Le Cinéma Fantastique au bout des doigts. Cinéma Fantastique vous propose une critique jeune des films les plus vieux au plus récents traitant du fantastique dans sa globalité. Horreur, gore, fantômes ...
A l'aube du XXI ème siècle et en plein coeur de Londres, un groupe de voleurs pénètre dans un coffre fort appartenant à un riche collectionneur, Abraham Van Hesling. Ils sont persuadés que ce dernier possède des tresors, mais quelle n'est pas leur surprise de découvrir qu'en fait, il n'y a qu'un cercueil qu'ils n'arrivent pas à ouvrir. L 'emmenant avec eux, ils vont finir par lâcher en pleine nature, le plus célèbre des vampires, Dracula. Celui-ci se met alors en quête de sa promise, Mary, vers qui il est attiré, ce qui le conduit à la Nouvelle-Orleans.
Avec un titre aussi ciblé, il n’y avait qu’une seule alternative pour cette incursion de Patrick Lussier dans le domaine vampirique :
ou bien son film serait le film de vampire du début du XXIème siècle ; ou bien il ne serait qu’un métrage improbable de plus nous
laissant sur notre soif. Au vu du caractère peu inspiré du titre, l’auteur de ces lignes pariait déjà pour la deuxième option. Pari
gagné, malheureusement. Celui qui a été plusieurs fois monteur pour Wes Craven (que l’on retrouve du côté de la production de
cette liqueur frelatée) sacrifie cette transposition du mythe de Bram Stoker dans les années 2000 à une orientation cinématographique
outrancièrement commerciale (à ce titre, l’apparition fréquente du logo Virgin parle d’elle-même), et ce, en ayant l’audace de multiplier
les références visuelles à des œuvres majeures comme le Nosferatu d’Herzog ou le Dracula de Coppola. On retrouve donc l’une des
marques de fabrique de Scream (et parfois même, certaines scènes copiées et collées), quoi qu’avec bien moins de talent : du film
creux pour adolescents en pleine montée d’hormones, bourré de
plagiats, de clichés, et de références. Et ce n’est pas les quelques
bonnes idées disséminées ça et là qui peuvent sauver du naufrage ce vidéo clip de 1h39.
Mais Lussier, dont le statut de réal passe presque pour anecdotique dans ce qui est son premier film, tant on reconnaît la patte de Craven, ne se contente pas de vampiriser un espace visuel et culturel. Il va jusqu’à dépouiller le personnage de sa complexité, constitutive pourtant de son ambiguïté fondamentale entre le bien et le mal, le désir et la mort, l’humain et la bête. Si Dracula (interprété ici par un Gérard Butler peu convaincant) est celui qui n’a plus de reflet dans le miroir, celui dont le contour de l’image n’est plus de ce monde, sans pour autant appartenir définitivement aux ténèbres ; s’il est le prince des damnés, que nous aimons et craignons à la fois ; s’il est cette figure attractive et répulsive vouée à n’avoir pour espace vital que celui d’un insaisissable clair-obscur entre vie et mort où il lui faut se repaître de sang. Si Dracula est devenu un mythe parce qu’il est tout cela à la fois, il devient avec Lussier un condensé fantasmatique et libidinal pour ados en mal de rêves et de cauchemars con-sensuels.
Et pourtant, ce n’était pas faute de disposer d’une idée fascinante : celle qui veut que le célèbre Van Helsing (Christopher Plummer) ait réussi à piéger le comte immortel, et qu’il le séquestre depuis le XIXème siècle, en s’injectant, au moyen de sangsues, le sang de la créature de la nuit. L’utilisation de ces filtres organiques a une double conséquence : le chasseur de vampires devient immortel à son tour, et il transmet ce sang triplement mêlé (vampire, humain, sangsue) à sa propre fille Mary Heller (Justine Waddel). Hélas, le développement d’un pitch aussi novateur passe carrément à la trappe. L’idée qu’un humain puisse atteindre l’immortalité en vampirisant le plus grand des vampires fictifs au moyen de vampires réels reste à l’état d’ébauche. Celle d’une descendance qui serait le fruit de ce triple croisement, et donc une incarnation monstrueuse issue de la relation quasi incestueuse, puisque consanguine, du vampire, de l’humain et de l’animal, n’est pas plus explorée. Pire même : Dracula 2001 est au antipode de la descente obsessionnelle et charnelle dans les enfers filiaux et immémoriaux de l’Eros et du Thanatos, que son pitch pouvait laisser espérer ; au lieu d’opérer une mise en abîme mythologique de la question de la vie éternelle à travers la métamorphose du sang du non-mort dans une chair vivante qui réclame la mort éternelle, le scénario de Joel Soisson avorte dans une juxtaposition du mythe de Dracula avec celui des Evangiles Canoniques.
