THEMA

THEMA - La saga Saw

11 novembre 2010 | Par : Seb Lecocq

Game over ?

You wanna play a game ?

Que l’on aime ou pas, Saw fait partie de ces rares films qui ont durablement marqué le cinéma de genre voire le cinéma en général. Il y eut La Nuit des Morts-Vivants, Halloween, Scream, Ring et maintenant Saw. Si on se méprend souvent sur les intentions premières du Saw originel, qui est davantage un thriller à la Seven qu’un film d’horreur ultra-violent, on lui doit d’être à la base de la démocratisation de la violence viscérale dans le cinéma grand public. Saw a, en quelque sorte, rendu le gore mainstream. Et ce, dés les premières minutes de son premier épisode ou lors de cette fameuse scène du piège à loups inversé maintenant entrée dans la légende du cinéma d’horreur. C’est cette simple scène de quelques minutes seulement qui va profondément modifier le cinéma d’horreur de la décennie et, à elle seule, donner naissance au désormais fameux et tant décrié « torture porn ».

Live or die. Make your choice.

Mais, ce que l’histoire retiendra de Saw c’est l’abondance de gore, la torture et l’ambiance glauquissime des films alors que la saga à bien plus que cela à présenter. Ce qu’il faut retenir de Saw premier du nom, c’est avant tout sa mise en scène à la fois énergique et maitrisée, sa gestion de l’espace et du huis clos et enfin son suspense ainsi que son omniprésente tension. Saw est tout entier marqué par la patte de James Wan qui est, de loin, le réalisateur le plus talentueux à avoir officié sur la saga. Sa réalisation mélangeant le gothique italien avec des gimmicks de mise en scène moderne, clippesque diront les mauvaises langues. Cette association, entre classicisme et modernité, servira de bible aux six films suivants qui copieront ce style avec plus (Kevin Greutert) ou moins (Bousman, David Hackl) de réussite, sans vergogne aucune. C’est malheureusement ce nivellement par le bas que préfère retenir la majorité des cinéphiles, même issus du giron de l’horreur et du genre, préférant se focaliser sur les quelques effets gratuits de mise en scène plutôt que l’énorme plus-value apportée par la production design et l’excellent travail de lumière effectué par David Armstrong par exemple.

En effet, en deux images, on reconnait immédiatement un Saw, qui a su créer une marque de fabrique, une identité forte et immédiatement reconnaissable faite de sous-sols humides, de caves crasseuses, de tuyauteries déglinguées et autres hangars moisis. Le tout baignant dans une lumière verdâtre et crapoteuse accentuant le côté profondément malsain des films. Que dire aussi de l’antre et de l’apparence de Jigsaw. Tous les boogiemans ont instauré une image, une silhouette, un visage entré dans la postérité. Que ce soit la tronçonneuse et le masque en peau pour Leatherface, la machette et le masque de hockey pour Jason, le couteau de cuisine et le visage de William Shatner pour Michael Myers. Jigsaw, lui, dans l’optique de « bigger, better, louder » propre à la série, est entré dans l’histoire de la pellicule non pas sous un personnage mais sous trois formes bien distinctes.

La première, celle de John Kramer, est celle de l’humanité, un visage passe partout, incarné par l’extraordinaire Tobin Bell qui trouve ici le rôle de sa vie. C’est le visage public de Jigsaw, celui de John Kramer. Celui de la civilisation, de l’humain. La deuxième identité du tueur au puzzle est ce masque porcin sur une tenue uniformément rouge. Un look classique de boogieman comme on peut en trouver des centaines dans le monde du film d’horreur. C’est la face violente, brutale, animale de Jigsaw. Le porc, l’animal non noble par excellence, la violence symbolisant les instincts les plus sombres de l’humain, donc de John Kramer. Enfin, la dernière représentation jigsawienne est celle de la marionnette enfantine sur sa bicyclette. La marionnette symbolise, elle, le manipulateur, le dieu omniscient, celui qui tire les ficelles. On peut le voir simplement, ces trois visages de la même entité n’ont pas été choisis par hasard et symbolisent les trois personnalités différentes de Jigsaw. L’humain, John Kramer, cet homme faible, mourant, celui qui inspire de la pitié et de la compassion. Le porc, animal grossier, sale et tout en instincts représente le tueur en série violent, sadique et brutal. Celui qui inspire la peur, la surprise et n’hésite pas à faire couler le sang pour arriver à ses fins. Enfin la marionnette renvoie à la partie manipulatrice de l’assassin. Celui qui maitrise les événements de A à Z, qui tire les ficelles du destin des protagonistes des sept films. La marionnette ne symbolise pas Jigsaw mais ses victimes. Jigsaw lui, tire les ficelles dans l’ombre. Omniprésent et omniscient. Chaque personnification de l’assassin correspond à un type de décors bien précis. Ce travail de réflexion et d’association/dissociation est à mettre au profit du duo Whannell/Wan. C’est simple, toute la saga est contenue dans ce premier épisode. Dans le milieu de la série télévisée, on appelle ça une Bible.

