Critique de film

Vampyr ou l'étrange aventure de David Gray

"Vampyr - Der Traum des Allan Grey"
affiche du film

Un jeune homme, Allan Grey arrive un soir à l’auberge de Courtempierre, village situé au bord d’une rivière. Il est peu à peu impliqué dans une série de mystères au cours de cette nuit-là. Dans un château des environs, une jeune fille est alitée, souffrante après la morsure d’un vampire. David se trouve alors conduit sur les traces du vampire et de ses assistants.

Les critiques à propos de ce film

Critique de Vampyr - Le cauchemar de Courtempierre
Par : Damien Taymans
Tags : Vampires

David Gray s’installe un soir dans l’auberge du village de Courtempierre. Durant la nuit, un vieillard entre dans sa chambre et dépose un mystérieux paquet, lui recommandant de ne l’ouvrir qu’après sa mort. Le paquet en question contient un livre traitant du vampirisme, un fléau qui touche le village depuis quelques temps…

Vampyr est, à l’instar du Dracula de Tod Browning et du Nosferatu de Murnau, une des œuvres qui fournirent au cinéma fantastique ses lettres de noblesse tout en asseyant les caractéristiques essentielles du mythe vampirique. A ceci près que le métrage du Danois Carl Theodor Dreyer se distingue des œuvres précitées dans le traitement formel et sémantique du peuple des ténèbres. Plus poétique que réaliste, Vampyr privilégie plutôt l’étrangeté photographique au détriment de toute trame narrative. En guise de narration, l’œuvre néglige toute cohérence, suivant pas à pas les découvertes de son héros itinérant, un héros passif qui se pose plus comme témoin que comme acteur. En choisissant d’adapter les deux nouvelles, Carmilla et L’auberge du dragon volant, du recueil de l’Irlandais Joseph Sheridan Le Fanu intitulé In a glass darkly à la place du roman de Bram Stoker, un temps envisagé, Dreyer marque sa préférence pour l’étrangeté surnaturelle au détriment de l’épouvante pure.

Œuvre hypnagogique, Vampyr décrit un univers parallèle au nôtre, une nouvelle dimension renvoyant directement aux récents travaux d’Einstein. Une étrangeté onirique rendue par la photographie surexposée, nappée d’un voile agissant a contrario des habituels contrastes dichotomiques recourant à l’opposition duelle de l’obscurité et de la lumière. Eberlué par ce qui lui est donné à voir, David Gray déambule au sein du village, allant de surprise en surprise, les yeux écarquillés devant un spectacle dont il ne saisit pas, à l’instar du spectateur, le sens. Baigné dans un monde cauchemardesque, le héros avance aveuglément vers une vérité indicible, croisant au fil de ses pérégrinations force avertissements propres au genre fantastique : le tableau macabre de l’auberge, les incantations derrière la porte, l’homme défiguré, l’homme à la faux (présage évident de la mort), l’usine désaffectée, la chambre aux cercueils, la danse macabre (sans doute à l’origine de celle récurrente de Carnival of souls). Des étapes qui sont autant de strates différentes que le personnage traverse inconsciemment, jalons définis dans le livre religieux, hommage posthume d’une des victimes vampiriques. Immergé dans un univers crépusculaire, David plonge définitivement dans les abîmes les plus obscures lorsqu’il se dédouble pour apercevoir son destin tragique à travers la glace de son cercueil, une audace visuelle de Dreyer qui permet au réalisateur d’éreinter son spectateur par le truchement de cette introspection claustrophobique et mortuaire.

Outre la peinture d’une réalité parallèle qui aboutira à l’affrontement entre deux camps manichéanisés à l’extrême (les bons et les mauvais), Vampyr explore les fondements du mythe vampirique dont il reprend scrupuleusement tous les ingrédients constitutifs : un héros itinérant, une halte dans une auberge inquiétante, une population villageoise menacée par un fléau (pensons à la peste qui frappe dans le Nosferatu de Murnau), le vampire et ses complices, le pieu dans le cœur comme seule possibilité de rompre le châtiment, le livre antédiluvien qui décrit les rituels dans les moindres détails. Mis à part les gousses d’ails qui ne feront leur apparition dans la mythologie que quelques années plus tard, le métrage ignore un principe fondamental pourtant décliné dans l’œuvre littéraire originelle, à savoir le pouvoir de séduction exercé par le monstre sur sa victime consentante. Un rapport libidineux aux accents saphiques que Dreyer préfère ne pas utiliser pour ne pas lutter les bonnes mœurs, eu égard de son traitement déjà anticlérical.

A la frontière entre cinéma muet et parlant (Dreyer opte pour un amalgame des deux en réduisant à peau de chagrin ses dialogues et en persévérant à insérer des intermissions écrites qui résument l’histoire), Vampyr est une nouvelle variation sur le thème du nosferatu qui, si elle privilégie la poésie picturale (les somptueux et inquiétants décors d’Hermann Warm, déjà à l’œuvre pour les fonds expressionnistes du Cabinet du docteur Caligari) au réalisme, si elle baigne dans un fantastique onirique plutôt que dans l’épouvante viscérale, préfigure visuellement et sémantiquement nombre d’œuvres futures et prouve l’avant-gardisme novateur (joli pléonasme !) de certains pionniers cinématographiques.

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