THEMA

THEMA - Robin des bois

9 juin 2010 | Par : Maureen Lepers

Robin des bois, prince des branleurs

Si l’on en croit tout ce dont nos âmes de gosses et de conteurs se nourrissent depuis l’enfance, l’histoire commence aux alentours du XIIe siècle, à l’époque où Jean d’Angleterre, aussi appelé Jean Sans Terre profite de la captivité de son frère en Autriche, le célèbre Richard Cœur de Lion, pour s’emparer de la couronne. Considéré comme un traitre par quelques individus notoires, l’illégitime roi doit faire le ménage. C’est ainsi qu’un certain Robin de Loxley se voit contraint de prendre le maquis et adopte le nom de Robin Hood, chef de file de la résistance à l’usurpateur, dont les adeptes déclarés hors la loi, trouvent refuge dans la très légendaire forêt de Sherwood. Au village, c’est au Shérif de Nottinhgham qu’échoue la tâche d’endiguer le mouvement, mais celui-ci se révèle ridiculement impuissant, pour la plus grande joie des opprimés, et de la belle Marianne, personnage récurrent dont on ne sait foutrement rien. Cependant, sitôt que l’on fouille un peu, les faits, apparemment incontestables qui ont façonné le mythe de Robin des Bois, se révèlent assez flous et font allégrement voler en éclats la séduisante histoire d’amour et de justice qui a ravi tant d’auteurs et de cinéastes à travers les siècles. Enquête sur un héros aux multiples visages.

La première trace écrite de Robin des Bois apparait vers 1137 dans l’un des plus anciens monuments de la littérature anglaise. En effet, dans Pierre Le Laboureur de William Langland, Sloth, un prêtre peu consciencieux, déclare : ‘Je connais beaucoup de ballades sur Robin des Bois, mais je ne connais pas un seul vers sur Notre Seigneur ou Notre Dame.’. Personnage récurrent de la culture populaire des contemporains, Robin Hood est très tôt le sujet d’un cycle de ballades à succès, dont il ne reste que des versions tardives, déformées et réadaptées selon le contexte. Bizarrement, toutes chantent l’inexplicable lutte de Robin et du Shérif de Nottingham, sans pour autant éclairer leur public sur les origines du héros et les raisons de son bannissement. La prédominance du personnage dans l’imagerie des contemporains attire cependant l’attention des historiens britanniques. En 1420, le chroniqueur Andrew Wyntoun fait mention d’un certain Robin des Bois et de son compagnon Petit Jean, bandits célèbres du début du XIIIe siècle, qui auraient sévi dans les forêts d’Inglewood et de Barnsdale, quelque 80 kilomètres au nord de Sherwood. En 1521, c’est une tout autre vision du personnage que nous offre John Mair dans son Histoire de La Grande Bretagne, où Robin prend les traits d’un rebelle généreux en guerre contre les riches dans les années 1190, sous Richard Cœur de Lion. Le thème de la justice redistributive quant à lui, n’apparait qu’au XVIe siècle, date à laquelle le personnage acquiert ses lettres de noblesse, et devient Robin de Loxley. Visiblement de traditions différentes, les témoignages recueillis par les chroniqueurs contribuent encore à flouter géographiquement et historiquement parlant la biographie du bonhomme - tantôt courtois et cultivé, tantôt cruel et violent - prouvant par là même que, dès le XVe siècle, l’archer vert n’est déjà plus qu’une légende.