En identifiant, avec un traitement dont nous renonçons à nous donner la peine de mesurer la superficialité, Dracula et Judas, c’est un
ingénieux et complexe jeu de miroir Dracula/Helsing cristallisé dans la figure d’une descendance maudite qui est tout bonnement oblitéré,
sans qu’une véritable lecture comparative entre le sang vampirique (Dracula) et le sang évangélique (Christ/Judas) ne nous soit proposée.
Le prénom de Mary quant à lui, s’il se révèle être d’une nature "alambiquée" (en associant le prénom Mary au logo Virgin, on aboutit à la
Vierge Marie, mère du Christ), il nous révèle aussi tout le dilettantisme de cette histoire, qui fait l’impasse absolue sur la complexité tant
charnelle que spirituelle de la relation de Mary Heller avec ses deux pères, Van Helsing (la chair de sa chair qui veut la protéger) et Dracula
(le sang de son sang qui veut la posséder). N’abordant ni le thème de
la transmission, ni celui de la génération, ce qu’en définitive Lussier,
qui ne parvient pas même à nous offrir un bon divertissement, élude de manière éhontée, c’est la grande difficulté que soulèvent les deux
mythes qu’il massacre sous couvert de les juxtaposer : le mystère androgyne du sang, génialement traité par le Nosferatu de Herzog.
Reste, au cœur de cette fumisterie prétentieuse qui n’apporte aucun regard pertinent, ni sur le mythe évangélique, ni sur celui vampirique, un film d’action bien moyen qui oppose le gang de cambrioleurs contaminés par Dracula à Simon Sheppard (Jonny Lee Miller tombé très loin de l’arbre Trainspotting). L’employé de Van Hesling doit s’improviser sur le tas tueur de vampires, afin de combattre des suceurs de sang mâles surexcités et des vamps femelles en chaleur, pour voler au secours d’une Mary Heller qui semble vivre son statut de monstre hybride incestueux comme une mauvaise crise d’acné. Exit donc, tout aussi bien la puissance allégorique du sang (le film n’a rien à nous dire, ni à propos d’une Mary qui est mère du sang christique, ni à propos de celle qui est fille du sang de Dracula) que le film d’action et d’horreur efficacement mené, dont Blade, faut-il le rappeler, nous a offert un prototype viable.
A l’image du vampire qui dans ce film n’apparaît pas dans les caméras des journalistes, un grand film n’apparaît pas dans cette pub pour crème cutanée, dentifrice et rouge à lèvres. Et s’il ne fait aucun doute que Dracula 2001 sacrifie sur l’autel du commerce des idées qui à l’analyse paraissent remarquables et prometteuses, n’est-il pas navrant d’assister à une telle arnaque alors que ce métrage possède des ingrédients qui ouvrent la voie rare et magique du croisement entre film de genre et film d’auteur, comme c’est le cas d’un Morse, d’un Left Bank ou d’un Heartless ? Cela faisait un bon moment déjà que certains parmi nous, en dépit du génial Freddy Krueger des 80’s, considéraient que le nom de Wes Craven était devenu synonyme d’escroquerie dans le cinéma de genre. Après un spectacle aussi déplorable que ce projet, qui avait pourtant en mains les éléments essentiels pour devenir l’un des films de vampire les plus marquants du début du XXIème siècle, comment douter encore que le surestimé Wes Craven est passé maître dans l’art de se foutre de la gueule du monde, et de s’associer avec des gens qui partagent ce genre d’orientation ? Quoi qu’il en soit, il devient difficile, quand on a pris la mesure du gâchis d’idées que représente cette version stérile de Dracula, d’évoquer un éventuel second degré.
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