Critique de film

Dream

"Bi-mong"
affiche du film

Alors qu’il rêve d’un accident de voiture, un homme se retrouve témoin d’un réel accident. La conductrice, qui clame son innocence, est arrêtée par la police qui la suspecte d’en être la cause.

Les critiques à propos de ce film

Critique de Dream - Cauchemar éveillé
Par : Damien Taymans
Tags : Asiatique

Jin rêve qu’il emboutit un véhicule avec sa voiture alors qu’il cherchait à suivre son ex petite-amie. Marqué par le réalisme de son songe, il décide de se rendre sur le lieu de l’accident onirique et se rend compte que ledit tamponnage a bien eu lieu et que le conducteur responsable du tamponnage a pris la fuite. Jin fait alors état de son rêve et décrit aux policiers les circonstances de celui-ci. Ran est cueillie chez elle en pleine nuit et subit des interrogatoires qui n’en finissent pas. D’autant que la jeune femme dispose d’un alibi friable : elle se trouvait tranquillement alitée dans les bras de Morphée au moment de l’accident. Jin dépose également dans ce sens et tente d’apporter la preuve que son cauchemar est le seul responsable. Un lien étrange se tisse entre Jin et Ran, les rêveries de l’un amenant inexorablement l’action de l’autre…

En pleine évolution, le réalisateur coréen Kim Ki-Duk persévère avec Dream dans l’expérimentation cinématographique qu’il édifie comme une véritable expérience sensorielle enrobée de mystères et de métaphores au sein de laquelle le spectateur éprouve bien des difficultés à se situer. Témoin de la maturation et de la perpétuelle recherche d’innovation de l’auteur, Dream constitue une rupture totale avec les œuvres antérieures du cinéaste. Son obsession de l’eau s’assèche au gré d’une scène anodine (un verre d’eau versé dans la couche, sans effet) et le mutisme dans lequel il cloisonnait volontiers ses personnages se réduit considérablement, les héros de Dream franchissant une solide barrière linguistique pour entrer en communication (l’acteur est japonais et l’actrice coréenne, chacun s’exprimant dans sa langue natale). Le métrage s’avère ainsi être une composition minutieuse qui atteste de la volonté du réalisateur de s’extirper des canevas dans lesquels il s’était lui-même abîmé jusqu’à s’engourdir dans un cinéma un brin auteurisant.

Parallèle intéressant que celui de ces deux héros qui sombrent et s’ankylosent de concert et sans coup férir dans un gouffre aux méandres paradoxalement réguliers (certaines séquences ressassées à l’envi). Une régularité qui mène à l’irrégularité via des passages singuliers plus instinctifs qu’explicatifs. Embrumé par de nombreuses métaphores, une foule d’ellipses et une légion de faux-fuyants, le récit s’épaissit progressivement et amène inéluctablement le spectateur à remettre en question ce qui lui est donné à voir. Perdue entre rêve et réalité, entre matérialisme fourbe et vérité fantasmée à l’image des deux êtres qui se construisent cahin-caha une relation tendant vers la stabilité, la pellicule gagne en consistance autant qu’elle perd en pragmatisme et en clarté. Les deux personnages finissent par n’être plus qu’un (à l’image des estampes de Jin qui fonctionnent en effet miroir), recourant à une série de stratagèmes tantôt doucement naïfs (les menottes) tantôt extrêmement violents (l’autodestruction de Jin) pour rendre leur vie de couple bricolée un tantinet viable. Dream dépasse le simple cadre de l’expérience pour se poser comme une profonde autopsie du couple qui n’hésite pas à investiguer sur les terres du passé (les relations tumultueuses avec les ex) pour décrire un présent invivable puisque découlant d’un inévitable manque de confiance. Yin et Yang, scissions chromatiques du plan, découpements finement ciselés, tout concourt à séparer et à réunir ces deux âmes écorchées par un fatalisme d’autant plus incontournable qu’il pousse à l’aliénation (le premier opus de Nightmare on Elm street de Craven jouait sur une tension similaire) et à l’implosion psychologique et physiologique.

Au fil de l’œuvre, laissant place à un embrouillamini abscons, le récit se perd en conjectures : des questionnements émergent sans qu’aucune réponse ne soit jamais explicitement formulée. En lieu et place, Kim Ki-Duk contraint à la libre interprétation, multipliant les pistes en même temps qu’il amincit progressivement la frontière entre réalité et onirisme par le truchement d’images aussi délicieuses qu’incompréhensibles, délestées au gré d’une narration labyrinthique qui, sur la durée, devient pénible.

