. En effet, si Bad Taste et Braindead étaient deux films d’horreur qui faisaient la part belle à l’humour, son Frighteners, en 1995, bien qu’horrifique à plus d’un titre, tendait plus vers la comédie que vers l’horreur et était plus proche d’une version adulte de Ghostbusters que du film gore qui avait fait sa renommée. Les débuts de Peter Jackson paraissent d’ailleurs étranges, rétrospectivement, tant l’image qu’il a aujourd’hui est éloignée de celle d’un petit artisan faisant des films d’horreur avec quelques copains, le week-end. Depuis cette époque, Jackson est devenu le réalisateur oscarisé et auréolé de succès de la saga du Seigneur des Anneaux et de King Kong.

Aujourd’hui, alors que sort Lovely Bones, son dernier opus, Peter Jackson reprend sa position d’auteur atypique, qui n’est jamais là où on l’attend. En effet, après avoir produit District 9, de Neil Blomkamp, film de science-fiction en forme d’allégorie politique, le voici de retour à quelque chose de totalement différent, renouant avec une veine qu’il avait déjà exploré en 1994, avec Heavenly Creatures.

Outre des titres vaguement ressemblants, Lovely Bones et Heavenly Creatures partagent plus d’un point commun et revêtent même l’allure de films-voisins, pourtant réalisés avec quinze ans d’écart. Les deux films abordent un sujet grave, ancré dans la dure réalité, mais lui opposent une autre réalité, empruntant aux rêves ou aux contes de fées. Par là, Peter Jackson parvient à faire partager son goût pour les univers fantasmagoriques, tout en l’intégrant à un drame poignant, et cela sans jamais dénaturer le propos de son film. Au contraire, ses incursions dans le fantastique ne font que renforcer la tension scénaristique allant crescendo et sont également un bon moyen pour le Néo-Zélandais d’exprimer visuellement une certaine psychologie de ses personnages. Comme un peintre peut faire une toile pour exprimer son ressenti du moment, Jackson utilise ces imageries oniriques comme toile de fond des sentiments de ses personnages.

Les deux films ont également en commun le fait qu’ils reposent tous deux sur un fait divers sordide. Mais si l’on doit l’intrigue de Lovely Bones à la romancière Alice Sebold, celle de Heavenly Creatures était basée sur un fait divers réel, le meurtre par Juliet Hulme et Pauline Parker de la mère de cette dernière, en 1954. A partir de ce point de départ, constituant le point culminant du film, Jackson et sa coscénariste, Fran Walsh, ont tissé un film portant sur la relation ambiguë qui s’est établie entre les deux jeunes femmes, ainsi que sur leur imaginaire commun, et sur la manière dont tous ces éléments ont convergé subrepticement vers le drame que l’on sait. Dans Lovely Bones, le drame insoutenable arrive au début. Suzie Salmon, 14 ans, est sauvagement assassinée puis démembrée par un voisin. Elle se retrouve alors projeté dans un entre-deux monde, un au-delà qui lui est propre et qui réagit en fonction des émotions de la jeune fille. Depuis ce monde parallèle, Suzie garde un œil sur sa famille et tente de faire confondre son meurtrier.

La prémisse de Lovely Bones (le meurtre d’une jeune adolescente par un voisin pédophile), si elle est fictive, pourrait très bien être un véritable fait divers, et est fort malheureusement basée sur des cas réels. Le fait que le film commence par ce drame le plonge dans une extrême intensité, qui ne peut qu’aller en décroissant, au fil de l’intrigue. Là où Heavenly Creatures allait crescendo vers l’explosion finale, Lovely Bones suit le chemin inverse. Le fait que Suzie, une fois morte, continue à raconter son histoire et à apparaître à l’image y est pour beaucoup. Cela crée une sorte de dédramatisation de l’ensemble, à laquelle contribue également l’esthétique colorée de l’entre-deux mondes, qui rend le film moins sombre qu’il ne pourrait paraître de prime abord.

Avec ces deux films ayant comme héroïnes des jeunes filles entre quatorze et quinze ans, Peter Jackson explore également un même thème, celui de l’adolescence et de la découverte à cet âge des réalités les plus cruelles. Le rapport de Jackson à l’enfance, est si l’on y regarde de plus près, quelque chose de récurrent dans son œuvre. Lorsqu’il adapte Le Seigneur des Anneaux ou encore King Kong, Jackson recrée des choses qui l’ont marqué durant son enfance. Il n’a jamais caché, lors de la sortie de King Kong, que le film de Cooper et Schoedsack avait été un de ses premiers électrochocs cinématographiques. Mais en donnant vie aux hobbits et autres elfes de ses lectures, ou en filmant la scène mythique de l’Empire State Building, Peter Jackson est lui-même un enfant qui s’amuse avec d’immenses jouets. C’est paradoxalement dans ses films plus « intimistes », qu’il fait de l’enfance un thème principal, tandis que ces films à grands spectacle font plus directement appel à un imaginaire propre à l’enfance.

La volonté de Peter Jackson de (re)créer des imaginaires issus d’œuvres antérieures, transparaît également dans son dernier film, puisque Lovely Bones est l’adaptation du roman éponyme d’Alice Sebold. Alors qu’il ne travaillait presque exclusivement que sur base de scripts originaux, jusqu’au premier Lord of the Rings, Jackson semble avoir pris goût aux adaptations, même si l’on peut subodorer que les similarités entre l’intrigue de Lovely Bones et Heavenly Creatures l’aient également séduit. L’incursion du fantastique dans la réalité la plus abrupte, et son influence sur celle-ci devient, avec ces deux films, un thème véritablement propre au cinéma de Peter Jackson.

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