Face aux récits populaires, magiques mais incohérents, que raconte donc l’histoire ? Pas grand-chose, naturellement - évidemment ?. Pourtant, les exploits d’un bandit aussi audacieux qu’aurait pu l’être Robin ont laissé quelques traces dans les archives anglaises. Ainsi, un certain Robin Hood est mentionné dans les chroniques du manoir de Wakefield, à une quarantaine de kilomètres au sud de Barnsdale. Ici, le personnage semble être un petit propriétaire de terrain dans les années 1316, qui aurait suivi son seigneur, Thomas de Lancastre, sur le chemin de la révolte vers 1322. A l‘époque, ruinés par une série de mauvaises récoltes, les cultivateurs de la région cherchent de l’aide auprès de leur roi, Edouard II, qui les ignore. Soutenus par Thomas de Lancastre, les paysans se révoltent, mais sont décimés par l’armée royale et devenus des outlaws, les survivants se réfugient dans les bois. L’année suivante, alors qu’Edouard II se rend en personne dans les provinces du nord pour les pacifier, un certain nombre de révoltés seront graciés à Nottingham, dont ce bougre de Robin Hood. Historiquement donc, ce scénario s’avère convaincant, et plusieurs indices s’accordent à placer les aventures du personnage à cette époque. L’utilisation de l’arc, qui ne devient populaire qu’aux XIIIe et XIVe siècle, la défense des faibles face aux puissants comme conséquence de la très mauvaise conjoncture économique et sociale qui frappe l’Angleterre d’Edouard II, le contexte spatio-temporel des aventures sont autant d’éléments qui pourraient permettre l’avènement d’un Robin des Bois historique. Pourtant, là encore, rien n’est certain. En effet, dès le XIIIe siècle, l’expression Robin Hood - littéralement Robin la Capuche, mais il à noter que "hood" pourrait aussi désigner une forme dialectale de wood, ce qui amène Alexandre Dumas à fixer la forme française Robin des Bois au XIXe siècle - devient usuelle pour désigner un hors-la-loi, et ce sans que l’on sache véritablement pourquoi. De fait, entre 1250 et 1350, les archives anglaises font mention d’une quantité non-négligeable de ‘Robin Hood’, ce qui achève de transcender le personnage. Dès le XVIe siècle, on célèbre une journée Robin des Bois dans les campagnes où tous rejouent les aventures du héros, tandis qu’à plusieurs reprises, les courtisans d’Henri VIII se travestissent et se présentent ainsi au château en signe de protestation. La figure exaltée de Robin de Bois fait donc appel à la justice royale ; elle est un rempart face aux abus des officier, et le symbole aussi du lien qui unit le roi légitime à son peuple. Plus qu’un homme, Robin des Bois est, pour les contemporains, une icône.

Où se trouve donc le potentiel cinématographique d’un tel personnage ? La pluralité du visage est séduisante d’abord, d’un point de vue scénaristique déjà, mais aussi pour l’interprète. Auteurs et acteurs ne sont jamais cantonnés à une seule et unique version d’un personnage, fixé pour de bon, car réel et tangible. Plus qu’une figure véritablement historique, Robin des Bois est une figure emblématique qui, par définition, se doit d’évoluer avec son contexte, artistique ou politique.

