Le Cinéma Fantastique au bout des doigts. Cinéma Fantastique vous propose une critique jeune des films les plus vieux au plus récents traitant du fantastique dans sa globalité. Horreur, gore, fantômes ...
Aux abords d'une petite ville, la mort, sous les apparences d'un étranger à la silhouette longiligne et au visage grave et triste, monte dans une diligence où se trouve déjà un couple d'amoureux. Tous trois arrivent dans "une petite ville perdue dans le passé". L'installation du mystérieux voyageur intrigue. Achetant un terrain près du cimetière il l'entoure d'une impressionnante muraille loin des regards indiscrets...
Œuvre sinon inconnue du moins méconnue, Les Trois Lumières est à ce jour, avec le diptyque des Araignées, l’un des premiers films de Fritz Lang conservé en intégralité, La statue qui marche et Cœurs en lutte, ses deux précédents films, ayant subi les affres du temps. Il consacre surtout la première union cinématographique du couple Lang-Von Harbou dont l’ex-mari de cette dernière en est le témoin consentant. Remplissant pour le coup un double rôle, celui de Derwisch et de Girolamo, l’acteur Rudolf Klein-Rogge ne quittera plus le couple, incarnant par deux fois le diabolique docteur Mabuse et interprétant également l’inventeur Rotwang dans Metropolis.
Les Trois Lumières est assurément une œuvre de son temps en même temps qu’elle aspire à l’universalisme, le sujet puisant autant dans les mondes arabes des Mille et
une nuit que dans la Venise médiévale. Au centre, deux thèmes universels et intemporels : la Mort et l’Amour, luttent l’un contre l’autre dans une échauffourée à l’issue connue d’avance. Après que la Faucheuse (en l’occurrence un homme, conformément au genre du mot « mort » en allemand) a enlevé son époux, l’héroïne mène un combat contre la fatalité et exhorte la Mort de lui rendre le défunt. Désemparée, lasse du fardeau qui lui incombe (d’où le titre Der Müde Tod, « la mort fatiguée »), la Mort offre la possibilité à la jeune femme de contrer le destin et par la même occasion de l’aider à contourner cette funeste fatalité. Symbolisées par des bougies aux cierges gigantesques, les vies humaines se consument jusqu’à ce que la mèche ne s’éteigne, signe que le dernier souffle a été expiré. La femme devient alors le témoin de trois histoires aux dénouements tragiques mettant invariablement en scène une représentante féminine qui transgresse les prérogatives masculines afin de faire triompher l’amour. Zobéide affronte l’organisation patriarcale de son peuple et outrepasse les lois religieuses pour sauver celui qu’elle aime. Mona Fiametta, victime de l’oppression masculine et prisonnière de surcroît d’une bourgeoisie proche du système des castes, dresse un plan avec l’aide de son serviteur contre Girolamo, représentant émérite de cette société fondée sur le respect de règles archaïques. Ahi, quant à elle, recourt à la magie pour se sortir des griffes (des ongles, plutôt) de l’Empereur qui, du haut de son omnipotence, s’approprie la belle et exige la décapitation de son amant.
Trois peintures de femmes courageuses, véritables modèles qui envoient valser
traditions aveugles et diktats religieux au nom de l’Amour, répondant ainsi, à l’instar de l’héroïne, au verset du Cantique des cantiques : « L’Amour est plus fort que la Mort ». Un adage qui trouve quatre alternatives menant inéluctablement à l’échec. Fable pessimiste en soi, Les Trois Lumières est surtout et avant tout une peinture réaliste autant qu’allégorique. En dépeignant ces quatre femmes téméraires, Lang et Von Harbou se font le porte-parole de la mentalité d’après-guerre qui vit ses préceptes peu à peu s’étioler au profit de la reconnaissance de l’autre sexe. Une œillère différente également pour ce qui est de la Mort, décrite pour la première fois comme une exécutrice de basses besognes, pliant sous le faix d’un labeur insoutenable. Longiligne, vêtu de noir, le regard triste, le visage blême, le personnage revêt une psychologie propre (plus que les autres personnages en réalité), métaphore du désastreux bilan au lendemain du conflit mondial qui plongea la société allemande dans l’affliction.
