Le Cinéma Fantastique au bout des doigts. Cinéma Fantastique vous propose une critique jeune des films les plus vieux au plus récents traitant du fantastique dans sa globalité. Horreur, gore, fantômes ...
The beauty and the beast
‘’Pour celui à qui est réservé l’apanage de la cruauté, une confusion olfactive de l’inconscient lui fait prendre l’odeur du sang pour l’odeur de l’amour.‘’
Marianne Van Hirten
Aux abords des forêts hongroises, rodent au cœur des carrefours, les loups et les fées, prêts à se repaitre des imprudences des hommes. Sous les ombres, dans le silence humide et lourd des arbres, sous le regard aigu et grave des chouettes, les chemins se perdent vers le néant, vers l’éternel chaos. L’ivresse de la nuit dévore tout espoir. Inlassablement pourtant, une femme s’enfonce dans la forêt ; elle veut se noyer, se gorger des ténèbres et de leur magie. Elle marche, d’un pas rapide, félin. Ses lèvres tremblent sous le joug de quelque incantation païenne, fragile. Elle invoque la lune et la terre. Elle trébuche, se mord la joue, et le goût du sang qui se répand dans sa bouche, lui arrache un gémissement fugace de douleur et de plaisir. Aveugle, seule munie de ses sens, elle éprouve la neige boueuse des chemins. Ses mains, longues et blanches, immaculées, glissent sur les troncs, s’écorchent parfois, mais jamais ne s’entaillent. Essoufflée soudain, elle ralentit sa course. Bientôt, la lumière. La plaine, déserte maintenant, est un voile blanc, un linceul, calme et régulier, luisant sous la lune, complice. Elle se remet en route, et ses cheveux longs, noirs, emmêlés, volent derrière elle. Ils sont, avec son ombre, comme une cape sublime de sorcière coriace et cruelle. Elle voit le village maintenant ; sans bruit, elle le traverse, jusqu’au bas de la colline qui la sépare du château, son repère. Elle hume l’air, comme une chienne ; elle voudrait hurler, appeler les loups et se fondre en eux, mais elle se retient. Elle serre les poings pour garder le contrôle, et les ongles qui s’enfoncent dans la chair, viennent mordre ses paumes. Le sang, froid, épais, tache sa robe. En tendant l’oreille, elle peut presque distinguer dans l’air, les plaintes fébriles et exquises des filles prisonnières. Elle ferme les yeux, renverse la tête et s’offre, bras tendus, mains ouvertes, à la déesse mère, à la lune, au Diable peut être. La lumière joue sur son visage racé, autoritaire et pâle. Elle n’est plus humaine à ce moment là. Elle n’est que sens et instinct, rage, violence et folie. Magnifique et terrible, elle n’est plus qu’une bête aux abois, guidée par quelque obscure force à laquelle nous ne comprenons rien. Et puis, tout son corps se détend ; elle sort de sa transe et regarde, hagarde, étonnée, ses mains blanches, striées de rouge. Elle reconnait le sang, sourit, et rejoint, en hâte, son château et ses fourrures, ses miroirs, ses bijoux, son lit au creux duquel sommeille sûrement une paysanne aussi blonde et hâlée qu’elle est brune et pâle. Sur le chemin, elle se demande à quel spectacle la convieront Ilona et Dorko ce soir, ce que les deux harpies,
petites et laides, ont préparé en son absence. Elle frissonne, éprouve de ses mains, la texture de sa peau. Et puis, elle disparait.
Derrière elle, Csejthe dort. Et dans la forêt, Darvulia danse.
