Critique de film

Drive

"Drive"
affiche du film

Drive suit un jeune homme solitaire, « The Driver », qui conduit le jour à Hollywood pour le cinéma en tant que cascadeur et la nuit pour des truands. Ultra professionnel et peu bavard, il a son propre code de conduite. Jamais il n’a pris part aux crimes de ses employeurs autrement qu’en conduisant - et au volant, il est le meilleur ! Shannon, le manager qui lui décroche tous ses contrats, propose à Bernie Rose (Albert Brooks), un malfrat notoire, d’investir dans un véhicule pour que son poulain puisse affronter les circuits de stock-car professionnels. Celui-ci accepte mais impose son associé, Nino, dans le projet. C’est alors que la route du pilote croise celle d’Irene et de son jeune fils. Pour la première fois de sa vie, il n’est plus seul. Lorsque le mari d’Irene sort de prison et se retrouve enrôlé de force dans un braquage pour s’acquitter d’une dette, il décide pourtant de lui venir en aide. L’expédition tourne mal… Doublé par ses commanditaires, et obsédé par les risques qui pèsent sur Irene, il n’a dès lors pas d’autre alternative que de les traquer un à un…

Les critiques à propos de ce film

Critique de Drive - Stuntman Blue(s)
Par : Alan Deprez (Vivadavidlynch)

Le film déploie un casting 5 étoiles parmi ce qui se fait de plus « sexy » et « hype » actuellement. L’excellent Ryan Gosling (le drame sur fond de judéité refoulée Danny Balint, le thriller Murder by Numbers, aux côtés de Michael Pitt) forme un couple parfait avec la fragile Carey Mulligan (Public Enemies de Michael Mann, Wall Street : l’argent ne dort jamais), entourés de seconds couteaux affutés : le « vétéran » Bryan Cranston (Dead Space, les séries Seinfeld & Malcolm), révélé sur le tard par le « TV drama » Breaking Bad, ce vieux roublard d’Albert Brooks (Taxi Driver, Hors d’atteinte, la série Weeds) et l’incontournable Ron Perlman (La cité des enfants perdus, les deux volets d’Hellboy, la série de bikers Sons of Anarchy), dont le (léger) cabotinage sert l’aura du personnage.

Refn revient ici à un « format » supposément moins ambitieux, après l’odyssée métaphysique du superbe Valhalla Rising, Drive s’apparentant plus à une série B de luxe. Un moyen comme un autre d’avancer masqué, pour mieux abattre ses cartes et livrer une œuvre multi-facettes à la richesse indéniable. N’en déplaise à une partie de l’intelligentsia critique habituelle qui, au vu des réactions perçues dans la salle, était partagée entre ricanements et posture outrée (entre autres lors des effusions gores).

Le protagoniste (dont on ne connaîtra jamais le nom), incarné par Ryan Gosling, est mécanicien dans un garage tenu par Shannon (Bryan Cranston), avec lequel il travaille également comme cascadeur sur des tournages hollywoodiens. Porté sur les sensations fortes, il arrondit ses fins de mois comme chauffeur lors de braquages, où ses talents de conduite hors normes orchestrent de petits miracles. Mais sa vie bascule quand il rencontre Irene (Carey Mulligan), dont le mari (Standard, campé par Oscar Isaac) ne tarde pas à sortir de taule. Par amour pour elle, il décide de l’aider sur un dernier hold-up, où les choses ne se passent pas comme escompté… Sous peine d’aligner les « spoilers », je n’en dirai pas plus…

D’emblée, Drive marque des points par cette façon de capter le pouls d’une ville la nuit (en l’occurrence, Los Angeles) et ses éclairages nocturnes (néons, enseignes, feux de signalisation), baignant les personnages dans diverses tonalités colorées. Une tendance qui rappelle le Michael Mann de l’ère numérique, en filiation avec le début de carrière du grand manitou, voulue encore plus claire par ce fabuleux pré-générique, à la police de caractères rose 80’s so Miami Vice (sur fond du morceau « Nightcall » du prodige français Kavinsky) et où le charisme minéral de Ryan Gosling fait des merveilles.

