Critique de film

Don't be afraid of the dark

"Don't Be Afraid of the Dark"
affiche du film

Remake d'un téléfilm de 1973 signé Nigel McKeand. Une jeune fille doit vivre avec son père et sa nouvelle compagne et découvre des créatures qui vivent sous les escaliers.

Les critiques à propos de ce film

Critique de Don’t be afraid of the dark - C’est pour mieux te manger mon enfant…
Par : Maureen Lepers
Tags : Remake, Etrange festival 2011

Auteur et dessinateur dont l’univers a su séduire Guillermo Del Toro, Troy Nixey signe avec la complicité du réalisateur espagnol son premier long métrage, Don’t be afraid of the dark, remake d’un téléfilm des années 70.

L’histoire de ce Don’t be afraid of the dark est des plus classique. Une petite fille, Sally, emménage avec son père et sa nouvelle épouse dans le manoir qu’ils sont en train de rénover, et réveille par mégarde les monstres de la maison, des tooth fairies sournoises et affamées. Il est facile de voir ce qui a intéressé dans ce pitch un cinéaste tel que Guillermo Del Toro, qui retrouve ici quelques pistes privilégiées de son propre cinéma – en deux mots : l’enfance, le traumatisme originel de l’abandon et bien sûr, les monstres merveilleux que celui-ci engendre, cœur de L’échine du diable et du Labyrinthe de Pan – mais aussi certaines de ses créatures favorites, ces fameuses tooth fairies donc, héroïnes d’une séquence culte d’Hellboy II. Pour le réalisateur, ici producteur, le long métrage fait donc office de carrefour entre deux genres qu’il affectionne et dans lesquels il excelle, le conte horrifique et le conte merveilleux. Ces bases posées, on peut d’emblée constater ce qui constitue la plus grande faille de Don’t be afraid of the dark, condamné à grandir à l’ombre de l’œuvre de son producteur. Si le travail fourni par Troy Nixey n’est pas dénué d’un certain souffle, il lui manque cependant l’inquiétante étrangeté du Labyrinthe, la radicalité de la peur de l’enfant, immense et terrible, celle qui, une fois la lumière éteinte, gronde dans nos yeux et nous monte à la gorge, celle qui précisément, nous fait craindre le noir.

A dire vrai, le film possède presque tous les défauts de ses qualités, qualités qui, parce qu’elles ne sont pas transcendées du point de vue du seul cinéma, échouent à faire de Don’t be afraid of the dark un coup de maître. C’est d’abord le traitement des personnages qui est à remettre en question, et plus précisément celui de la belle-mère, Kim, et bien sûr de la gamine, Sally. A ce duo de figures féminines, s’ajoute celle de la mère, absente, dont seule nous parvient la voix au cours de conversations téléphoniques. On sait d’elle qu’elle est lâche et cruelle : elle a abandonné sa fille en la renvoyant chez son père, pour des raisons obscures qui échappent à Sally, et de fait échappent aux spectateurs. A ce personnage vient donc s’opposer Kim, la belle-mère (Katie Holmes), prolongement à la fois de la figure maternelle et de la figure de l’enfant. Kim, attentionnée et douce, qui décore et peint, est dans l’image, le relai de deux idéaux complémentaires - la mère dont Sally aurait toujours rêvé, et la femme qu’elle aspire à devenir. Elle met donc la petite fille face à deux versions d’elle-même, antérieure et future, qui renforcent de fait son statut d’enfant, dont elle devient en somme prisonnière. C’est là à la fois la force et la faiblesse de Sally, n’être qu’une petite fille seule face à ses démons. En effet, les enfants sont des personnages de cinéma magnifiques et complexes, dont la mise en place est souvent laborieuse car elle dépend de la capacité du réalisateur à restituer dans l’image l’innocence, l’émerveillement et la fragilité qui sont les armes d’une telle figure. Dernièrement, c’est l’héroïne éponyme de Coraline de Henry Selick, d’après le roman de Neil Gaiman (avec lequel Nixey a d’ailleurs travaillé) qui est sans doute, à ce titre, la plus belle réussite. Cette peste malheureuse dont les fantasmes deviennent les pires cauchemars ressemble, dans une certaine mesure, à l’héroïne de Nixey, à la différence près que la petite Coraline a des raisons concrètes de faire la gueule. Avec ses airs supérieurs et sa doudoune rose, Sally ressemble plus à une gosse mal élevée qu’à une enfant traumatisée, à laquelle de fait, le spectateur ne s’attachera guère.

Cette incapacité de Troy Nixey à pénétrer l’intériorité de ses personnages et à en faire apprécier les conflits et tensions intimes à son spectateur, on la retrouve dans sa façon d’appréhender l’espace et les décors. Le défaut de Don’t be afraid of the dark est d’avoir été pensé comme un comic book, et non comme un film. C’est ici l’individualité de l’image, la composition d’un plan qui prime, plutôt que l’ensemble. Les décors, somptueux, ne sont en fait filmés qu’à plat, et Nixey échoue là où un véritable penseur de cinéma aurait réussi, à savoir dans l’animation, par le mouvement – et soit dit en passant, autrement qu’en multipliant les travelings - des lieux, des personnages, du récit. De tout ce qu’on voit ou nous raconte, on ne perçoit que la surface, et de cet espace clef que constitue l’antre des tooth fairies (un puits souterrain dont l’entrée se situe à la cave), il n’y a pas trace. Pour autant, une chose vient finalement sauver le film du naufrage : la promesse d’une intériorité moins immédiate, mais finalement efficace. Sally, en effet, trace, dessine, bref crée de l’image dans l’image, comme sa belle-mère Kim, comme avant elles, Blackwood, l’ancien propriétaire du manoir et plus largement, comme Nixey, le réalisateur. La belle idée du dessinateur est en définitive de régler son conflit narratif (une petite fille voit des monstres et bien sûr, les adultes ne la croient pas) non pas par le cinéma, mais bel et bien par l’illustration. C’est la découverte de dessins successifs, d’abord de Sally par Kim, puis de Blackwood (dont les esquisses rappellent par moment les monstres de Mignola) par Kim également, qui permet à la menace du monstre d’éventuellement pénétrer dans l’image et de s’imposer comme un véritable enjeu horrifique. La contamination du champ par le hors champs passe donc par l’immobilité la plus totale, et de cette opposition –fixité de la menace et chaos de la panique – Don’t be afraid of the dark tire finalement une grande force rhétorique.

S’il échoue à rendre compte du merveilleux cruel de l’enfance et des monstres qui la peuple, et n’atteint pas de fait la puissance horrifique d’un Labyrinthe de Pan, c’est finalement dans le questionnement sur la forme que s’épanouit Don’t be afraid of the dark, qui déploie ainsi des ailes timides et fragiles et dont l’auteur bien sûr, comme tous les enfants, est appelé à grandir, à éteindre la lumière et affronter le noir.


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