C’est ainsi que l’inconscient collectif tend aujourd’hui à se représenter la Comtesse Erzsébet Bathory, créature de la nuit, mi-sorcière, mi-vampire, à l’imagerie gothique riche et malléable. Baptisée The Bloody Countess par les historiens, Erzsébet est une femme mystérieuse, dont on ne sait finalement quasiment rien ; la majorité des sources ont en effet été perdues au cours des siècles. L’absence de faits vérifiés et vérifiables alimentent donc grandement la légende. Accusée du meurtre de près de 650 jeunes filles vierges, tortionnaire accomplie et folle furieuse, la Comtesse est devenue avec le temps un personnage incontournable de la culture de genre et a inspiré nombre de figures élémentaires. Sa quête perpétuelle de jeunesse et de beauté, mais aussi son sens de la mise en scène, en font une figure cinématographique implacable, par l’intermédiaire de laquelle l’artiste peut choisir d’introduire plusieurs mythologie. A la fois modèle, inspiratrice et portail, la désormais immortelle Erzsébet Bathory n’a donc de cesse de hanter les hauts, très hauts châteaux de l’imaginaire. Retour sur un personnage fascinant, dont la cruauté n’a désormais d’égale que la célébrité.
Depuis le XIIeme siècle, les Bathory tiennent, par divers postes et combines la Hongrie d’une main de fer. A l’époque, la loi de la race et du sang, gardien de valeurs et de pouvoir, explique les mariages consanguins, et prépare en sous pente, la folie d’Erzsébet, et de bien d’autres avant elle. On ne peut que souligner la dualité de cette famille. Si d’aucun se sont illustrés par leurs exploits militaires et leur parti pris politique - ainsi, le père d’Erzsébet, György Bathory, était un allié de Ferdinand Ier de Habsbourg, et sa mère, Anna, était la sœur du roi de Pologne, Etienne Báthory - d’autres semblaient tout droit sortis de l‘enfer. Ainsi, l’oncle de la Comtesse, Itsvan, pourtant palatin de Transylvanie, était illettré, cruel et menteur, avec une forte tendance à sauter sur tout ce qui bouge. Un autre oncle, surnommé Gabor, se plaignait continuellement d’être habité par le Diable, et souffrait de véritable crise de possession. Mais, le personnage le plus substantiel de la famille, et qui ne manqua sûrement pas de marquer Erzsébet en son jeune temps, est sans aucun doute sa tante paternelle, Klara. Véritable veuve noire, elle eut quatre époux. Elle en tua deux ; le dernier mourut embroché et rôti, après que lui et son épouse aient été capturés par une bande de pachas. Quand au frère de la Comtesse, Itsvan, il était tout simplement con comme un manche et nymphomane.
Famille influente, mais bourrée de failles, écorchée vive, les Bathory ne pouvaient, en cette époque de confusion religieuse et de guerres incessantes, qu’engendrer le trouble, sublime et terrifiant. Erzsébet vit le jour en 1560 et ne cessa jamais, toute sa vie, d’incarner l’essence même de sa famille : pouvoir, grandeur et folie. Dès son plus jeune âge, déjà, son étrange beauté fascine et subjugue. Il y avait dans le physique de cette gosse, pâle et brune, quelque chose d’éminemment dérangeant. Elle séduisait et faisait peur, toujours. Son père mourut lorsqu’elle eut dix ans, et c’est sans doute pour cette raison qu’elle fut fiancée, si jeune, à l’héritier de la très illustre famille des Nadasdy, Ferencz, de sept ans son aîné. Comme il en était la coutume, elle quitta donc sa famille pour rallier la famille de son futur époux, et fut dès lors élevée par la mère de Ferencz, Orsolya Nadasdy. Celle-ci fit toute son éducation, lui apprit les lettres et les langues, et se borna aussi à lui apprendre à vivre. Puritaine, austère, elle suivait le moindre fait et geste de sa belle fille, et selon toute vraisemblance, Erzsébet la détestait. Poupée de cire coupée du monde, la gosse s’ennuyait ferme. Finalement, elle épousa Ferencz le 8 mai 1575, et la vraie vie pouvait ainsi commencer. Du fait de l’influence conjuguée des deux familles, Erzsébet se voyait déjà en haut de l’affiche, valsant sans cesse à Vienne, parée des plus belles perles et des plus jolies robes. Bien entendu, elle déchanta vite. Guerrier émérite, Ferencz n’était que rarement présent à Csejthe, où le couple s’était établi et, recluse dans sa chambre, planquée derrière ses bijoux et ses miroirs, Erzsébet regardait la vie passer, étrangement froide et distante. Pour s’occuper, elle s’amusait à sévèrement punir ses servantes, comme cette pauvre
fille qui, pour un ourlé mal fait, s’est retrouvé enfermée dehors, enduite de miel ; on voulait la voir se faire déchirer la tronche par les insectes le jour, et par les loups la nuit.
