Critique de film

Dernière tentation du Christ (La)

"The Last Temptation of Christ"
affiche du film

L'évocation de la vie de Jésus Christ, écartelé entre son humanité et sa divinité.

Les critiques à propos de ce film

Critique de La dernière tentation du Christ - Un monument fantastique malgré lui
Par : Fred Bau

La dernière tentation du Christ, parce qu’elle donne à voir à un large public une version anti-dogmatique du témoignage de la vie de Jésus, demeure encore, près d’un quart de siècle après sa sortie, un foyer potentiel de dérives interprétatives conduisant inéluctablement à la surdité respective des différents partis pris en jeu ; à commencer par ceux, diamétralement opposés, qui consistent à croire ou ne pas croire en la parole évangélique. En effet, si le film est suffisamment écarté d’une lecture traditionnelle des Evangiles Canoniques pour pouvoir prétendre à une interprétation personnelle, cette oeuvre controversée et polémique, qui fut condamnée à l’avance par les autorités religieuses, ne s’éloigne cependant que très peu du mythe chrétien. Aussi, elle constitue en soi une remise en question de la pensée dogmatique qui l’enveloppe et alimente la foi d’un grand nombre d’individus. Martin Scorsese a beau eu avertir qu’il adaptait librement à l’écran, non pas le Nouveau Testament, mais le livre éponyme de Nikos Kazantzakis ; il a beau eu signaler qu’il ne visait ni le blasphème, ni à convaincre qui que ce soit, mais qu’il cherchait seulement à "mieux connaître Jésus", ses préventions furent peine perdue. Il n’a pu éviter la collision frontale, et bien des dommages collatéraux, dont divers attentats perpétrés en France qui ont fait plusieurs blessés graves et un mort. Voilà donc un film, qui parce qu’il traite librement des fondements religieux de la civilisation chrétienne, exige de nous que nous nous efforcions de le ressaisir, quelles que soient par ailleurs nos convictions personnelles, dans un espace de neutralité.

Or, est-il un meilleur espace que le genre fantastique ? Le genre fantastique ne se définit-il pas, au sens strict, par ce qui constitue la caractéristique principale de la plupart des religions : à savoir, par l’intervention d’un ou plusieurs éléments surnaturels dans un milieu naturel ? S’il est bien un centre de gravité sur lequel nous pouvons, que l’on attende le retour du Christ ou que l’on attende Godot, tous tomber d’accord, c’est sur le fait que l’intervention du surnaturel dans le naturel établit un indubitable point de convergence entre l’Art Fantastique et la Religion. Or, si la figure du Christ (dont la dimension messianique est un sujet des plus problématiques dans l’histoire des religions) demeure pour les chrétiens la figure religieuse qui incarne la promesse de leur rachat et de leur salut, elle est aussi à bien des égards une des figures fantastiques les plus vertigineuses : elle représente un Dieu surnaturel et transcendant qui descend dans un homme naturel afin de s’adresser à tous les autres. Ce dernier, tenu pour être à la fois le "Fils de l’homme" et le "Fils de Dieu", transmet une prophétie surnaturelle paradoxalement contraire à toutes les interprétations dogmatiques qui en ont été faites, ainsi qu’à toute hiérarchie religieuse : à savoir que nous sommes tous, sans distinction, les enfants naturels de Dieu. Une fois que l’on a saisi et admis cette dimension fantastique de la mythologie chrétienne (que l’on considère cette doctrine sous un angle poétique ou religieux), la seule divergence fondamentale apparaît au niveau d’un ressenti primitif : à savoir que ce qui relève de la fiction et de l’imaginaire pour les uns, relève de la révélation et de la foi pour les autres. Ainsi, si le Nouveau Testament et le film de Martin Scorsese ne sont pour les uns que des mythologies fictives qui traduisent un obscur besoin mystique inhérent à l’homme, rien n’empêche les autres de continuer à considérer la parole de l’Evangile comme sacrée, tout en observant ce métrage sous l’angle de l’Art. C’est en tout cas le seuil de tolérance que permet d’établir le genre fantastique.