You think it is over, but the games have just begun.

La forme dans les Saw est bien entendu primordiale. Elle a façonné l’image de la série et annoncé une nouvelle manière de filmer la violence dans le cinéma mainstream car oui, ne nous en cachons pas, Saw reste l’apanage du cinéma mainstream et grand public. Mais gore. Rarement film d’horreur aura témoigné d’une violence aussi frontale et premier degré instaurant une nouvelle forme de fétichisme de la chair découlant et s’inspirant de Tsukamoto et Cronenberg. Plus primal et moins intellectuel. On est avant tout là pour montrer les résultats de la violence de façon quasiment clinique pas pour en réfléchir sur ses conséquences et implications. Mais Saw n’est, pour autant, pas le chantre d’un cinéma décérébré, irresponsable et mercantile. Outre ses penchants réels pour le gore et la chair humaine, une part non négligeable du succès de la série vient du questionnement induit par Jigsaw qui, à la différence de ses glorieux ainés, ne tue pas sans raison. D’ailleurs Kramer ne tue pas, il rééduque. Ou punit, c’est selon. Son but est de mettre ses victimes, ses cobayes, ses patients pourrait-on dire, face à leur responsabilité. L’épreuve du miroir poussé à son extrême limite. Tu refuses de voir qui tu es vraiment ? Et bien je vais te le montrer. Sans fard ni paillettes. Ses intentions sont louables, ne punir que des « coupables », des gens qui ont fauté, mais le résultat l’est moins. Jigsaw ne reculant devant rien pour accomplir son œuvre, faisant preuve d’une inventivité démoniaque dans l’art de torturer, tuer et exposer l’anatomie humaine dans toute sa splendeur. On touche là au véritable « plus produit » de la saga Saw. Le gore à outrance, virant au dégout. On a tous en tête des images de scènes de tortures issues de l’un ou l’autre épisode devenues légendaires. Comme la cuve à seringues, la piège à Loup, le filet barbelé, la broyeuse de porc, la tordeuse d’os, le balancier tranchant, la cage à lames, pour ne citer que ceux-là. Autant de façons de torturer et tuer une personne, autant de façons de leur proposer une échappatoire. A condition de se confronter à son vrai soi et de devenir quelqu’un d’autre. Notons cependant que les épisodes les plus riches en torture et en gore ne sont pas les meilleurs, loin de là même. Darren Lynn Bousman ayant signé les épisodes les plus violents mais aussi quelques-uns des plus faibles cinématographiquement parlant. A contrario, les épisodes les moins démonstratifs s’avèrent au final être les plus intéressants de la saga. Une belle manière de tordre le cou au cliché voulant que seuls les gros viandards aiment cette série. Même si c’est aussi pour ça qu’on l’aime, ne nous cachons pas.

Once you see death up close, then you know what the value of life is.

La vraie force d’une saga comme Saw est qu’elle interroge et questionne le spectateur. Au premier degré, on se dit tous en voyant les images défiler devant nos yeux que nous, on ne hésiterait pas à se couper une main ou se crever un œil pour avoir la vie sauve. Plus facile à dire qu’à faire. La première remise en question proposée par Jigsaw est donc physique. Serez-vous assez fort pour surmonter vos peurs et vous laver de tous vos crimes ? Le dilemme est le même que celui proposé par Dieu à Abraham. Seras-tu assez fort pour totalement t’en remettre à moi, à ma clémence, à ma miséricorde ? John Kramer exerce le même pouvoir. Il est à la fois juge, jury et bourreau (la trinité est une fois de plus en jeu). On peut même pousser un peu plus loin en affirmant que John Kramer met en pratique la théorie du Surhomme Nitzschéen en proposant à ses cobayes de devenir l’incarnation de la volonté de puissance humaine la plus haute perçue comme un accomplissement de la vie et une victoire sur le nihilisme en vigueur dans le cinéma d’horreur moderne. John Kramer, tout au long de son œuvre, célèbre donc la vie et pas la mort. Jigsaw ne souhaite qu’une seule chose : guérir ses victimes, les aider à se surpasser, à transcender leur condition d’humain pour les emmener ailleurs, en faire des surhommes et nettoyer la société du péché. Une noble cause en somme mais qui bafoue les lois humaines d’une part et morales de l’autre. Ce qui nous mène à la seconde interrogation. Non plus physique cette fois mais morale. Il n’est pas rare que les victimes de Jigsaw ignorent ce qu’on leur reproche. Malgré leur moralité parfois loin d’être irréprochable, ceux-ci se considèrent innocents jusque dans les dernières secondes précédant leur exécution. Une façon de montrer que les notions de moralité et d’immoralité fluctuent selon les personnes. D’ailleurs, Jigsaw considère ses actes comme éminemment moraux alors qu’il mutile, manipule et tue sans aucun remords ni regrets, privilégiant le bien commun. Jigsaw se pose même en ange purificateur et, de par son statut de condamné, s’improvise martyr de la société et de ses péchés. Un martyr qui tire les ficelles, c’est là tout le paradoxe de ce personnage hors normes dans le cinéma d’horreur contemporain. Jigsaw affaibli s’entoure d’assistants, plus ou moins dévoués, qui, eux aussi, finiront par succomber aux plans du boogieman le plus fourbe de l’histoire. Même après sa mort, Jigsaw continue de mener la danse.