Déjà à cette époque, les servantes au château étaient recrutées pour leur physique. Elles étaient toutes très belles et assez résistantes, jeunes filles de l’est des plus alléchantes. Les deux Dames de Compagnie d’Erzsébet étaient chargée du racolage. Aussi laides et petites que leur maîtresse était belle et élancée, elles ont, tout au long de leur règne maléfique, fait montre d’une cruauté hors du commun. Dorko, Jo Ilona, et plus tard Kata, étaient, au château, les meneuses de bal. Elles soumettaient à la Comtesse leurs inventions les plus terribles en terme de torture et Erzsébet, de marbre dans son grand fauteuil, prisonnière des ombres de la cave où se déroulaient les séances, regardait, contemplait, avide. A l’image du spectacle qu’offre le Bear Jew aux Basterds dans le dernier Tarantino, ces moments étaient pour elle, ce qui se rapprochait le plus d’un bon ciné/pop corn. A la mort de son mari en 1604, Erzsébet a 44 ans. L’air de rien, la disparition de Ferencz réveille le monstre. Plus de rares sorties à Vienne, plus de fastes, plus de rien, la vie de la donzelle devient morne et plate. Inéluctablement, elle sent passer le temps et se fait le témoin de son emprise. Il ne lui reste plus que son royaume souterrain. La légende raconte qu’un jour, une servante l’ayant mal peignée, prit une gifle en pleine figure et se mit à saigner du nez. Quelques gouttes vinrent alors éclabousser la Comtesse qui, en essuyant le sang sur son poignet, constata qu’à l’endroit même où sa peau avait été touchée, elle paraissait plus jeune, comme refleurie. Ainsi prit forme le mythe. Sous l’impulsion de Darvulia, la sorcière de la forêt dont elle était si proche, Erzsébet ordonna que l’on rassemble toujours plus de filles, toujours plus de veines. Les séances de torture étaient interminables. On brulait les servantes au tisonnier, on leur arrachait des bouts de chair aux endroits sensibles, les seins notamment, on leur enfonçait des aiguilles sous les ongles… Souvent, la Comtesse, en transe, possédée, les mordait à sang, et leur arrachait la peau. Et puis, il y eut la fameuse Vierge de Fer, dont les pointes ne manquèrent pas de transpercer nombres d’innocentes, seulement coupable d’être jeune et jolie. Erzsébet se lassa vite de cette machine compliquée ; elle préférait trancher veines et artères elle-même et se laisser asperger du sang de ses victimes. On raconte aussi que, parce que sa peau était trop sensible, elle refusait qu’on l’essuie avec un linge, mais exigeait que le sang caillé sur ses bras, son visage, ses jambes, soit léché par d’autres gamines. Les plus jeunes avaient douze ans.