Classique intemporel qui entame la quête de la germanité pour le mythique tandem pré-marital. Une quête qui sera poursuivie avec de nombreuses œuvres, spécifiquement Les Nibelungen flirtant avec le pangermanisme dont se détachera le cinéaste dès le début des années 30. Les Trois Lumières émerveille par son esthétique, charme par l’hétérogénéité de ses tableaux et séduit par son enracinement en même temps intemporel et exotique.
En 1921, Fritz Lang, véritable fer de lance de l’expressionnisme allemand, se révèle à ses pairs avec Les trois lumières. En effet, après quelques œuvres de grande qualité qui, à l’époque, n’avaient malheureusement pas fait l’unanimité, le cinéaste parvint à réaliser un magnifique tour de
force avec ses Trois Lumières. Lancement d’une carrière admirable que Lang mènera tambour battant, offrant au cinéma fantastique ses plus beaux chefs-d’œuvre, de Metropolis au fameux Dr. Mabuse, le métrage développe une très intéressante variation sur l’inéluctabilité du destin par le biais d’une allégorie de la mort. Aux abords d’une petite ville, la Mort, sous les apparences d’un étranger à la silhouette longiligne et au visage grave et triste, monte dans une diligence où se trouve déjà un couple d’amoureux. Tous trois arrivent dans "une petite ville perdue dans le passé". L’installation du mystérieux voyageur intrigue. Achetant un terrain près du cimetière, il l’entoure d’une impressionnante muraille loin des regards indiscrets...
Bien que fortement ancré dans son temps concernant l’aspect visuel mais surtout la mythologie déclinée, Les Trois Lumières étonne d’emblée par l’universalité de son propos. En effet, après une mise en jambe qui met en scène de manière fine et poétique le décès inopiné de l’un des protagonistes, Lang parvient à élaborer l’un des premiers films à sketches de tous les temps. Précurseur des nombreuses réussites de ce domaine, le film n’en demeure pas moins avant tout un triptyque international dépeignant avec force de détails le funeste destin de ses différents protagonistes. Maniant l’art de conter avec une certaine malice, Lang change de lieu et de temps avec un brio certain, n’hésitant pas pour ce faire à mettre sur pieds un système elliptique intelligent.
Rythmée, l’œuvre se livre alors comme un croisement
entre trois vies bien distinctes aux tenants et aux aboutissants pourtant semblables qui ont pour but de démontrer de manière particulièrement poignante la suprématie de la Mort. Passant de l’espoir à la tristesse en un seul plan, Lang joue avec les sentiments du spectateur en mettant en regard le bonheur et le malheur, l’égoïsme et la conscience humaine, de manière à ce que chaque séquence s’inscrive dans le registre émouvant d’un ensemble très profond. Œuvre réflexive s’il en est, Les trois Lumières demeure aussi un film d’aventures où le rythme et certains effets spéciaux bien sentis s’avèrent totalement bluffant, ajoutant encore à la perfection du coup de maître réalisé par ce génie allemand.
Plus que n’importe quel autre, Les Trois Lumières constitue le film de référence d’un expressionnisme allemand de qualité. Chef-d’œuvre intemporel et interculturel qui jette les bases de techniques visuelles et narratives largement utilisées par la suite, l’œuvre de Lang constitue un fleuron hors du commun. La puissance qui s’en dégage et les thématiques déclinées en font à n’en point douter l’un des films les plus importants de l’histoire du cinéma.

Coup de coeur !A la Cinematek à Bruxelles. Leur programmation est vraiment magnifique. Si tu as l’occasion d’y aller, je te le conseille franchement !
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