Critique de Dream - Dreams are my reality
Par : Maureen Lepers

Enfant prodigue du cinéma coréen, Kim Ki-Duk fait partie de ces réalisateurs dont on attend toujours plus et qui, de façon logique, peinent souvent à se relever de leurs échecs, critiques ou commerciaux. Si, en une bonne dizaine de films, le cinéaste est parvenu à s’imposer comme une figure artistique incontournable dans son pays, les récents balbutiements de sa carrière semblent remettre son statut en question. Le cinéma subversif et douloureux des débuts (The Coast Guard ou Bad Guy), essentiel à la Corée dans un tel contexte géopolitique, tend à s’effacer au profit d’une esthétique hautement symbolique, dont la réflexion n’est plus qu’illustrative. C’est comme si le cinéaste avait renoncé à la dénonciation, pour ne plus matérialiser que des concepts. Déjà amorcé avec Printemps, Eté, Automne, Hiver…. Et Printemps, le cycle auteurisant de Kim Ki-Duk trouve une suite avec Dream, drame onirique dans lequel un couple de fortune, Jin et Ran, est prisonnier de l’inconscient : ce que Jin rêve, Ran le réalise, jusqu’au meurtre.

A travers le prisme de ces deux personnages, solitaires et meurtris, Kim Ki-Duk revisite une fois de plus les thèmes qui lui sont chers et qui ont façonné son cinéma. L’impossible communication, la rupture, le rejet et la haine du corps sont ici les points centraux de l’intrigue, et les éléments structurels de la grammaire visuelle du film. Chaque décor, hermétique et clos, chaque mur et chaque détail d’une pièce quelconque, sont autant de barrières dressées entre les personnages, à la fois prisonniers de l’autre et d’eux-mêmes. Leur souffrance psychique (les cauchemars) et la douleur physique (l’automutilation) qu’ils ressentent ne sont que les manifestations tangibles de l’étouffement intérieur. Comme l’indique l’image largement exploitée du papillon dans le film, la seule façon pour eux de s’émanciper - et donc de trouver la paix - est de sortir de leur cocon. Pour continuer d’exister, il leur faut s’affranchir du monde extérieur, mais aussi de leur propre corps, et qu’importe alors que la seule réponse soit la mort.

Cependant, si le pitch, original quoiqu’assez classique, pouvait donner naissance à un conte fantastique des plus efficace, force est de constater que Kim Ki-Duk n’a pas tiré le meilleur parti de son histoire. Soucieux d’imposer à chaque élément de l’image une dimension symbolique, le réalisateur tombe très vite dans l’illustration pure, dénuée de toute liberté d‘interprétation. Le spectateur n’a pas à réfléchir aux intentions du cinéaste ; elles sont largement explicitées en une surenchère de détails métaphoriques vus et revus (le blanc et le noir, les plans bleutés pour l’évasion, le papillon en signe de liberté…) qui finissent par lasser, et surtout vexer, comme si Ki-Duk était persuadé que son public ne pouvait saisir seul la profondeur de son film. Là où David Lynch, lui aussi cinéaste du rêve et de l’inconscient, s’abstient, à tort ou à raison, de livrer la moindre clef de compréhension, Kim Ki-Duk se fait redondant et perd de vue l’efficacité de son métrage. Si il n’est pas dénué d’intérêt, Dream s’avère beaucoup trop contemplatif et théorisant pour son sujet, noyé dans un traitement pompeux, et finalement assez vain.

Evoluant dans un cadre quelconque, ni léché ni bâclé, les deux acteurs principaux, Joe Odagiri et Lee Na-Young, peinent à donner du souffle et de la crédibilité à leurs personnages, empêtrés qu’ils sont dans un scénario alambiqué, répétitif, et quelque peu incohérent. Au final, ce qui domine, ce n’est ni la frustration générée par un dénouement trop rapide, ni le chagrin suscité par le destin des protagonistes, ni même la colère engendrée par le traitement, mais plutôt une profonde indifférence. A l’image de Jin, on lutte pendant 95 minutes, pour ne pas s’endormir.


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