En 1938 donc, lorsque Michael Curtiz monte Les Aventures de Robin des Bois, il ouvre la voie du technicolor à la Warner, et par là même, celle du divertissement en grandes pompes. Flanqué d’Errol Flynn, avec qui il a déjà tourné The Case Of The Precious Bride et Captain Blood - film qui avait déjà grandement redoré le blason du film d’aventures historique - le réal’ accouche d’un héros superbe, généreux et plaisant, qui donne à la lutte du bien contre le mal un cachet éminemment burlesque. Joueur et sociable, mais aussi intrépide et séducteur, le Robin de Flynn, hors-la-loi convaincu, est immédiatement sympathique et ne peut que créer l’engouement - car après tout, un beau gosse au cœur noble, ça ne refuse pas, même en collants verts bouteille. Quelque trente ans plus tard, c’est à peu de choses près le même principe qui est repris par Walt Disney et son équipe. Fable folk et poétique, Robin des Bois fait ici de son personnage principal un renard redoutable d’intelligence et de sympathie, dont les exploits sont chantés par un coq ménestrel au travers de ballades country composées par Roger Miller. L’air de rien, les inévitables chansons des dessins animés Disney de l’époque ont ici, un rôle bien précis. Elles sont la transposition des ballades médiévales qui ont façonné le mythe, comme un clin d’œil grinçant, un pied de nez sublime à l’histoire avec un grand H. Elles montrent que, dans ce récit plus qu’ailleurs, la vérité, historique, factuelle, ne compte pas. Seul importe le conte et ce qui y transpire de merveilleux et d’initiatique. Personne ne sait qui était vraiment Robin des Bois certes, mais au regard du film, tout enfant put croire un jour qu’un Robin sommeillait en lui. Cependant, l’homme du dernier quart du XXe siècle est friand de faits et de vérité, et Robin des Bois ne saurait échapper à la règle. Après tout, rien n’empêche en théorie de retracer l’histoire de l’homme. Pas de magie ni de super pouvoirs, Robin des Bois n’est rien d’autre qu’un justicier, même pas masqué, fidèle à ses principes et à son roi. C’est presque un paradoxe d’en faire une légende. L’adaptation de Kevin Reynolds allait déjà dans ce sens en 1992. Sans pousser très loin ce que l’on pourrait appeler le vice historique, le métrage entendait explorer les fondements du personnage, son essence, ses origines, et justifier par du concret, fondé ou non, la naissance du hors la loi. Robin des Bois, Prince des voleurs met en scène un Robin en croisade, trahi pendant son absence, et condamné à l’errance à son retour en Angleterre. Sous les traits de Kevin Costner, grand mec romantique et bucolique, le hors-la-loi devient un héros patriotique et bafoué, dont la nature sauvage n’a d’égal que la beauté de la lande. Tout son corps crie vengeance ; pas seulement pour lui, mais aussi pour les braves gens dépouillés de leurs biens par un Sheriff de Nottingham des plus remarquables - merci, merci Alan Rickman. Si le film fait la part belle à la légende, il ne s’en inscrit pas moins dans la lignée des grandes épopées paysagères et patriotiques de l’époque (cf. Danse Avec Les Loups en 1990 et Braveheart en 1995) qui, sous couvert de récit historique, proposaient des relectures romancées et exaltées de grands mythes de l’Histoire - William Wallace, dont certains historiens disent qu’il a inspiré Robin des Bois, et le carrefour culturel autochtone/colons. Ainsi, plus qu’un argument narratif, l’approche hyper contextualisée de Reynolds peut être perçue comme un base marketting. Plus que de transcender le mythe, il s’agit de l’inscrire dans une dynamique précise visant à l’inscrire dans la mouvance des films d’aventures des 90’s, dont le crédo historique et la recette toujours gagnante - amour, gloire et beauté des paysages - semblent vouloir responsabiliser le divertissement.