How much blood will you shed to stay alive.

Si on prend l’exemple du troisième film, le plus explicite et le plus intéressant moralement, on y voit Jigsaw mettre à l’épreuve un père de famille en lui proposant de punir ou de pardonner les responsables de la mort de son fils. Souvent traité de réactionnaire voire de fasciste, cet épisode est pourtant plus fin qu’il n’en a l’air. A condition qu’on prenne la peine de s’y plonger un peu plus profondément. Le spectateur de base prendra de prime abord fait et cause pour le père en souhaitant le voir punir les coupables. Lui aussi d’ailleurs punit d’abord froidement tous ceux qui se présentent à lui. Mais plus le temps passe, plus la violence imposée par ses actes le rebute peu à peu, par morale ou par faiblesse et bien vite les rôles vont s’échanger. Physiquement incapable de supporter la violence de ses actes et moralement dévasté par les épreuves qu’il doit subir, c’est finalement le père qui va finir par payer sa faiblesse. Puni par Jigsaw car incapable d’atteindre le statut de surhomme ou de rendre la justice voulue par le boogieman. Cet épisode interroge aussi la notion d’auto-défense et de self justice en mettant en exergue, de façon maladroite certes, le jeu de fascination/répulsion qu’opère la violence physique sur l’être humain. Et on voit que Saw est avant tout une série basée sur le physique plus que le psychologique. Cet homme dans l’épisode III aimerait punir violemment et sévèrement ceux qu’il considère comme ses victimes mais il ne peut pas. Son corps, refuse d’accepter et de se soumettre à un tel déferlement de violence. Non ce n’est pas si facile de tuer, même dans un Saw quelconque.

Those who do not appreciate life do not deserve life.

Outre la violence et le machiavélisme, un troisième élément est désormais indissociable de tout Saw qui se respecte. Le score, la bande originale, portée par ce thème fabuleusement évocateur composé par Charlie Clouser, ancien claviériste du groupe de metal industriel Nine Inch Nails. Son thème s’est, au fil des épisodes, imposé comme l’un des plus marquants de sa génération, rejoignant sans mal le panthéon des grands thèmes du cinéma d’épouvante et d’horreur. Clouser, en petit malin qu’il est, réserve la version la plus grandiloquente de son thème pour la fin, lors de cette puissance scène amenant le twist final du premier et des autres épisodes. Cet homme, que l’on croyait mort depuis le début du film, se relève et s’en va sans un regard, laissant le spectateur pantois et hagard devant un twist qu’il n’avait pas vu venir. Sans la musique de Clouser, ce thème aurait moins d’impact. Avec ce thème, il prend une portée presque physique grâce aux notes héroico-tragiques. Plus que n’importe quel plan, effet de mise en scène ou de montage, c’est la musique de Charlie Clouser qui installe Jigsaw comme le héros du film et de la saga tout entière. Son travail ne se résume pas à ce simple thème, c’est un véritable univers sonore, indissociable des films qu’il construit, apportant plus que sa pierre à un édifice tout entier voué au malaise et à la répulsion. Une fois de plus James Wan a tapé dans le mille en confiant l’habillage sonore de son film à Charlie Clouser, dont le travail dans le musique industrielle s’accorde parfaitement avec l’ambiance des films. On l’a vu, Saw est une saga plus riche et thématiquement profonde que le premier abord ne le laisserait penser. Maintenant vous savez ce qu’il vous reste à faire.

GAME OVER.

Commentaires

Salut,

je vais de lire ton texte, c’était très sympa comme analyse, merci !

13 novembre 2010 | Par Sans Congo

Belle analyse, fouillée et qui soulève pas mal de questionnements plutôt intéressants. Nice job ! (par contre, il nous faudrait une correctrice pour le site, parce qu’il reste pas mal de "coquilles" dans certains articles)

12 novembre 2010 | Par Vivadavidlynch

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