Critique de film

Baise-moi

"Baise-moi"
affiche du film

Nadine et Manu sont deux filles dingues, appliquées au possible, voire perfectionnistes. Elles ont plusieurs points communs : le sexe extrême, la drogue, la bière et la gachette. Elles arrangent les problèmes à coups de flingue et gare à ceux qui se mettent sur leur passage !

Les critiques à propos de ce film

Critique de Baise-moi - La femme détruite
Par : Fred Bau

Nadine (Karen Bach), prostituée, et Manu (Raffaëla Anderson), jeune femme qui a grandi dans la rue, s’efforcent de survivre au coeur de la jungle urbaine. Contraintes de s’enfuir après s’être chacune rendue coupable d’un homicide, elles se rencontrent par hasard près d’une gare, et décident de prendre la route ensemble. Commence alors une cavale désespérée, tout aussi hédoniste que sanglante.

Réalisé en six semaines par les auto-proclamées "féministe" Virginie Despentes et "antisexiste" Coralie Trinh Thi, à partir du roman éponyme de Despentes, Baise-moi est un film d’auteur qui relève à la fois du road movie et de la série noire, et qui explore, en intégrant de nombreuses scènes de type pornographique, le thème de la violence avec une crudité réaliste extrêmement appuyée tant au niveau de l’image que des dialogues. A première vue, s’il semble que les deux réalisatrices dénoncent d’abord, sans compromis, à la manière d’un documentaire criant de vérité (la péloche a été fixée en vidéo numérique sans éclairage artificiel), ce que subissent aujourd’hui encore, dans notre bonne vieille démocratie, bien des femmes, ce n’est que pour affirmer aussitôt le refus de se fonder en victimes.

Nerf de guerre de Baise-moi, le refus de faire un film sur ce statut de victime, élevé au nez et à la barbe de la critique à la manière d’un doigt d’honneur vindicatif, est probablement le mobile explicatif de cette cavale ultra-violente et suicidaire, où par un renversement immoraliste du statut de victimes en celui de bourreaux, les deux personnages s’adonnent sans retenue à leurs pulsions de vie et de mort. Toutefois, ce renversement ne paraît pas se réduire à la seule traduction d’un phénomène de vengeance. En effet, les deux héroïnes assassinent arbitrairement aussi bien des hommes que des femmes. Et tandis que ces dernières se lient d’une amitié fatale et inconditionnelle, les deux réalisatrices ne se contentent pas de s’en prendre uniquement au machisme et à la bestialité masculine. Elles s’amusent aussi beaucoup avec des jouets cinématographiques (flingues, dialogues vulgaires, violence graphique, scènes de cul, sadisme "gratuit"...), qui ont fait les "beaux jours" d’un cinéma souvent dominé par les hommes. Autant d’éléments qui conduisent à penser que la ligne de tension essentielle de ce refus vindicatif consiste à transgresser par l’image l’Etat de droits et la question de l’égalité civile entre les sexes. Baise-moi constituerait donc, au delà de sa dénonciation sommaire et de son refus de subir une quelconque domination masculine, une revendication féminine directe au droit, et même au devoir de transgresser toutes frontières morales au moyen de l’expression artistique, aussi crue, sauvage, et creuse qu’elle puisse être.

A ce titre, Baise-moi représente bel et bien un espace de transgression audiovisuelle en soi, dont la liberté d’expression dépasse le simple niveau de provocation trash et nihiliste. Tirant abusivement sur une corde déjà raide, c’est la question de notre rapport à l’image et à notre corps que ce film (ainsi que la controverse qu’il a suscité autour de son caractère pornographique ou non) soulève de façon extrême. Car les scènes de sexe et de violence n’y sont pas seulement alternées ou amalgamées, mais lancées par salves au fil d’une fuite en avant qui a la forme d’un chassé croisé entre hédonisme et cruauté. La violence apparaît donc avec et sans sexe, et le sexe avec et sans violence. La scène de la partouze et du massacre dans le club échangiste, au demeurant plutôt gratuite, est en définitive assez représentative de tout ce récit qui se situe au carrefour du X, et d’une version trash de Thelma et Louise guère plus choquante ou dérangeante visuellement qu’un Dobermann ou un Reservoir Dogs. Baise-moi, parce qu’elle la confronte à une violence qui est la sienne et qu’elle préfère occulter, est en conséquence une production assez symptomatique des contradictions visuelles d’une société moderne qui polarise inexorablement les deux sexes, et censure durement des films où des gens ne font que baiser, alors qu’elle est plus permissive avec des films où ils s’entretuent. Un film coup de poing, qui nous expose à une interrogation pour le moins troublante : comment se fait-il que le tabou visuel du contenu sexuel explicite soit si prépondérant dans une société mercantile qui a banalisé sa violence, et qui use et abuse de la suggestion libidinale à des fins commerciales ?

Si au delà de la question du statut des femmes, Baise-moi réanime de façon radicale la question du statut de l’image et du corps, oscillant entre le réalisme cru du documentaire, et la volonté de tendre un miroir désenchanté et ulcéré, ce film souffre néanmoins d’une énorme lacune. On ne sait plus en effet, à travers ce regard de femmes endurcies, et qui ne parviennent à équilibrer les deux sexes que dans le déséquilibre de la transgression et dans la mort, où se situe la femme à proprement parler, et quelle image en avoir. C’est comme si cherchant trop à déjouer le regard des hommes, quoi qu’en désirant encore jouer avec, Virginie Despentes et Coralie Trinh Thi avaient perdu au fil du film tout regard féminin. Comme si, à force de trop vouloir bouleverser tous les repères de la dichotomie masculin-féminin, ainsi que les conventions sociales, elles s’étaient échouées dans les yeux vides et inanimés d’une femme détruite, sans avenir. Une femme détruite dont on discerne la part d’ombre, dont on croit entendre le cri, mais qui a perdu jusqu’à l’image d’elle-même en tant que femme, et dont l’éventuel discours de fond féministe ou antisexiste s’est perdu en cours de route de ce sombre et trop stérile road movie.


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