Critique de film

Martin

"Martin"
affiche du film

Un jeune homme de dix-sept ans, obsédé par le sang, est persuadé d'être un vampire.

Les critiques à propos de ce film

Critique de Martin - La nuit du fou vivant
Par : Damien Taymans
Tags : Vampires

Réalisé en 1977, exactement neuf ans après La Nuit des morts-vivants, Martin est une œuvre charnière dans la carrière du réalisateur en ce sens qu’elle signe le début de la collaboration entre le maquilleur Tom Savini et le réalisateur Romero. Tourné en six semaines pour un budget avoisinant les 250 000 dollars, le métrage romérien est l’une des exceptions qui confirment la règle : le cinéma ne doit pas dépendre de budgets gargantuesques mais peut subvenir à ses besoins par le biais d’une mise en scène efficace et d’une originalité certaine. Variation impressionnante sur le thème du vampirisme, le métrage se présente avant et surtout comme une critique acerbe et virulente à l’égard de la religion et des croyances populaires en général. Tour à tour effrayante et bouleversante, l’œuvre s’est imposée au fil du temps comme l’une des meilleures de son créateur grâce au traitement réaliste et naturaliste du personnage central et de ses tourments.

Le métrage s’ouvre sur un premier meurtre. Entrée en matière violente, déstabilisante. A renforts de gros plans, Romero nous plonge au cœur même de la scène pour en extraire la substance destructrice de l’agresseur. Pourtant, cet élan ravageur est rapidement tempéré par des gestes d’une douceur extrême. Si la victime repousse furieusement Martin, elle se laisse finalement emporter dans ses bras et ne semble plus faire preuve de la moindre résistance. Le sempiternel pouvoir de séduction vampirique est substitué par l’ersatz opiacé implanté dans son organisme. La douce euphorie neurasthénique de la proie renvoie aux images en noir et blanc nous montrant une vision autrement poétique de la réalité. Martin se pose d’entrée comme une œuvre originale. Violence patente, destruction des préceptes du genre, poésie relative des images sépia. Formidable amalgame entre l’horreur, le réalisme et l’art. Le prisme romérien est un miroir déformant et performant.

Martin est-il réellement un vampire ou plutôt un représentant de l’adulescence difficile ? Cuda s’évertue à affubler le jeune homme de sobriquets vampiriques, lui lançant à la poire le qualificatif de Nosferatu à tout bout de champ. L’évocation du passé familial abonde en ce sens. La faim sanguinolente de Martin atteste également cette hypothèse. Pourtant, les contre-exemples pullulent également : l’anti-héros romérien ne semble répondre à aucun des schémas des bloodsuckers habituels. Martin ruine les présomptions de son oncle en mordant à pleines dents dans une gousse d’ail ou en prenant dans sa main les crucifix placés ici et là. Lors d’une grandiloquente mise en scène, Martin démontre l’absurdité des croyances populaires : vêtu d’une large cape noire et entiché de fausses dentes, Martin joue avec les perceptions de Cuda comme il le fait des nôtres. Frustré sexuellement, isolé des autres (au point de se faire aisément passer pour un sourd-muet), perturbé par son environnement familial, Martin se situe à la limite entre les deux conditions qu’on lui prête.

En ce sens, Martin est un pamphlet incisif à l’encontre des dérives populaires. L’homme y est montré sous un nouveau jour : déviant, perturbé par l’étranger, le représentant de l’humanité laisse ressortir toute son animosité à l’égard de l’être différent. Au point de le cataloguer avec la facilité d’un étiqueteur de supermarché. Les flashs backs dénués de couleur corroborent ce fait : l’homme est immuable et réagit depuis la nuit des temps avec la même virulence contre tout ce qui lui échappe. La course aux sorcières d’antan est représentée dans l’ère contemporaine par les brocards utilisés. Le constat est affolant : d’ici à là, l’homo sapiens n’a guère évolué si ce n’est dans l’extériorisation de sa violence qui se fait désormais de manière plus détournée et insidieuse.

Romero est-il pour autant à ranger du côté des artistes engagés ? Assurément mais pas seulement. Car l’intention romérienne ne peut se résumer à la seule rigidité de la réflexion sociale et ontologique. Engagé certes mais inspiré également. Martin, à l’instar de La Nuit des morts-vivants et de La nuit des fous vivants, en plus d’être des œuvres engagées, n’en participent pas pour autant moins au registre fantastique. Les clichés du genre sont d’ailleurs omniprésents, preuve que le réalisateur n’oublie pas ses racines qu’il affectionne particulièrement. Zombie pour moraliste qu’il soit n’en demeure pas moins gore. Diary of the Dead s’entête à cracher sur le rôle des medias en les transformant en relais de la folie sanguinolente des zombies.

Engagé mais nullement dégagé, Romero signe avec Martin l’une des variations les plus jouissives et intellectuelles (sans être intellectualisantes) sur le thème vampirique. Une véritable leçon de cinéma qui confronte réalisme et fiction, archaïsme et actualité avec un savoir-faire indéniable.

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