Ultra stylisé, formellement à se pâmer, via une utilisation idéale de l’Alexa (caméra de la marque Arri), Drive peut aussi compter sur un « sound design » et un mixage virtuoses, qui accentuent l’empathie du spectateur et redoublent l’impact de séquences au suspense implacable. La BO participe de cet état de fait, se partageant entre électro (ambient) mélancolique et nappes éthérées. On y retrouve, en plus de Kavinsky (pré-cité), le producteur College, issu du collectif nantais Valerie (regroupant des artistes tels Anoraak ou Minitel Rose), pour l’excellent titre « A Real Hero » (featuring Electric Youth), ou encore les Chromatics, poulains de l’écurie Italians Do It Better.

Différents aspects exhalant une atmosphère (faussement) douceâtre, « ouatée », renforcée par le jeu minimaliste de Gosling, qui accentuent l’impact du film lorsqu’il cède aux sirènes du « vigilante movie », avec force explosions de brutalité que n’auraient pas reniées le Refn de la trilogie Pusher. Au-delà de l’étalage (restreint) de tôle froissée, de l’urgence des courses poursuites et de la violence sourde, Drive démontre l’attachement de son auteur aux séquences intimistes, où tout se base sur les non-dits et jeux de regard (l’alchimie Ryan Gosling/Carey Mulligan fonctionne à plein).

Ce n’est pas la moindre des réussites du film. Refn étonne par son aisance à s’attacher à des registres (parfois) éloignés (drame, thriller, « vigilante movie », « revenge movie », néo film de casse, …), emballés en un tout cohérent, confondant de maîtrise. On le savait "équilibriste" adepte des ruptures de ton, depuis le biopic furieux Bronson et l’expérience Valhalla Rising, mais une fois de plus, le danois nous cueille en beauté !


Critique de Drive - You Keep Me Under Your Spell
Par : Seb Lecocq
Tags : Etrange festival 2011

Un cascadeur tranquille et anonyme se métamorphose dès que la nuit tombe : il devient pilote de voitures pour le compte de la mafia. La combine est bien rodée jusqu’au jour où l’un des casses tourne mal et l’entraîne dans une course-poursuite infernale. Il veut se venger de ceux qui l’ont trahi...

« Drive parle d’un homme qui écoutait des chansons pop dans sa voiture la nuit, parce qu’elles lui permettent de se libérer de ses émotions. » J’aurais adoré trouver cette accroche pour résumer le film mais elle n’est pas de moi mais de Nicolas Winding Refn lui-même qui, en quelques mots, situe parfaitement son œuvre. Drive n’est pas, comme on a pu le lire partout, « un film de bagnole » mais « un film de mec qui conduit une bagnole ». Ce qui est très différent étant donné que les voitures passent ici au second plan et laissent toute la lumière à l’homme se trouvant derrière le volant. Enfin toute la lumière, c’est vite dit tant le Driver du film est tout en ombres, en non-dits et en silences froids. Un homme qui fait son travail, qui parle peu, sort peu, rit peu. Un professionnel qui vit sa vie de façon professionnelle. Il l’est dans son travail, dans ses activités nocturnes, dans ses relations avec les gens. Pourtant ce monolithe va s’ouvrir, se fendre et laisser la vie s’engouffrer. Tout cela non pas grâce à une voiture mais à une femme et son fils.

Même si, en dix ans, Refn a eu le temps de prouver qu’il était le nouveau roi du monde en planant loin au-dessus de la masse, ses films, sortis du milieu cinéphilique, restent malgré tout très confidentiels. Rien de mieux dans ce cas qu’une Palme décochée dans le saint des saints, histoire d’attirer un peu de considération. Et pour une fois, on peut dire que cette Palme de la meilleure mise en scène est sacrément méritée. Car Drive est une leçon de mise en scène de 90 minutes. Le film d’un mec en pleine possession de ses moyens et en pleine confiance qui transforme en or tout ce qu’il touche. Chaque idée de mise en scène atteint le but escompté. Drive est, une fois de plus, assez différent de ce qu’avait fait Refn par le passé mais en même temps, renferme tous ses films en son sein : Le background criminel de Pusher, la dimension opératique de Bronson, les ralentis de Valhalla Rising. Sans compter la thématique récurrente de son cinéma : celle d’un homme qui n’est pas à sa place et en acceptation de sa condition.