Cependant, au village et ailleurs, on commence à s’inquiéter de la disparition de tant de filles, en si peu de temps. De plus en plus, Dorko et Ilona peinent à se débarrasser des corps en toute discrétion, d’autant que la nouvelle exigence de la Comtesse est de sacrifier des filles de zémans, nobles paysans hongrois, dont le sans est censé être plus efficace. Ces disparitions là font mouche ; la situation lui échappe. C‘est comme ci le Diable, les sorcières et les fées l’avaient soudainement abandonnée. Dénoncée, Erzsébeth voit au lendemain de Noel, arriver son cousin Thurzo au Château, suivi d’autres membres de la famille. Accusée de sorcellerie et de meurtre, elle est, pour une histoire d’honneur et de gros sous, jugée par le tribunal de la province et condamnée, sans comparaitre, à être emmurée dans son château. Dorko, Ilona et Kata seront brûlées vives. Elle survivra près de quatre ans dans sa chambre, close de toutes parts, par laquelle ne filtrait qu’un mince filet de lumière, et dont le seul contact vers l’extérieur était une petite ouverture qui permettait le passage d’eau, de nourriture et de lettres. Elle ne se repentit pas, ne montra aucun signe de regret ; il était clair dans son esprit, qu’elle n’avait fait qu’exercer son droit de châtelaine. Lentement, les saisons défilaient et son esprit restait clair. Et puis, un matin de 1614 elle mourut. Les témoins qui ouvrirent alors la porte de la chambre pour en retirer le cadavre prétendent que sa beauté était restée intacte. Quant à son âme, elle erre toujours, cruelle et fragile, et ensorcelle tour à tour, nombre de cinéastes et d’auteurs…
Dans un monde de marionnettes et de personnages, de monstres et de héros fantastiques, Erzsébet Báthory a du faire nombre de jaloux. Avec sa vie rêvée d’héroïne de films du genre, la gonzesse en a fait fantasmé plus d’un, parmi lesquels un des réalisateur phare de la Hammer des 70’s, Peter Sasdy. A cette époque, le film d’horreur a le vent en poupe, et les studios de la Hammer s’imposent comme les maitres incontestés du genre - c’est à eux, entre autres, que l’on doit la célèbre série des Dracula avec Christopher Lee. Avec sa Countess Dracula, sorti en 1971, Sasdy dirige Ingrid Pitt qui tenait déjà le rôle de Carmilla dans The Vampire Lovers, et s’inspire franchement de la légende d’Erzsébet Bathory.
Son film est l’histoire folle et bis d’une gonzesse, vieille et moche, vampire s’il en est, qui découvre que le sang de jeunes filles vierges peut lui rendre sa jeunesse pour un temps limité. De fait, pour garder son apparence de jeune première et ainsi séduire un garçon jeune et fringant, elle multiplie les meurtres, sans rancune. A la même époque, en Europe, on s’intéresse aussi de très près à la légende de la Comtesse. En 1971 également, sort sur les écrans le film du belge Harry Kümel, Les Lèvres Rouges ; il y met en scène une comtesse et sa dame de compagnie qui, descendues dans un hôtel à Ostende, s’éprennent d’un jeune couple d’anglais, et les entrainent dans des jeux érotico sadiques des plus vampiriques, le tout dans la Belgique des années 70. Adaptation assez libre et revisitée de l’histoire d’Erzsébet, le personnage principal n’en porte pas moins le nom de Bathory, contrairement au métrage de Sasdy, dans lequel les noms sont modifiés. A leur manière donc, et de façon plus ou moins détournées, mais toujours officielles, les deux réal’ donnent leurs vision du mythe, prouvant par là même la très grande malléabilité de la légende. Il n’est jamais question de réalisme et d’exactitude historique ici ; on privilégie clairement l’aspect fantastique de l’affaire. Cinéma bis pour l’un, fresque poétique pour l’autre, il s’agit de rendre hommage au personnage, de lui donner un visage pluriel, façonné par l’imagination de l’artiste. Clairement, c’est la beauté des actrices et leur incandescence surnaturelle qui priment, l’érotisme et l’appel de la chair, autant d’éléments fantastiques évocateurs et rassembleurs, qui touchent l’inconscient collectif. On ne veut pas ici répondre aux attentes de l’histoire, on veut faire rêver le spectateur qui, avide de vampires et de sang, exige de voir se dessiner à l’écran, contes morbides et fantasmes sanglants.
