Critique de film

Theatre Bizarre (The)

"The Theatre Bizarre"
affiche du film

Recueil de 6 histoires horrifiques autour du Grand Guignol. Intitulé des histoires : 1. The accident 2. I love you 3. Sweets 4. Visions stains 5. Wet Dreams 6. The mother of toads

Les critiques à propos de ce film

Critique de The theatre bizarre - Freaky horror picture show
Par : Maureen Lepers
Tags : Film à sketchs, Etrange festival 2011

Inspiré du théatre du Grand Guignol parisien de la fin du XIXe siècle, le projet initié par les Français Fabrice Lambot et Jean-Pierre Putters, Théâtre Bizarre se présente comme une « anthologie du film d’horreur », et rend hommage, en sept sketchs, à sept auteur et sept univers qui déclinent toutes les facettes d’un genre clef du paysage cinématographique mondial.

L’intérêt de Theatre Bizarre ne réside pas tant dans le réinvestissement qu’il fait de réalisateurs cultes (Richard Stanley et Buddy Giovinazzo en tête), mais plutôt dans son traitement des différents figures et topos du genre horrifique. La force du film à sketchs est bien, à ce sujet, de mettre à disposition des cinéastes une structure malléable à travers laquelle ils vont pouvoir, respectivement, et chacun selon leur intérêt propre, faire grandir un aspect du genre. En ce sens, Theatre Bizarre est une autopsie. Il s’agit pour les producteurs et les auteurs de mettre à nu, pour quelques minutes les mécanismes de l’horreur au cinéma. Ceux-ci s’organisent (grossièrement) selon trois axes : l’horreur issue de la pure tradition littéraire, le rapport entre horreur et abjection, et le jeu sur la forme, par lequel curieusement se dessinent les expérimentations les plus humaines.

Le film s’ouvre logiquement sur une plongée en eaux troubles, avec la première partie du court de Jeremy Kasten, Theatre Guignol, suivie du sketch de Richard Stanley, The Mother Of Toads. D’emblée, ce sont des bases lettrées qui sont posées ; l’espace clef du film en effet, n’est autre qu’un vieux théâtre dans lequel une jeune fille blonde va assister à un show de marionnettes héritées du Grand Guignol. L’origine dans l’image des six courts métrages qui vont suivre se fonde donc dans la scène, lieu originel du spectacle, celui par lequel Méliès et ses compères ont fait naitre le fantastique au cinéma. Les pantins de Krasten font ici office de point de carrefour entre deux traditions de l’horreur dans l’art : de la scène à l’écran d’abord, des mots à l’image ensuite. C’est sur ce deuxième axe que va s’appuyer Richard Stanley dans The Mother Of Toads, notamment de façon très prosaïque, par le biais de la quête de son héros, un professeur à la recherche du seul exemplaire existant du Necronomicon. Ici, comme chez Krasten (dont le court sert en fait de transition entre chaque sketchs), il n’y a pas de place pour l’humain ou pour le monde réel, et c’est de cette confrontation entre territoires connu (le réel que représente pour Krasten la jeune fille blonde, et pour Stanley le couple en vacances) et inconnu (les pantins chez Krasten et les monstres lovecraftiens chez Stanley) que nait l’horreur. Ce qui nous est étranger est source d’angoisse, ce que nous ne pouvons comprendre est un cauchemar. Avec cette transposition à l’écran, non pas d’une nouvelle de l’auteur américain, mais bien de l’essence de son univers, Stanley assure la mutation du statut de l’horreur dans le film (de l’écrit à l’image donc, mais aussi du raconté à l’expérimenté), et permet de fait l’apparition de ses autres visages. L’horreur maintenant n’est donc plus tant une question de récit qu’une question d’expérience, expérience du réel d’une part (I love you de Buddy Giovinazzo et The Accident de Douglas Buck), du fantasme d’autre part (Wet Dreams de Tom Savini et Sweets de David Gregory), au croisement desquels on trouve le quelque peu décevant Vision Stains de Karim Hussain. Dans les deux cas, l’homme est ici le centre névralgique du récit, des points des vue dramatique et plastique. I love you et The Accident s’organisent tous deux autour d’un même point de tension, la mort, sur laquelle les regards varient et livrent deux visions différentes de la cruauté et de la brutalité du monde réel. Dans The Accident, l’image (l’accident auquel assiste la petite fille) révèle la violence et l’inéluctabilité d’un monde où s’entrecroisent les contraires (la vie/la mort, le jour/la nuit) et dans lequel la figure magique de l’enfant ne peut concrètement survivre. I love you participe de la même démarche, quoiqu’inversée : l’image ne révèle plus, elle sous-tend. Buddy Giovinazzo met en scène une boucle temporelle enrichie d’un jeu sur le statut de ses personnages (de l’innocence à la culpabilité et vice versa) qui lui permet d’explorer avec beaucoup d’intelligence les tréfonds de l’homme à un moment où, submergé, dépassé, il perd le contrôle. Ce que l’image tait devient alors le reflet de ce que l’homme ne peut appréhender. Ces recoins de l’âme sont néanmoins le cœur des fabuleux courts de Tom Savini et David Gregory, Wet Dreams et Sweets, qui travaillent à mettre à plat, à transcender la part d’abject qui existe en chacun de nous, et fait de l’homme un être proprement horrible. Au centre de ces deux récits, deux pulsions de mort fondamentales : celle de la femme qui veut émasculer son mari macho, et celle du couple qui mange à n’en plus pouvoir.

Dans les deux cas, c’est par le dégout alimentaire que survient l’horreur, et on pense alors à ce qu’avait écrit Julia Kristeva sur la question : « Ce qui fonde le sentiment d’abjection, c’est le dégout alimentaire, la forme la plus archaïque de l’abjection. Le déchet comme le cadavre m’indique ce que j’écarte en permanence pour vivre. ». Avec leurs images gore (le plan génial du sexe du mari qui grille dans une poêle avec des œufs et du bacon) et leurs couples barjots, Savini et Gregory poussent plus loin la réflexion : désormais l’horreur ne vient plus ni des mots, ni du monde, mais de l’homme lui-même, de son intériorité physique et psychologique, de tout ce qu’il suinte d’organique et d’abominable. Visions Stains aurait pu à ce titre prolonger le questionnement, mais engoncé dans un ton trop solennel et desservi par une voix off omniprésente, il échoue à rendre compte de l’horreur et de la tristesse de son sujet et laisse indifférent là où les six autres ont tour à tour provoqué l’émerveillement, l’effroi, et surtout la stupéfaction la plus terrible et la plus exquise.


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