Aujourd’hui, en ces temps de déstructuration - d’aseptisation ? - des mythes, qu’est-on en droit d’attendre d’un réalisateur tel que Ridley Scott ? Cinéaste de la reconstruction et du renouvellement, le bonhomme peut se targuer d’avoir accouché de quelques-uns des plus grands films du XXeme siècle. Remarqué des 1977 avec le très fameux Duellistes, Scott est contrairement à son frère Tony, un cinéaste de l’introspection, de l’humain, et surtout, un cinéaste de genre. Les différents visage du réalisateur ont déjà plusieurs fois fait mouche dans sa filmographie et ce, parce que le bougre ne se contente jamais de seulement utiliser les codes inévitables, mais préfère souvent les réinvestir et se les approprier à travers une imagerie et un découpage des plus personnels. Ainsi, son incursion dans l’horreur avec l’indiscutablement virtuose Alien en 1979, peut se targuer d’avoir fait vomir d’angoisse un tout petit garçon de 8 berges, à l’esthétique gore aujourd’hui bien affirmée, Eli Roth. Créateur d’atmosphère, Ridley Scott est aussi indéniablement un créateur de personnages et derrière le décor, ce sont finalement eux qui sont souvent au cœur de ses plus grands métrages. Qu’il investisse les codes du road movie (Thelma & Louise), la science-fiction (Blade Runner) ou le polar politique (American Gangster), les rapports entre les individus, leurs enjeux et leurs conséquences sont autant de débats que le réalisateur tient à mettre en lumière, conférant ainsi à son cinéma une véritable dimension sociale. Mais surtout, Ridley Scott est un réalisateur qui aime surprendre, au risque de se vautrer en beauté. Si des films comme Hannibal et Mensonges d’Etat, aux imageries et aux codes pourtant bien délimités, ont été des massacres critiques, on ne peut en dire autant de Gladiator, péplum made in les années 2000, nerveux et grandiose, qui dépoussière le genre, effaçant son côté kitsch et vintage hérité des productions Hollywoodiennes à la Ben Hur ; de même la violence brute et singulière de La Chute Du Faucon Noir transcende l’imagerie classique du film de guerre. Cinéaste multiface donc, Ridley Scott s’attaque aujourd’hui a un genre des plus mythiques : le film d’aventure historique. Pour ce faire, il retrouve Russel Crowe, engage Galadriel et roule ma poule. Le parti pris de Scott est cependant de retourner l’angle de vue, de recalibrer le mythe. Il veut raconter le combat d’un homme que l’histoire a transcendé. Encore une fois, il s’agit d’investir un contexte, dans un souci toujours plus grand de réalisme. Comme le dit lui-même le réal’ : ’Il me fallait une histoire politique. Isabelle, la nièce de Philippe Auguste, couchait avec le Roi Jean, ce que Philippe n’appréciait pas. Est-ce qu’il envahit l’Angleterre à cause de sa nièce ? Bien sûr que non ! Est-ce qu’il avait des vues sur l’Angleterre ? Absolument ! En épousant Aliénor d’Aquitaine, son père a enlevé des terres à la France. Nous avons lu que le neveu de Philippe, qui était un excité, avait proposé à son oncle d’envahir le pays, mais cette tentative, à Portsmouth, s’est soldé par un échec. Moi, j’ai brodé à partir de là.‘ Clairement débarrassée de ses attributs hérités du folklore médiévale (l’habit vert, entre autre), Robin de Longstride est ici un homme du peuple, à travers lequel peuvent s’exprimer des enjeux très contemporains en ces temps de crise. Là encore, Scott le dit lui-même ; à la question ’en quoi votre Robin est-il actuel ?’, il répond ’à cause de la situation politique’. Il y a donc un double enjeu, dans ce Robin des Bois. D’un côté, et du fait du contexte dans lequel il prend vie, le film propose un récit historique hyper calibré, soit disant surdocumenté, sous couvert de réalisme et de vérité, et de l’autre, il prétend traiter de thèmes contemporains, universels presque (noblesse des sentiments, justice, assise de pouvoir sur les plus démunis) pour lesquels finalement, le contexte importe peu. De fait, si on peut saluer la démarche et le pari, la question d’une certain vanité se pose. S’acharner à contextualiser, à calibrer historiquement les origines d’un personnage devenu légendaire, dont on ne sait presque rien si ce n’est qu’il n’a pas existé en tant que tel, semble être un beau paradoxe. Par définition, ces origines sont floues, multiples, et le passé de -des ?- Robin des Bois impossible à tracer. L’efficacité du métrage cependant, son caractère hautement divertissant et le lifting infligé au traitement des personnages principaux (Robin et Marianne) ont été salués par la critique. Et finalement Ridley, n’était-ce pas assez ?

Figure de proue de l’imagerie médiévale, Robin des Bois reste un personnage mystérieux. Profondément ancré dans un contexte historique, flou certes, mais fondateur, le bougre ne cesse de torturer historiens et cinéastes. Au-delà de la légende historique, il est devenu un personnage clé du septième art que seuls quelques attributs suffisent à définir. Appelant l’image, les aventures de Robin des Bois sont aussi le témoin de l’évolution d’un genre à travers les époques. D’abord géant du pur divertissement, super héros avant l’heure, le personnage et l’unilatéralité de ses exploits s’effacent peu à peu au profit d’un traitement contextualisé, si ce n’est politisé. Aujourd’hui, le film d’aventures historique ne se contente plus d’un décor ; il veut de la réalité et ce, même si son sujet est hérité d’un folklore, inspiré de faits par essence peu définissables. Si le paradoxe est peu compréhensible, très peu de mythes anciens y échappent de nos jours (cf. le traitement contemporains de la Comtesse Bathory). Quels héros sauront alors réactualiser le divertissement dans sa forme la plus brute ? Avis à Marvel et à ses Vengeurs.

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