Critique de film

Lisa et le diable

"Lisa e il diavolo"
affiche du film

Touriste en Espagne, Lisa, après avoir rencontré un homme ressemblant étrangement au diable figurant sur une peinture murale d'une église, se perd dans les rues de Tolède, et se retrouve dans une maison habitée par ce même homme, serviteur d'une mère aveugle et de son fils, qui reconnaissent en elle l'ancienne compagne disparue de ce dernier...

Les critiques à propos de ce film

Critique de Lisa et le diable - Diaboliquement orchestré
Par : Damien Taymans

Juste après le succès de Baron vampire, Bava reçoit pour la deuxième fois de sa carrière une liberté d’action totale, opportunité dont il avait déjà joui pour son essai Danger : Diabolik ! en 1968. Pas de restriction budgétaire destructrice ni de limitation temporelle contraignante pour cette œuvre et la présence d’un ami à la production pour Bava puisqu’il retrouve Alfredo Leone pour lequel il a travaillé sur Baron vampire.

Basé sur un script venant d’Eugenio Bava, le père de Mario, le film est devenu l’œuvre personnelle de son réalisateur qui a tout fait pour lui donner une allure exceptionnelle. Malheureusement, le film connaitra une sortie peu enviable et reçoit nombre de critiques défavorables dues à une œuvre trop déconstruite et complexe au sein de laquelle mannequins et vivants communiquent et où les barrières limitant l’espace-temps explosent et n’ont plus de pouvoir sur l’histoire. Devant un scénario aussi alambiqué et des scènes poussées à l’extrême (violence graphique, caractère dérangeant des évocations de la nécrophilie), les avis sont unanimement mauvais et l’accueil n’est pas au rendez-vous.

Etant donné le caractère peu vendable de l’œuvre, Leone demande alors à Bava d’y ajouter quelques scènes dans la lignée de L’exorciste de William Friedkin. Dès lors, de nouvelles scènes sont tournées et collées à l’œuvre originelle et transforment celle-ci en un patchwork picturalement désagréable et incompréhensible. De plus, un problème philosophique se pose à Bava qui n’accepte pas le caractère anticlérical de certaines scènes qui sont en opposition avec son éducation religieuse. Les scènes seront alors tournées par Leone lui-même et donneront lieu à une version américaine du métrage qui parait sous le nom de La maison de l’exorcisme.

Jamais une œuvre bavienne n’aura fait couler autant d’encre que celle-ci. Outre sa genèse mouvementée, le métrage souffre aujourd’hui d’une concurrence torride entre deux clans opposés en tous points qui reconnaissent ou non la qualité de l’œuvre. A proprement parler, il faut avouer que chacun a sans doute raison tant les qualités du métrage égalent sans conteste les défauts de ce dernier. Néanmoins, il faut également avouer que l’œuvre s’intègre parfaitement au circuit bavien et qu’elle émane, malgré quelques maigres idées, du génie d’un passionné. La trame scénaristique est pour le moins labyrinthique et aura tôt fait d’égarer certains spectateurs inattentifs du droit chemin. Personnages apparaissant à tous les coins et pas toujours identifiés, flou créé par la ressemblance entre un personnage (le défunt mari) et son mannequin, coexistence du passé et du présent qui se mêlent fréquemment, de nombreux ingrédients qui explosent le cadre général des films du genre pour intriguer le spectateur. Du genre… Mais quel genre ? Car, à l’instar des personnages du film, ils se côtoient continuellement et ne permettent jamais vraiment de classer l’œuvre : des éléments du giallo par ci, des scènes horrifiques par là et un petit peu d’accents dramatiques pour recouvrir le tout.

Fidèle à son savoir-faire, Bava continue de nous égarer en utilisant à l’excès de la caméra subjective mais apposée sur nombre de personnages au lieu de se cantonner à la seule Lisa. Points de vue multiples (Lisa, Maximilien, Leandro) qui nous emmènent dans les méandres d’une œuvre qui ne s’éclairera que quelques longues minutes plus tard. En attendant, on en saisit plus tout à fait qui est Lisa et qui est Elena, notre vue se brouille entre Leandro et le diable et notre esprit succombe devant le personnage du défunt mari tantôt vivant tantôt reconstitué en cire. Une complexité étonnante qui s’épaissit considérablement au fil du métrage, complexité que d’aucuns ont stigmatisée comme symptôme d’une œuvre ratée et que je considère personnellement comme une réussite totale. La trame scénaristique nous conduit exactement à l’endroit vers lequel les personnages foncent tête baissée : l’égarement et la folie. En ce sens, elle participe au dessein de l’auteur et reste dans la continuité du début du métrage avec ces interminables ruelles de Tolède dans lesquelles se perd Lisa.

Comme à son habitude, Bava effectue des rappels continuels aux autres films qu’il a engendrés et qui prouvent le côté narcissique du bonhomme. Les mannequins font leur retour dans l’œuvre bavienne après Une hache pour la lune de miel pour rappeler son chef-d’œuvre qu’est Six femmes pour l’assassin. Ces échanges continuels entre vivants et ersatz inanimés renvoient également aux deux mêmes œuvres. Quant aux doubles maléfiques symbolisés ici par le diable alias Leandro et par le tandem Lisa-Elena, ils rappellent indubitablement le personnage de Barbara Steele dans Le masque du démon et Christopher Lee et Dahlia Lavi dans Le corps et le fouet.

Deux taches d’ombre résident dans le film. La première concerne le casting approximatif qui a fait choisir Telly Kojak Savalas pour interpréter le rôle du diable. Un personnage caricatural qui ne fait que sourire et osciller entre cigarettes et sucettes, ne soulevant jamais la moindre interrogation et livrant une interprétation aussi lisse que la poitrine de ma belle-sœur Yvonne. D’autre part, les dialogues sont assez souvent approximatifs et révèlent le malaise du réalisateur dans ce domaine, plus enclin à doter son œuvre d’une photographie irréprochable qu’à l’alimenter de dialogues cohérents.

En conclusion, Lisa et le diable est l’œuvre de son créateur et présente comme principal point positif d’être cohérent scénaristiquement avec l’intention de départ en plus d’offrir des scènes réellement sublimes.

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