Ce seuil de tolérance réciproque tenu pour possible, La dernière tentation du Christ, même si elle demeure inexorablement polémique, apparaît en outre comme une oeuvre bien plus fantastique que mystique, religieuse ou historique. En effet, quand bien même l’effort cinématographique de Scorsese peut être considéré comme un renouvellement parabolique du mythe chrétien (opéré dans le voisinage de la christologie), son regard ne saurait pour autant prétendre faire partie intégrale de l’exégèse évangélique. Ceci, un ensemble d’éléments le corrobore. Les diverses libertés imaginaires qu’il prend vis-à-vis des trois évangiles synoptiques (Mathieu, Luc et Marc). Le fait qu’il ne propose aucune vision mystique du Christ à substituer à celle de l’évangile selon Jean, sans pour autant aboutir à une lecture rationnelle des Saintes Ecritures. Le fait encore que malgré ses libertés narratives, il n’aborde jamais de front la question pourtant primordiale du bien fondé ou non de la distinction (établie par les autorités religieuses) des textes évangéliques en quatre évangiles canoniques, et tous les autres dits apocryphes. Toute fois, la réflexion que Scorsese nous soumet se montre suffisamment approfondie pour réussir à cristalliser un certain climax mythologique. Car le cinéaste ne se contente pas d’interpréter la "dernière tentation" du livre de Nikos Kazantzakis "tout à fait comme le Diable tentant le Christ au désert, l’emmenant au sommet d’un édifice pour qu’il se jette dans le vide". Si "pour le Christ, la dernière tentation, c’est d’oublier la croix et de vivre le reste de sa vie humaine comme un être normal", le message du film n’est pas réductible à la seule représentation d’un Jésus en recherche de sa mission, amoureux de Marie-Madeleine et de la vie, qui au moment d’expirer sur la croix, est tenté de retrouver cette vie d’homme du commun ; un Jésus, qui après avoir cédé à la tentation de déserter son corps en croix pour vivre en âme et conscience cette vie, constaterait qu’elle va dans le sens contraire de sa mission divine, et remettrait tout en question pour retourner mourir sur la croix afin d’accomplir son sacrifice salvateur en corps et en esprit.

Certes, le film, particulièrement fidèle au livre, explore l’énigmatique double substance, à la fois humaine et divine du Christ, en portant l’accent sur le côté humain, et faisant apparaître un Jésus beaucoup plus déchiré qu’habité par une conviction absolue. Et l’espace plutôt bref où dans les Evangiles, il est écrit que Jésus cède à la tentation de douter en croix de son Père (il porte alors effectivement le péché universel), est comme dans le livre l’occasion de produire un fort long récit où Scorsese a imaginé les scènes de son film "comme une série de tableaux que le Diable montre au Christ afin que trente-six ans puisse se dérouler en quelques secondes". Mais l’identification de la raison et de la nature de cette tentation apparaît néanmoins secondaire. A quoi Jésus cède-t-il en vérité ? Au refus de souffrir ? A la peur ? Au doute ? A l’amour des femmes ? Au Diable ? A l’instinct de conservation ? Au désir de vivre ? Au déni du divin ? Au sentiment d’absurdité de sa tâche ? Au mépris de l’humanité ? Peu importe à dire vrai. Ce refus du sacrifice de soi, alors que le sacrifice du Fils constitue l’essence même du mythe chrétien, permet d’opposer Jésus en personne au témoignage ultérieur que fait de sa parole Paul, fondateur de la "Nouvelle Eglise". Il permet aussi de remonter en amont du catholicisme italien et de l’autorité religieuse de Rome, afin de redoubler de façon admirable la scission originelle proprement hébraïque de la thématique du Messie (L’Ancien Testament parle d’un peuple élu alors qu’il n’y a pas d’élu en Christ), en s’attachant à étudier de près la relation très étroite et intense (quasiment divine, au sens où elle est l’expression de la volonté de Dieu) qu’entretiennent Jésus et Judas. A ce titre, William Dafoe et Harvey Keitel sont tout bonnement sidéraux. Et Martin Scorsese, simplement pertinent.

Exercice de style qui touche au génie même du christianisme, La dernière tentation du Christ cherche à capter des éléments fondamentaux qui interviennent dans l’élaboration du mythe chrétien, tels que la dualité corps-esprit, le mysticisme, l’élaboration progressive d’un culte, les aléas hasardeux des témoignages écrits d’une parole orale, qui à la fois la contaminent et la perpétuent, ainsi que les inextricables enjeux de pouvoir qui se mettent en branle autour de la notion du divin. Ce n’est donc pas seulement la contre-partie très humaine de l’essence divine d’une figure religieuse que le cinéaste s’efforce d’explorer ; c’est aussi la substance d’un mythe. Car si ce film ose nous montrer le "Fils de l’homme" absolument tourmenté par le fait d’être le "Fils de Dieu", alors qu’il est supposé nous apporter le salut, il nous emporte plus loin encore. En effet, la dimension mystique du Christ, à la fois sublime et misérable (plus proche chez Scorsese d’un Pascal que d’un St Augustin), intime et universelle, semble elle aussi écrasée par une dimension mythique complexe, historique et transcendante, fascinante et contradictoire. Articulant admirablement trois formes de liberté : créer (un film), adapter (un livre), interpréter (un culte sacré), Scorsese nous propose, malgré lui peut-être, un Christ à la fois fantastique et tragique, qui débarrassé de sa gangue dogmatique, et plus ancré dans son humanité terrestre, a encore quelque chose de céleste. Une divinité fantastique, qui pour n’avoir écrit aucune ligne, apparaît comme une voix impénétrable qui est celle du mystère essentiel du divin dans l’humain. Une voix qu’il est difficile de faire résonner en soi au coeur du labyrinthe de tous les témoignages et de toutes les interprétations qui ont été faites d’elle. Une voix prophétique, unique et unificatrice, et cependant à jamais perdue dans une multiplicité d’écrits et d’interprétations divisées. Une voix dont la remarquable BO de Peter Gabriel est ici comme le dernier écho.


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