Sa mise en en scène n’a jamais semblé être aussi maitrisée qu’aujourd’hui. Les moments de bravoure se comptent à la pelle mais comme exemple on prendra une des premières scènes du film, celle mettant le Driver dans l’action. Une course-poursuite entre lui et la police durant laquelle il va ridiculiser les forces des l’ordre. La force de la séquence est de ne jamais quitter l’habitacle et de ne montrer que le point de vue du pilote. La police n’est qu’une menace extérieure, omniprésente et impotente à la fois. Malgré les moyens déployés, les règles du jeu sont dictées par le pilote. Outre cette construction novatrice et différente de ce qu’on a l’habitude de voir (ici pas de pneus qui crissent, de véhicules qui se téléscopent ou grillent 47 feux rouges ni de plans en grand angle sur le capot du bolide), la vraie force, le coup de génie de cette séquence réside dans son rythme particulier. Ou plutôt dans ses changements de rythme instaurant une tension de tous les instants. Le driver accélère, se gare, freine, avance au ralenti, ré-accélère brutalement, sème les flics. Toute la scène est basée sur de grands moments de calme précédant de brutales et brèves montées d’adrénaline. Le film n’a démarré que depuis quelques minutes qu’on est déjà sur les genoux. Cette seule scène sert de préambule au film de Refn qui pose d’emblée les bases de son histoire, ses intentions stylistiques (rythme lent zébré d’énormes hausses de tension) et confirme sa note d’intention, en ne quittant pas d’un poil son personnage. Il clame ainsi haut et fort que le héros n’est autre que l’homme, à savoir Ryan Gosling, au grand dam des amateurs de la quinqualogie Fast & furious. Cette simple scène installe Refn à la table des grands.

Mais le génie de Refn s’incarne dans sa faculté à créer des ambiances en quelques plans. Ici l’ambiance sera nocturne et cotonneuse, le personnage se déplace comme en apesanteur, au point qu’il flotte davantage qu’il ne marche. Les cadres sont larges, Gosling semble être à la fois présent et ailleurs, le rythme est cotonneux. Entre deux eaux, partagé entre rêve et réalité. C’est ce type d’ambiance et de faux rythme que le Danois recrée grâce notamment à de nombreux ralentis tout en souplesse mais déchirés par des hausses de tension aussi brutales que soudaines. La violence est elle aussi brutale et immédiate. On retrouve encore la construction de la séquence d’ouverture durant l’intégralité du film. Le calme puis la brutale tempête avant le retour au calme. C’est là qu’intervient le talent de Gosling, capable comme peut le faire un Christian Bale, de changer d’expression en un dixième de seconde, de passer de sa coolitude froide à une violence bestiale. Ryan Gosling s’approprie totalement le personnage qu’il a fait sien. Il est omniprésent tout en étant un peu en retrait. Violent avec ses ennemis et touchant avec les siens. En un mot : parfait.

Avec Drive et après quelques infidélités, le Danois revient à ses premières amours, le polar. Ou plutôt le film de gangsters personnifié ici par le duo Albert Brooks/Ron Perlman au top du hip hop. Refn connait ce milieu et en saisit parfaitement les codes et la dualité. Les personnages sont à la fois flamboyants et faiblards, monstrueux et ridicules. Dans ce microcosme, Ryan Gosling déambule tel un fantôme et éclabousse l’écran de sa classe naturelle. Une sorte de Charles Bronson flanqué de la gueule de Paul Newman. Un type qui plait aux filles et auxquels les garçons aimeraient ressembler. Car c’est une première dans le cinéma du Danois jusqu’ici exclusivement masculin, on y découvre un personnage féminin, clé de voûte de toute l’intrigue. Irène, une jeune femme qui élève seule son fils pendant que son mari croupit en taule pour un braquage crapuleux. Refn démontre une nouvelle facette de son talent jusqu’ici inconnue : la capacité à échafauder et illustrer une relation amoureuse entre deux personnages qu’a priori tout oppose. Touchante, tout en finesse, cette histoire qui, au final n’en est même pas une, éclaire le film avec une force que seul l’amour vrai peut exprimer. Carey Mulligan avec sa dégaine d’oiseau tombé du nid est elle aussi parfaite dans ce rôle lumineux, seul personnage véritablement positif du film. C’est pour elle que le Driver va se mettre dans la mouise. Par amour comme toujours. Bien que banales, les scènes entre Gosling et Carey Mulligan figurent parmi les plus éblouissantes du film, exprimant un amour naissant et platonique, presque adolescent. On ne peut qu’être ému lorsqu’en pleine ballade nocturne, la main d’Irène vient se poser sur celle du Driver maniant le levier de vitesse. Un plan anodin mais qui, replacé dans son contexte, frappe par sa désarmante beauté.