Aujourd’hui, si les vampires fascinent plus que jamais, on n’assiste en rien à la résurrection du mythe de la Comtesse, bien que clairement fondateur. Au contraire, la tendance est au réalisme et à la défense du personnage. Les cinéastes se placent désormais dans une démarche de connaissance. Des faits, il veulent des faits, comme les années 70 réclamaient du sang. Erzsébet Batry fascine l‘homme depuis des siècles, et c’est le premier fait auquel nos cinéastes contemporains se raccrochent. A l’instar du Dracula de Coppola, il s’agit désormais de rendre le personnage attachant, non pas en l’inscrivant dans une dimension romantico-fantastique, mais dans une dimension romantique tout court. On veut réhabiliter Erzsébet, et la faire incarner une vision indéniablement moderne de la femme : celle qui a le pouvoir, et que de fait, les hommes haïssent. Premier exemple, la fresque historique de Juraj Jakubisko, baptisé le Fellini de l’est. Son film, sobrement intitulé Bathory et sorti en 2008, n’est rien d’autre que le métrage le plus cher d’Europe de l’est - c’est dire l’importance de l‘enjeu, surtout pour cette région du monde, qui fut précisément le théâtre des événements. En trois parties, le réal entend faire d’Erzsébet une martyre de l’histoire. S’il ne nie pas que la Comtesse était victime de crises de folie sanglantes, de mégalomanie et qu’elle était aussi adepte de magie noire, il met surtout en avant la théorie du complot. La théorie des meurtres est pour lui absurde ; il s‘agissait d‘une stratégie mise en œuvre par la famille même d‘Erzsébet (Thurzo notamment) pour l‘évincer et récupérer sa zone d‘influence. Jakubisko veut créer sa propre légende, ‘le drame d’une femme intelligente, mais trop faible pour relever tous les défis auxquels elle doit faire face’. Cette théorie du complot, on la retrouve dans le métrage très attendu de Julie Delpy, La Comtesse, dont la sortie imminente réactualise encore la légende. La cinéaste dresse ici le portrait incontestablement romantique (au sens premier du terme) d’une femme qui, délaissée par son amant, refuse de vieillir. En filigrane sont donc distillés ici les thèmes très contemporains de la peur de la mort, mais aussi de la place de la femme dans une société de pouvoir. Exit donc, le vampirisme et autres sorcières. Plus que les raconter, il s’agit de justifier les actes et ce, par un processus vierge de toute dimension fantastique. On veut expliquer la folie par un contexte, et non par une légende. Il s’agit en somme d’humaniser un personnage monstrueux, mais fascinant -et donc attachant-, de le décharger de son potentiel érotico-sorcier pour n’en plus laisser qu’un portrait de femme fragile, passionnée et délaissée, que les coutumes du temps n’ont fait qu’abuser.
A vrai dire, il est quasiment impossible de fixer une vision officielle d’Erzsébet Bathory, la majorité des sources ayant disparues. Chaque regard porté sur le personnage se fait donc à l’aune d’un contexte et d’une personnalité artistiques. Aussi, la Comtesse s’acharne-t-elle à disparaitre, à s’effacer derrière des personnages de légende, libres de toute interprétation car totalement émancipés d’une soit disant vérité historique. Aujourd’hui, finalement, ce n’est plus tant Erzsébet qui fascine, mais plutôt ce qu’elle a engendré.
Avec son air suave et ses yeux de bête, Erzsébet Báthory a su profiter de sa légende. Avérées ou non, les rumeurs fortement appuyées de
meurtres et de tortures ont tôt fait de germer dans l’imagination des artistes, jusqu’à transformer le personnage en mythe fondateur. En effet, en 1871, l’irlandais Joseph Sheridan Le Fanu publie Carmilla, fer de lance de la littérature vampirique, et qui peut se targuer d’avoir inspiré son Dracula à Bram Stocker - rien que ça. Ce roman façonne dès le XIXe siècle, une figure féminine du vampire, restée pratiquement inchangée depuis. Et, comme par hasard, cette figure s’inspire amplement de la Comtesse Bathory. Dans le physique d’abord, brune et pâle ; mais aussi dans le comportement. Toutes deux sont assez distantes et froides, et pourtant passionnées. Habilement, Le Fanu contourne le problème de l’histoire en annonçant qu’on ne sait rien du passé de son vampire. Très nettement, ce qui l’intéresse, c’est le caractère homosexuel du personnage. A son époque, les relations physiques qu’entretenaient Erzsébet avec des femmes - et notamment avec une femme qui se rendait au château déguisée en garçon (vraisemblablement l’une de ses cousines) - ont profondément contribué à la diaboliser. Aussi, quand Le Fanu écrit Carmilla, c’est finalement avec logique qu’il reprend à son compte cet épisode de la vie de la Comtesse. Le vampire est une figure éminemment érotique, on le sait, et de fait, la relation que Carmilla va entretenir avec Laura, la jeune héroïne, aussi blonde et innocente que l’étaient les victimes d’Erzsébet, est essentiellement axée sur le désir physique et ses manifestations. Tour à tour fascinée et révulsée par sa nouvelle amie, Laura sent en elle se déchainer les passions du corps et de l’esprit, jusqu’au dénouement final ; à l’image de la fascination qu’exerce encore Erzébet sur nos contemporains, Carmilla ne cessera jamais non plus de fasciner Laura. Fasciné, Bram Stocker l’était aussi, au point qu’il avait initialement introduit un personnage féminin dans son Dracula, en la personne, mystérieuse et sublime, de la Comtesse Dolingen De Gratz, officiellement inspirée de Carmilla. Par respect pour Le Fanu cependant, il supprimera sa gonzesse de son bouquin, avant de la réintroduire dans une nouvelle baptisée ‘L’invité de Dracula’, et qui n’est autre que le premier chapitre originel du roman. Sous la figure de la Comtesse Dolingen, rôde donc une fois de plus l’âme vagabonde d’Erzsébet, à qui l’on peut supposer que la très brune et très racée Monica Bellucci prêta ses traits dans le Dracula de Coppola, comme un énième clin d’œil. Officieusement, la même Monica Bellucci reprend le rôle de la Comtesse Bathory dans le film de Terry Gilliam, Brothers Grimm. Encore une fois, l’acariâtre et bornée Reine du Miroir fait très clairement référence à Erzébet, dans sa quête perpétuelle de jeunesse et de beauté, dans la fascination qu’elle exerce sur les protagonistes, mais aussi et surtout dans son modus operandi : sacrifier des gamines pour leur piquer leurs atouts d’adolescente en fleur. Triste litanie que cet incessant mode de vie.
Mais l’âme maudite et frivole d’Erzsébet ne saurait s’arrêter en si bon chemin. En 1812, quand les frères Grimm fixent l’histoire de Blanche Neige, on peut penser que la méchante Reine s’inspire elle aussi de la Comtesse. Toujours ce même physique implacable, et cette quête de beauté. Le personnage du miroir est ici aussi intéressant. La chambre d’Erzsébet en était remplie, et il est admis qu’elle y paradait jour et nuit, vêtue selon les moments de la journée, de telle ou telle robe. Miroir magique au mur, qui est la beauté parfaite et pure ? Comme un refrain familier aux oreilles délicates d’Erzsébet… C’est pourtant ce miroir qui la trahit, et qui fait de Blanche Neige l’ennemie, parce que plus belle, parce que plus jeune aussi. Irrémédiablement alors, le mécanisme se met en marche. Il faut sacrifier la farouche et supérieure enfant ; il faut reprendre le pouvoir. Si ce n’est pas le sang que désire ici la Reine, le rapprochement avec le cœur, signe de vie et de puissance, est finalement assez évident. Et puis, la Reine sorcière se travestit. Elle devient, pour mieux duper son innocente victime, une vieille femme, laide et faible, errante, que l’on ne craint qu’à moitié, à l’image des sournoises Dorko et Ilona, qui racolaient les jeunes filles pour les livrer à leur maitresse. Peur de vieillir donc, peur de mourir, sorcellerie, vampirisme latent - la majorité des réécritures du conte mettent en scène des vampires -, autant d’éléments familiers de la Comtesse Bathory, et qui transparaissent ici, comme une évidence. Rien ne sera jamais certain ici, le propre des contes étant leurs origines obscures, parce qu’orales. Pourtant, il est tentant de faire se fondre les deux personnages, tant on en discerne les points communs, du moins dans la version des frères Grimm - la Reine du Miroir du film de Giliam n‘est pas non plus sans rappeler la marâtre de cette fourbe de Blanche Neige -, et de ce très cher Walt Disney.