Si la mise en scène et les acteurs se situent au centre du film, la musique tient elle aussi un rôle prépondérant. Les ritournelles pop-éléctro participent à la création d’un univers particulier, presque intemporel. L’utilisation qu’il fait de la bande sonore est bien plus qu’illustrative, la musique exprime des choses, participe à la compréhension des personnages et du film, comme l’illustre cette scène magnifique rythmée par le « Oh My Love » de Riz Ortolani. Frissons garantis. L’autre grande réussite musicale du film réside dans l’alternance entre morceaux pop légers en apparence et la bande-son plus oppressante et électrique signée Cliff Martinez. Le mélange des deux styles est on ne peut plus réussi et offre au film l’écrin sonore qu’il mérite.

Drive est une réussite totale qui réinvente la série B pour la porter vers des sommets rarement atteints. S’inspirant à la fois de Miachael Mann et de William Friedkin pour les ambiances nocturnes et urbaines, le film rappelle aussi le Wong Kar Wai d’As Tears Go By ou le Kenneth Anger de Scorpio Rising. Un mix d’influences diverses et variées pour une œuvre qui, au final, ne ressemble rien de plus qu’à son auteur. La marque des (très) grands.


Critique de Drive - Vigilante driver
Par : Samuel Tubez

En signant cette commande pour les States (en réalité une adaptation d’un roman de James Sallis initialement prévue pour Neil Marshall avec Hugh Jackman devant la caméra !), Nicolas Winding Refn transcende un matériau de base on ne peut plus simple en un revenge movie motorisé inoubliable. Petit conseil mode pour l’automne : chaussez vos gants de conduite, mettez votre plus beau blouson et mâchouillez nonchalamment un cure-dent avant d’entrer dans la salle. Effet garanti !

Un cascadeur travaillant le jour à Hollywood et dont l’anonymat et l’allure tranquille cache en réalité une activité illégale de pilote pour le compte de la mafia, mène sa propre vendetta à la suite d’un casse qui tourne mal afin de protéger une femme pour laquelle il s’est entiché. Voilà le pitch ultra simple de ce Drive composé de braquages nocturnes, de grosses bagnoles qui en jettent, de tronches inoubliables (les excellents Ron Perlman, Bryan « Breaking Bad » Cranston ou encore Albert Brooks forment des seconds couteaux premium) et d’éclats de violence stupéfiants, le tout dans une atmosphère urbaine moite et délétère. La recette est plutôt connue, et elle évoque inexorablement les récents films de Michael Mann (la superbe photographie nocturne signée Newton Thomas Sigel n’y étant pas pour rien), Taxi Driver de Scorsese, les « vigilante movies » chers à Charles Bronson ou même encore le slasher surréaliste (voir l’inquiétante scène d’exécution masquée). Des références heureusement parfaitement digérée par Nicolas Winding Refn qui transcende littéralement le(s) genre(s) grâce à son style et son savoir-faire unique. De par sa mise en scène enlevée et inspirée, Drive possède donc une classe folle, accentuée par une bande-son sublime ainsi que par la présence du magnétique Ryan Gosling qui s’imposerait presque d’emblée comme une nouvelle icône du genre. Presque entièrement mutique, notre (anti)héros imprime la pellicule de Refn par une attitude terriblement jouissive, transformant presque chacun de ses gestes en moment de bravoure. Tout le talent du réalisateur de Valhalla rising réside d’ailleurs dans cette déconcertante facilité de prendre son temps pour rendre unique la plus petite scène intimiste avant de nous balancer une série d’uppercuts mortellement bien placés, traduits à l’écran par des éclats de violence démesurés (mais néanmoins essentiels, n’en déplaisent aux non-initiés). Entre les massacres sauvages et les brèves courses poursuite (ceux qui s’attendent à du Fast & Furious peuvent aller voir ailleurs !), le cinéaste ose alors la romance retenue, parsemant son film d’instants poétiques (le baiser dans l’ascenseur) et jouant du drame pour fournir un produit final qui va bien au-delà de la simple série B.

Avec Drive, Nicolas Winding Refn passe la cinquième vitesse en livrant un revenge movie percutant qui a l’audace de transformer le cinoche de genre en cinéma d’auteur et le film d’auteur en pur film de genre. Il n’est peut-être pas le premier à l’avoir fait, mais seuls les plus talentueux peuvent se targuer de réussir un tel équilibre.


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