Mais, outre ces personnages engendrés à force de charmes et de sorts distillés, on ne peut négliger la fonction de portail d’Erzsébet Bathory. Dans son ouvrage hyper référencé, La Comtesse Sanglante, Valentine Penrose écrit : ‘Protestante sans religion, et sorcière passionnément, elle ne fut jamais une mystique.’. A l’époque, la Hongrie, divisée, est en proie à une véritable crise religieuse, où un paganisme virulent combat l’arrivée du christianisme. Erzsébet, si elle ne lutte pas ouvertement, ne cessera jamais, toute sa vie, de rendre un culte à la Déesse Mère, digne héritière des prêtresses volages et hystérique d’Artémis. Et puis, dans les Karpathes, rôde toujours le Diable, Ördög, servi par les sorcières de la forêt, parmi lesquelles la mystérieuse et terrible Darvulia, dont Erzsébet était très proche. Ce culte, effrayant, dépassé en un sens, ne plaisait pas à l’Eglise, qui la compara à Jezebel, et contribua amplement à alimenter la légende auprès des contemporains. Aujourd’hui irrémédiablement liée au mythe du vampire, Erzsébet ouvre donc les portes de deux mythologie différentes, synthétisées avec brio par Mike Mignola dans le scénario qu’il écrit pour l’épisode animé d’Hellboy, Blood And Iron. De façon assez succincte, Mignola introduit l’histoire véritable de la Comtesse, Csejthe et les massacres, mais la transforme officiellement en vampire. Un vampire dont le corps à été détruit, mais dont l’esprit subsiste, quelque part, et auquel deux harpies - avatars présumés de Darvulia, et de Majorova, seconde sorcière au service d‘Erzsébet -, fidèles de la Comtesse sont chargées de redonner corps. Ce croisement entre le vampirisme et la sorcellerie permet à Mignola d’introduire l’un des personnages phares de sa saga, la déesse Hécate, reine des sorcières, celle qu’on a précisément confondue avec la Déesse Mère, Artémis de Scythes, à qui Erzébet n’a jamais cessé de vouer un culte. Au-delà de la fonction d’inspiration donc, la Comtesse Báthory est une ligne conductrice. Elle permet le voyage à travers les légendes et les cultes, toujours plurielle et mobile, comme ci chaque histoire élémentaire du genre avait germé en son sein. Plus qu’un vampire, plus qu’un personnage historique, plus qu’une sorcière aussi, Erzsébet est finalement l’Hécate du fantastique, déesse des carrefours, où erre sans relâche, l’artiste diabolique, avare encore un peu de légendes à piller.
Immortelle, transcendée, Erzsébet Bathory, grâce aux cinéastes et aux auteurs qui ont exploité son histoire, aura réalisé son rêve d’éternelle grandeur. Nombreux sont les artistes qui ont cherché à établir, ou rétablir, la vérité à son propos, défendant corps et âme l’image d’une femme trahie par l’histoire et par ses pairs. Pourtant, au-delà de l’histoire véritable, les convoyeurs de rêves et d’univers se sont surtout attelés à réinvestir le personnage, à le faire se fondre dans l’imaginaire collectif, au point qu’il a, à lui seul, nourri tout un archétype, celui de la femme vampire. Finalement, la pluralité des fonctions octroyées à la Comtesse, en font un personnage portail, comme un pentagramme qui s’ouvrirait sur plusieurs mondes, riches et sordides certes, mais fascinants et sublimes, à l’image d’Erzsébet, toujours. Recluse dans son château comme l’écrivain dans sa tour d’ivoire, reine en son royaume, inlassablement, elle tire les ficelles et nous entraine, pauvres marionnettes, dans le théâtre de sa débauche et de sa folie. Elle nous torture de son mystère. Et si nous ne sommes pas tous des jeunes filles vierges, nous n’en restons pas moins prisonniers.
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Commentaires
saisissant portrait
Bathory, quel étrange personnage, comme Gile de Rais que vous avez aussi cité. merci pour cette chronique
Excellent papier effectivement. Très bien développé
=). Merci bien !
Super papier !!